La sélection du Prix littéraire de la Porte Dorée 2021
Pages 174 à 180
Citer cet article
- BARTOLO, Stéphanie,
- Bartolo, Stéphanie.
- Bartolo, S.
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12673
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- Bartolo, S.
- Bartolo, Stéphanie.
- BARTOLO, Stéphanie,
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12673
Notes
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[1]
Dimah Abdallah, Mauvaises herbes, Paris, Sabine Wespieser, 2020, p. 102.
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[2]
Ibid., p. 83.
-
[3]
Ibid., p. 49.
-
[4]
Ibid., p. 123.
-
[5]
Metin Arditi, Rachel et les siens, Paris, Grasset, 2020, p. 104.
-
[6]
Metin Arditi, France Info, 23 septembre 2020.
-
[7]
Metin Arditi, Rachel et les siens, op. cit., p. 474.
-
[8]
Metin Arditi, « Même en littérature, qu’y a-t-il de plus important que l’amour ? », in Les plus belles plumes, 5 septembre 2020.
-
[9]
Ibid.
-
[10]
Hadrien Bells, Le réveil culturel, France Culture, 7.09.2020.
-
[11]
Hadrien Bels, Cinq dans tes yeux, Paris, L’iconoclaste, 2020, p. 28.
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[12]
Ibid., p. 295.
-
[13]
Ulrich Cabrel, Étienne Longueville, Boza !, Paris, Philippe Rey, 2020, p. 9.
-
[14]
Faïza Guène, La Discrétion, Paris, Plon, 2020, p. 67.
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[15]
Ibid., p. 207.
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[16]
Ibid., p. 135.
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[17]
Ibid., p. 251.
-
[18]
« La grande librairie », France 5, 24 septembre 2020.
-
[19]
Caroline Laurent, Rivage de la colère, Paris, Les escales, 2020, p. 63.
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[20]
Ibid., p. 33.
-
[21]
Dominique Manotti, Marseille 73, Paris, Les arènes, 2020, p. 363.
1« C’est un prix courageux et ainsi l’un des plus désirables que je connaisse. Il sélectionne des livres le plus souvent hors des sentiers courus, des langues rabâchées. Il n’a pas peur de sa subjectivité, de son engagement. Il est politique dans le meilleur sens du terme. » (Julien Delmaire, lauréat du Prix littéraire de la Porte Dorée 2014).
2Depuis plus de dix ans, le Prix littéraire de la Porte Dorée, premier prix littéraire décerné par un musée en France, distingue une œuvre narrative de langue française ayant pour thème l’exil, les migrations, mais aussi les identités plurielles et l’altérité.
3Près de soixante ouvrages ont été lus et débattus en 2020 et début 2021 par le comité de lecture du Palais. Parmi eux, sept – dont trois premiers romans – ont été retenus au terme d’échanges nourris. Autant de dispositifs narratifs, qui, tirant les fils de l’histoire, coloniale et postcoloniale, des héritages familiaux, des questionnements identitaires, des aventures et des destins individuels ou collectifs, tissent ensemble un récit commun, une histoire partagée.
4La sélection du Prix littéraire de la Porte Dorée propose sept titres sept titres qui affirment dans leurs belles différences ce que peut la littérature : se saisir du réel pour le faire sien et davantage nôtre.
5Le choix du jury, présidé cette année par Mehdi Charef, lauréat du Prix 2020 pour Rue des Pâquerettes (Hors d’atteinte, 2019), sera rendu public le 26 juin prochain lors de la cérémonie de remise du Prix.
Mauvaises herbes, ou réparer le silence, Dima Abdallah
« Douze ans d’errance. Douze ans où partout ils sont étrangers. Douze ans d’exil. Ici. Chez nous. Jamais chez nous. Nulle part. Ils étaient déjà partis avant même de partir. Partir n’est pas une histoire de géographie [1]. »
7Élégie romanesque, Mauvaises herbes n’est que d’exils. Celui d’un homme, celui de sa fille, dont les voix qui se croisent font le récit. Tous deux étrangers à tout et partout, comme le sont les adventices, ces mauvaises herbes, hôtes indésirables, qui ne sont « jamais que des fleurs qui poussent au mauvais endroit ». La narratrice a 12 ans quand, avec sa mère et son frère, elle quitte Beyrouth pour Paris. « Elle est toutes les mémoires. Elle est la conscience du pays qui suffoque [2]. »
8Avec elle, Dima Abdallah écrit la perte, une perte qui se poursuit à l’infini : celle d’un pays, le Liban bombardé des années 1980, celle d’un père surtout, « exilé parmi les siens », son « géant » laissé au chaos. Le roman d’une petite fille devenue femme puis mère, en silence, pour ne pas ajouter au désordre, arrachée à l’enfance comme les liserons à la terre. « On n’aime pas trop parler de ce qui est triste, lui et moi. Moi je dis toujours que ça va, que j’ai passé une bonne journée, je réponds toujours oui, je me suis bien amusée avec les enfants du quartier [3]. »
9Intime, le récit déroule en monologues les cheminements intérieurs des deux séparés comme autant d’adresses à l’autre par-delà les mots tus. « J’ai pensé à lui. Les plantes, la fumée et les silences qui connaissent le poids des mots m’ont fait fermer les yeux quelques secondes pour me rappeler ses mains que je connais si bien et les chuchotements de la mer [4]. »
10Les mauvaises herbes deviennent alors ces souvenirs qui poussent et envahissent, comme la petite boule qui enfle la gorge de l’enfant, absorbant toutes ses larmes jusqu’à l’étouffer. De tristesse, de colère, de peur. Mais où l’amour perce aussi, fragile comme le jasmin, le basilic et la marjolaine des balcons abandonnés.
Rachel et les siens, plaidoyer pour la paix, Metin Arditi
« Pour que les gens prennent conscience d’un événement, il faut le mettre en scène. Il faut tout mettre en scène. Toujours [5]. »
121917. Dans la maison de la rue Naguib-Boustros, les Khalifa, Arabes chrétiens, et les Alkabes, Juifs séfarades, partagent plus que leur cuisine, leurs vies. Une cohabitation fraternelle qui prend fin quand Rachel et sa famille sont momentanément chassées de Jaffa. « Rachel et les siens, ce sont tous ceux qui aiment cette terre, juifs et arabes, et qui s’entre-déchirent [6]. »
13Rachel et les siens, c’est Rachel bien sûr, de la petite fille qui aimait raconter des histoires à la femme devenue dramaturge qui les met en scène. Et avec elle, l’improbable fratrie. Mounir, son voisin et frère de lait, et Ida, la petite sœur adoptée, son double. De Jaffa en Turquie, de Turquie en France, Metin Arditi emboîte, six décennies durant, le destin de son héroïne à celui d’un pays déchiré, la Palestine. Toute une vie de combats, d’exils, d’amours passionnés et de deuils. D’espoir aussi. Celui d’une fraternité retrouvée qui anime chacune des pièces de Rachel jusqu’à la dernière, convaincue contre l’histoire qu’un avenir partagé est encore possible. Un avenir qu’incarne Gershom, son petit-fils, fruit de la réconciliation « un enfant qui portera en lui tous nos sangs, qui rassemblera en nous toutes nos racines [7] ».
14« Rachel et les siens ne dit rien d’autre : il y avait autre chose avant, autre chose de beau et de puissant. Rachel incarne à elle toute seule toute cette Histoire avec un “H” majuscule. Rachel, c’est l’espoir [8]. » Ni thèse, ni manifeste, le roman de Metin Arditi se revendique comme tel, parce que seul le roman « a la force d’ébranler les convictions les plus ancrées et les extrémistes de toutes les obédiences [9] ». Un plaidoyer pour la paix.
Cinq dans tes yeux, Marseille plurielle,Hadrien Bels
« Cinq dans tes yeux, c’est Khamsa fi ainek, C’est la main et ses cinq doigts que je pose sur ton regard pour me protéger de ton mauvais œil. C’est aussi cinq personnages que je te mets dans la face [10]. »
16Cinq dans tes yeux, c’est les sandwichs harrissa-mayo, les arracheurs de sac de la place des treize coins, les toxicos de celle des Lorettes, la pizza au camion des frères Carboni, les ballons tapés place des Moulins, le raï pleine balle, les fringues n’importe comment, les Inch’Allah demain, les clandos, tout un monde versé là, Italie, Portugal, Algérie, Comores… Couleurs, langues et parfums confondus. La casbah marseillaise, le quartier du Panier d’avant les « Venants » (les bobos parisiens et lyonnais) qui se baladent ici comme « un beau-père qui sort de la chambre de ta mère en caleçon ». « Dans les 90, cherche pas à comprendre, y avait le Panier et y avait les autres. Et celui qui te dit l’inverse, c’est un mytho ou un jaloux [11]. »
17Stress – c’est le surnom que lui a donné Nordine – a poussé là, entouré de ses potes Ichem, Kassim, Djamel et Ange, « la collection soldée du Panier », tous venus d’ailleurs. Une histoire d’amitié qui, au fil des années, se délite comme tout un quartier. Parce que Cinq dans tes yeux, c’est aussi la gentrification d’une Marseille bradée, qui exile ses pauvres dans les quartiers Nord. Et Hadrien Bels et son Bandini moderne de faire le portrait d’une ville qui n’en finit pas de se rêver. « Elle veut se sentir désirable. Elle se tire les cheveux, les décolore. Elle voudrait ressembler à Bordeaux, Lyon ou Aix, avoir des trottoirs immaculés, des voitures bien garées et des pistes cyclables. Moi, je la trouve belle comme ça. Avec ses mots simples et ses manières de fille des rues. Mais elle s’en fout de moi. Elle a pas le temps d’écouter mes “c’était mieux avant” [12]. » Mais « Mazal souvenir andi » chantait Cheb Hasni, j’ai toujours les souvenirs… Un premier roman acidulé.
Boza !, un cri, un espoir, une force, Ulrich Cabrel et Étienne Longueville
« Tu veux savoir pourquoi je suis parti ? Comprendre ce qui m’a conduit à quitter mon pays et prendre la route de l’exil à quinze ans ? Mieux connaître le jeune que tu accueilles chez toi, histoire de te rassurer ? […] Je vais tout te confier et tu vas être renversé. Tu es prévenu ! N’oublie jamais que ce ne sont pas mes mots qui sont durs, c’est la réalité qui est brutale [13]. »
19Boza ! C’est la traversée des frontières, et l’Europe tout au bout, rêve et cauchemar mêlés. C’est affronter le pire parce qu’on aspire au meilleur. Parce qu’on n’a pas le choix. Petit Wat a 15 ans, adolescent camerounais, beau gosse, la tchatche. Petit Wat n’a pas le choix parce que pas d’avenir, sauf à fuir. Du Cameroun à la Bretagne, les deux auteurs déplient ensemble le récit de cette odyssée moderne, 9 000 km d’espoirs en promesses non tenues, qui est aussi celle d’Ulrich Cabrel. En 2017, ce dernier trouve refuge à Saint-Brieuc chez Étienne Longueville, bénévole du Collectif d’aide aux jeunes migrants et leurs accompagnants (l’association Cajma 22), au terme d’un terrifiant périple : les bidonvilles camerounais de Douala, le désert du Niger, les forêts marocaines, Melilla, Barcelone… jusqu’à l’administration française, dernier mur infranchissable. Parce qu’une fois passée les frontières d’autres se dressent encore, absurdes. Le froid, la rue, les soupçons et toute la faillite de l’hospitalité. Un premier roman bouleversant qui n’enlève pourtant rien à l’humour. Pas un autre témoignage, mais une histoire singulière, qui dit « je » et « tu » comme pour mieux nous interpeller et nous rappeler à la réalité. Brutale oui. Nous étions prévenus.
La Discrétion, ou le portrait d’une famille française, Faïza Guène
20La Discrétion, c’est l’habit des pères et mères. Celui dont se pare Yamina comme pour mieux résister. « Rester invisible est une question de survie [14]. » Avec délicatesse, Faïza Guène rebrousse le chemin de cette femme silencieuse, de l’enfance en Algérie à la banlieue parisienne où elle élève ses quatre enfants. Et avec elle embrasse un demi-siècle d’histoire, la colonisation, la guerre d’indépendance, l’exil, le quotidien d’humiliations de ces hommes et ces femmes émigrés d’Afrique du Nord.
21Mais La Discrétion, qui brosse un portrait de famille, est aussi le livre des générations, dédié « à tous les héritiers d’une histoire en fragments » et « aux gosses en colère ». Ces enfants du silence qui portent en eux l’offense faite aux parents.
« Elle se voit brusquement comme un fantôme, issu d’une longue lignée de fantômes, Malika le sait pourtant qu’ils ont bel et bien existé, ses ancêtres. » Mais « Leurs vies se sont discrètement éparpillées dans la poussière. Il faut se contenter d’une histoire fragmentée, de cette mémoire en morceaux. La jeune femme comprend aujourd’hui que son héritage est un puzzle [15]. »
23Comment se construire dès lors dans le sillon d’une mère si discrète ? Entre rébellion et acceptation, l’autrice éclaire les chemins de vie de chacun des enfants de la fratrie et pose ainsi la question de la transmission.
24Malika, Hannah, Imane et Omar, étrangers ici, étrangers là-bas, toujours « trop » ou « pas assez », continûment sommés de s’« identifier ». « Nous on est chez nous ! On est nés ici ! Et si on est arrivés là, ce n’est pas par pure coïncidence [16] ! »
25Depuis Kiffe kiffe demain, la romancière qui se réclame d’une littérature populaire y inscrit celles et ceux qui en sont trop souvent exclus, comme ils le sont du récit national. « On en fait partie aussi, d’une manière ou d’une autre qu’ils le veuillent ou non, cette histoire on en est le fruit, il faudra bien se l’avouer un jour, et ce jour-là, ce sera plus clair pour tout le monde [17]. » Un roman fort qui remet l’histoire à l’endroit. « Nous sommes là », dit Faïza Guène, « et il faudra faire avec [18] ».
Rivage de la colère, d’exil et de révolte, Caroline Laurent
261967. Marie-Pierre Ladouceur, la Chagossienne « pieds nus, libre et sans entrave », tombe éperdument amoureuse du jeune Gabriel, Mauricien venu seconder le gouverneur colonial. Quelques mois plus tard, l’île Maurice accède à l’indépendance, les habitants de l’archipel des Chagos, restés sous gouvernance britannique, sont évacués et leurs îles transformées en base militaire.
« Les Chagos dépendaient de Maurice qui dépendait du Royaume Uni, qui dépendait de l’Europe, qui dépendait des Nations-Unies, qui dépendaient du monde démocratique. Qui a entendu parler de nous ? Diego Garcia, Peros Banhos ? Non, connais pas. Qui sait ce que le monde démocratique nous a infligé ? Croyez-moi. Notre sort vous concerne tous et sans doute bien au-delà de ce que vous pourrez imaginer [19]. »
28Avec Rivage de la colère, Caroline Laurent dévoile un pan méconnu de la décolonisation dans l’océan Indien : la déportation de 2 000 Chagossiens d’origine africaine, pour beaucoup analphabètes, vers les Seychelles et l’île Maurice. Visitant les souvenirs de Joséphin, le narrateur et fils de Marie-Pierre et Gabriel, la tragédie en cinq actes entremêle l’intime à l’histoire de l’île et de ses habitants relégués. « Sauvage. Sagouin. Nègre-bois. Voleur. Crétin. Crevard. Fils de rien. Chagossien, ça voulait dire tout ça quand j’étais enfant [20]. » D’exil, le roman de Caroline Laurent est aussi pétri de révolte. Celle d’un peuple pour la dignité et le respect du droit à l’autodétermination. Après des décennies de lutte, le 22 mai 2019, l’assemblée générale des Nations unies adopte une résolution « non contraignante » commandant à la Grande-Bretagne de restituer l’archipel des Chagos à la République mauricienne dans les six mois. Non suivie d’effet. Un roman qui s’avère nécessaire.
Marseille 73, la « sale » histoire, Dominique Manotti
291972, devant l’augmentation du chômage, le gouvernement décide de réguler les entrées et de conditionner le séjour des travailleurs étrangers en France : les circulaires Marcellin-Fontanet fixent les nouvelles règles dans le but de contrôler l’immigration. Sans espoir de régularisation, de nombreux travailleurs deviennent expulsables et les grèves qui s’ensuivent n’y feront rien sinon déclencher répression et violence, des forces de l’ordre mais aussi de quelques-uns nostalgiques de l’Algérie française et partisans des ratonnades. Actes et crimes racistes se multiplient à l’été 1973 dans le Sud de la France, de Grasse à Marseille où Dominique Manotti, comme Hadrien Bels, plante le décor de son intrigue : l’assassinat d’un jeune d’origine algérienne en pleine rue de La Calade.
« Nous sommes en guerre. Je n’ai pas tué par plaisir j’ai fait mon devoir de citoyen, comme quelques autres. Nous sommes envahis par la marée musulmane, notre nation est en danger de mort par submersion. Et l’État ne fait rien. Il faut bien que les citoyens agissent à sa place. […] Nous remplissons une mission de service public par substitution [21]. »
31Marseille 73, c’est, onze ans après les accords d’Évian, l’histoire de cette guerre qui n’en finit pas : une police infiltrée par les anciens de l’OAS, un appareil d’État complice et l’impossibilité de faire justice, parce que, bien sûr, « il n’y a pas de racisme en France ».
32Des groupuscules paramilitaires de rapatriés aux luttes et mouvements des immigrés algériens, l’historienne et militante Dominique Manotti joue avec habileté de la matière historique dans un récit ultra-documenté qui mêle habilement fiction et réalité. Un roman d’enquête, policière d’abord, conduite par le commissaire Daquin contre « les siens », mais aussi politique et sociale, menée par la romancière qui fait ainsi lumière sur les zones d’ombre de l’histoire. Un polar pour mémoire.