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Article de revue

Exils adolescents

Un documentaire d’Antoine Dubos (Les films du balibari, 2017, 70 minutes).

Pages 85 à 86

Citer cet article


  • Dubos, A.
(2021). Exils adolescents Un documentaire d’Antoine Dubos (Les films du balibari, 2017, 70 minutes). Hommes & Migrations, 1333(2), 85-86. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12613.

  • Dubos, Antoine.
« Exils adolescents : Un documentaire d’Antoine Dubos (Les films du balibari, 2017, 70 minutes). ». Hommes & Migrations, 2021/2 n° 1333, 2021. p.85-86. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2021-2-page-85?lang=fr.

  • DUBOS, Antoine,
2021. Exils adolescents Un documentaire d’Antoine Dubos (Les films du balibari, 2017, 70 minutes). Hommes & Migrations, 2021/2 n° 1333, p.85-86. DOI : 10.4000/hommesmigrations.12613. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2021-2-page-85?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12613


1De 2014 à 2017, j’ai suivi un collectif de jeunes immigrés à Lyon qui luttaient pour leurs droits. Ce travail a donné lieu à un film documentaire : Exils adolescents.

2Les jeunes de ce collectif (collectif RESF jeunes 69) étaient soit des mineurs non reconnus comme tels par les services de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), soit de jeunes majeurs qui devaient faire face à d’autres difficultés administratives, puisqu’ils n’étaient alors plus protégés par la convention relative à la protection de l’enfance, et se voyaient donc le plus souvent adresser une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Pour ces adolescents, devenir majeur revenait à devenir hors-la-loi.

3J’ai décidé de filmer plusieurs de ces jeunes adolescents qui allaient entrer dans le monde adulte avec ces questions et ces embûches. Pendant près de trois ans, j’ai accompagné Yakouba, Fanny, Banthieni et les autres membres du collectif à travers les méandres de leur parcours au sein de l’administration et de la justice. J’ai filmé leur lutte pour ne pas se faire broyer et tenter de vivre leur adolescence malgré tout.

4Pour eux, tout commençait par la mise en cause de leur minorité, qui s’incarnait dans la pratique des « tests osseux ». Ces tests étaient sur toutes les lèvres des membres du collectif. Ceux qui les avaient passés racontaient aux plus jeunes ce qui les attendait. Les débats s’enflammaient lors des réunions sur la question de savoir s’il fallait refuser de les passer ou non, certains arguant que le refus du test, permis en principe par la loi, sonnait comme un aveu de culpabilité auprès des tribunaux, et devenait alors un élément à charge. Surtout, les récits se succédaient concernant l’humiliation qu’ils ressentaient lors du passage des tests osseux. Avec beaucoup de courage, ils portaient leurs voix devant une assemblée d’une cinquantaine de personnes pour dire la honte et la colère qu’ils avaient ressenties. Une jeune femme comparait le scanner qu’elle avait passé à « une grande boîte comme un cercueil ». L’examen de la dentition revenait souvent comme un acte dégradant et comme une résurgence du passé colonial. Dans le documentaire, Fanny évoque, lors d’une réunion du collectif, la gorge nouée : « J’ai passé mes fameux tests osseux. Je suis allée à l’hôpital, j’ai essayé d’expliquer que j’ai mes papiers, j’ai tout, mais on veut me faire passer les tests osseux […]. Pour les dents, ils te serrent la tête, tu n’arrives plus à bouger. […] Quand j’ai fait le scanner pour tout le corps, elles m’ont demandé de me déshabiller. Je savais pas qu’il y avait un autre examen. Quand je suis arrivé, [le médecin] compte les cicatrices que j’ai sur le corps, il prend les mesures des cicatrices. Il me demande de soulever mes aisselles. Il me demande combien de fois je m’épile par mois. » Ce récit marquera beaucoup les jeunes présents pour qui l’hôpital devient alors également un lieu de danger.

5Banthieni s’interroge quant à lui sur cette « machine » et sa fiabilité. Il dénonce avec ses mots l’utilisation de la science à des fins administratives, qui plus est pour écarter une population de l’accès aux droits. Dans la chambre à coucher de fortune où il a été recueilli après avoir été mis à la rue par l’Aide sociale à l’enfance, il s’interroge : « Il paraît qu’il y a une machine qui détecte l’âge des gens. Mais c’est l’homme qui a fabriqué la machine, non ? L’homme peut aussi trafiquer la machine pour qu’elle soit toujours à son service. L’histoire de la machine c’est juste pour nous faire des problèmes. Ils savent bien eux que la machine ne peut pas deviner l’âge d’un homme. »

6Ces tests osseux ont été pratiqués de manière massive sur les jeunes du collectif RESF à Lyon. Le même scénario implacable se mettant alors en place : les tests envisagent différents âges mais excluent la minorité du jeune, les services de l’Aide sociale à l’enfance lèvent alors sa prise en charge, le laissant sans ressources et sans logement tandis que des poursuites pénales sont lancées pour « escroquerie ».

7Cette seconde phase pénale pouvait avoir des conséquences encore plus lourdes, allant jusqu’à la prison. Plusieurs jeunes du collectif ont ainsi été condamnés à des peines de prison, avec sursis ou fermes. Pour ceux condamnés à la prison ferme avec mandat de dépôt, ils se sont donc retrouvés du jour au lendemain incarcérés à la maison d’arrêt de Lyon-Corbas ou de Villefranche-sur-Saône. Des prisons pour majeurs donc, puisqu’ils étaient considérés comme tels par la justice. Certains ont par la suite gagné en appel et ont donc été finalement reconnus mineurs, mais leur peine avait déjà été effectuée. Pour d’autres, ils ont été placés en Centre de rétention administrative (CRA) dès la fin de leur peine, puis expulsés du territoire sans avoir pu être jugés en seconde instance. C’est cet engrenage judiciaire que les jeunes du collectif avaient au-dessus de leur tête et qui prenait donc place au cœur de leurs peurs profondes.

8À la fin du film, Banthieni se rend à la cour d’appel de Lyon, bâtiment imposant aux 24 colonnes où se tiennent également les procès d’assises. Alors qu’il avait été condamné à de la prison ferme – sans mandat de dépôt – en première instance, la cour d’appel de Lyon reconnaît finalement qu’il « était mineur au moment des faits ». Si Banthieni a accueilli ce jugement avec beaucoup de soulagement, il n’enlevait en rien les années de souffrances qu’il venait de traverser. Surtout, le jugement est tombé quelques mois avant ses 18 ans : c’est à la veille de sa majorité qu’on le reconnaissait finalement mineur. S’ouvrait alors une nouvelle bataille : celle de l’obtention du titre de séjour. Malgré tout cela et comme beaucoup d’autres avant lui, Banthieni, devenu majeur, allait recevoir de la préfecture une OQTF.

9Car après des années de prise en charge par les services de l’Aide sociale à l’enfance, après avoir commencé une formation, avoir recommencé tant bien que mal à reprendre le cours de la vie, ces jeunes étaient confrontés à ce nouvel obstacle : l’obtention d’un titre de séjour à la majorité. « Au moment où le jeune finit d’étudier et a son diplôme, tout bascule, c’est une manière de torturer encore le jeune. Tu fais les efforts : trois ans de sacrifice, et quand tu arrives à la préfecture, ils te jettent comme un chien » raconte Yakouba.

10Pour tous, le passage des 18 ans s’annonce alors comme une date douloureuse. Ils rassemblent avant cette échéance les « preuves » de leur « bonne intégration », sollicitant des attestations auprès des associations où ils sont investis, gardant précieusement leurs bulletins de notes et les appréciations de leur professeur. C’est ainsi que Fanny rencontre son avocate quelques mois avant sa majorité. Fanny est alors la maman d’une petite fille d’un an née en France. Elle demande à son avocate si le fait d’avoir sa petite fille ici, en France, sera pris en compte lors de l’examen de sa situation. L’avocate lui répond que son bébé n’est pas isolé et est « accompagnée » et « qu’il y a des enfants qui accompagnent leur parent vers le pays d’origine même de manière forcée. Il s’agit d’avoir conscience aujourd’hui que la préfecture sépare des familles. […] On n’a pas de garantie contre un éloignement ». « Il n’y a pas la justice ici » souffle Fanny à sa petite qui joue avec la balance posée sur le bureau de l’avocate.


Mots-clés éditeurs : enfants/adolescents non-accompagnés, exil, Jeunes, routes migratoires

Date de mise en ligne : 26/07/2021

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12613