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Article de revue

Et si la musique ne faisait pas qu’adoucir les mœurs ?

Pages 182 à 184

Citer cet article


  • Harzoune, M.
(2019). Et si la musique ne faisait pas qu’adoucir les mœurs ? Hommes & Migrations, 1326(3), 182-184. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.9894.

  • Harzoune, Mustapha.
« Et si la musique ne faisait pas qu’adoucir les mœurs ? ». Hommes & Migrations, 2019/3 n° 1326, 2019. p.182-184. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2019-3-page-182?lang=fr.

  • HARZOUNE, Mustapha,
2019. Et si la musique ne faisait pas qu’adoucir les mœurs ? Hommes & Migrations, 2019/3 n° 1326, p.182-184. DOI : 10.4000/hommesmigrations.9894. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2019-3-page-182?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.9894


1L’exposition Paris-Londres. Music Migrations montre que, depuis les années 1960 et jusqu’à la fin de la décennie 1980, « de multiples courants musicaux liés aux flux migratoires ont transformé Paris et Londres en capitales multiculturelles ». Musiques, poésies, héritages artistico-culturels, traditions et modernités mêlées, aspirations communautaires, identités en mouvement, tectonique des peuples et des villes travaillées par les mouvements migratoires et cet incroyable patrimoine artistique trimballé dans les notes et les rythmes de ces poètes et artistes aux semelles de swing et d’harmonique. Dans cette actualité muséale, il y en a un qui tombe à pic : Mohamed Mazouni, lequel coule aujourd’hui des jours tranquilles dans la ville aux roses. Non ! Pas Toulouse, mais Blida, où il est né en 1940. Il a disparu des radars artistiques, il est inconnu de la grosse Berta médiatique et négligé des programmes pédagogiques. Un triple deuil hexagonal. Un triple exil à soi-même qui prive le pays de son histoire et de ses propres dynamiques. Maxime Delcourt dans Les Inrocks (24 mai) le rappelle en évoquant un « Mazouni, chanteur oublié des livres d’histoire » au « travail injustement méconnu ». Et Mazouni est l’arbre qui cache la forêt… Heureusement, le label Born Bad Records vient d’éditer une compil d’une quinzaine de ses chansons, intitulée Mazouni. Un dandy en exil (Algérie-France 1969-1983), illustrée et éditorialisée par le journaliste et fin connaisseur Rabah Mezouane. Le disque contient les succès « français » de cet artiste algérien exilé en France dans les années 1970, ceux qui ont tellement marqué une génération que certains « jeunes » les ont remis au goût du jour. On pense à Rachid Taha (« Écoute-moi camarade »), Mouss et Hakim (« Adieu la France ») et l’Orchestre National de Barbès (« Tu n’es plus comme avant »).

Un patrimoine inexploité

2« De l’Alger d’Ahmed Ben Bella à la France de Pompidou, du bedoui au twist, d’un hymne à l’indépendance (Adieu la France, Bonjour l’Algérie) à l’exil à Paris : l’éclosion de Mohamed Mazouni, chanteur éternel de “Tu n’es plus comme avant”, est inséparable de l’histoire emmêlée de ses deux pays, celui où il est né et a grandi, et celui où il s’est un temps réinventé » écrit Olivier Lamm dans Libération du 21 mai. « Grinçantes, charmantes, chantées autant en français roulé que dans les langues d’Algérie (arabe classique ou dialectal, kabyle), les chansons à thème de Mazouni faisaient un tabac dans les bistrots populaires où “l’on venait s’enivrer d’un peu d’airs du bled” et regarder des clips dans les scopitones en s’enfilant des cafés » Des cafés, des cafés… Passons.

3RFI (5 juin) titre sur « un playboy au verbe cru » avant de souligner que ce « recueil met en lumière le réalisme de ses textes et l’ouverture musicale de ses compositions qui flirtent avec le yé-yé ou le rock ». Laissons de côté « le dandisme » de l’artiste par trop souligné, jusqu’à y compris le titre de la compil – il suffit d’ouvrir quelques albums de famille pour constater qu’il n’est pas rare que le père où le grand-père algérien, immigré à Paris, ressemble davantage à un « beau gosse » qu’aux traîne-savates des imaginaires malades –, et retenons, avec RFI, que Mazouni est « un être d’esprit à l’impertinence redoutée. Ses chansons sont des satires sociales, des pamphlets qui nous chantent l’exil des immigrés maghrébins et leur quotidien esseulé loin de leur famille, à Paris, Lyon ou Marseille ». « “Mazouni est bien plus trash que tous les autres”, assure le joueur de mandoluth Hakim Hamadouche, qui au côté de Rachid Taha a repris “Écoute-moi camarade”. “Avec lui, on est loin des licences poétiques du chaâbi et des autres musiques alors en vogue dans la communauté”, précise-t-il. Quand il chante l’exil de “sa petite voix” comme il le concède lui-même, Mazouni évoque le goût pour l’alcool de ces hommes fatigués par le labeur et les mauvaises conditions de vie : “Toutes les nuits, je bois. À croire que je suis devenu un tonneau. Pourtant la France m’apparaissait comme un paradis…” Quand il s’intéresse à la solitude de ces hommes, Mazouni n’hésite pas à évoquer la prostitution et le racisme : “C’est combien la passe ? Je ne monte pas avec toi. Parce que tu es un arabe ! Regardez-moi cette salope. Raciste même quand il s’agit d’amour tarifé…” Pour ce qui est de la musique, Mazouni est une éponge qui mêle musiques algériennes, rock et yé-yé, derbouka, flûte de roseau et guitare électrique » (RFI).

4Pour Anne Berthod (Télérama, 23 mai), « il est l’un des premiers Kabyles à avoir chanté le blues de l’ouvrier algérien, parlant avec humour et sans détour de l’alcool, des femmes et autres amours de comptoir. Entre paroles légères et prises de position militantes, de la minijupe au changement climatique, ce compositeur frénétique (il revendique près de sept cents titres…) a tout chanté. Le meilleur comme le pire ». Non, Mazouni ne fut pas « l’un des premiers » à avoir chanté « le blues de l’ouvrier algérien », en kabyle ou en arabe. Il y en eut tant et tant avant lui que cela est peut-être révélateur du travail de connaissance et de pédagogie qu’il reste à faire.

5Bien avant les années 1960, l’histoire de l’immigration algérienne s’est racontée par nombre d’artistes à l’origine d’un patrimoine insolite : métissage des langues, des rythmes, des instruments et des genres, musiques et poésies sismographes des évolutions sociologiques et des imaginaires. Ce patrimoine trop ignoré, méconnu, insuffisamment restitué est aujourd’hui injustement inemployé – tant sur le plan culturel que pour l’éducation des plus jeunes et la connaissance de tous et de chacun. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la chanson s’installe dans les cafés algériens. À l’époque, les vedettes se nomment Mohamed el Kamel, Rachid Ksentini, Fatma-Zohra, Moh-Akli, Cheikh el Hasnaoui, Allaoua Zerrouki, Salim Hallali, Djamal Badri, Farid Ali, Dahmane el Harrachi ou Slimane Azem et, plus tard, Akli Yahyatène, H’nifa, Rimitti ou Kamel Hamadi (voir son entretien avec Naïma Yahi sur le site du Musée). Les plus jeunes se souviennent de Djamel Allam, Idir, Djurdjura, Brahim Izri, Takfarinas ou Akli D… Beaucoup ont chanté en français. Si son usage correspondait au quotidien des immigrés, il visait aussi à se faire comprendre par un public plus large. Voire, comme dans la chanson « Adieu la France, bonjour l’Algérie » de Mazouni, à se faire entendre – » finie souffrance, finie l’indifférence ». Et, peut-être, si ce n’est transformer Paris « en capitale multiculturelle », à y laisser quelques empreintes et l’inscrire dans la marche et le devenir du monde.

« L’histoire emmêlée » de deux pays

6Mazouni, toujours lui, après avoir chanté en Algérie pour le FIS, le FLN, le RND, Bouteflika, a composé, en mai 2017, en pleine élection présidentielle française, une chanson pour… le candidat Macron soi-même : « Votez Macron, c’est lui le patron » (dia-algerie.com 8 mai 2017). Pourquoi ? Mais pour « consolider les relations bilatérales entre l’Algérie et la France », voyons !, dit le compositeur. Serait-ce une façon de renouer avec sa jeunesse puisqu’Olivier Lamm écrit, toujours à propos du disque Un dandy en exil, que « la musique qu’on y entend est (…) un fil tendu et vibrant, incessamment, entre deux nations qui se ressemblent toujours plus qu’elles ne le pensent » (Libération, 21 mai).

7La France et l’Algérie donc. Un serpent de mer qui fait les choux gras des nostalgiques de l’Algérie de papa et graisse toujours plus les rouages des diplomatiques intérêts d’État. Les premiers continuent à malmener l’ex-colonie, les seconds préfèrent le statu quo à l’aventure démocratique. « Pourquoi faut-il, hélas ! Que les grandes lois de la philanthropie préoccupent si peu les hommes qui régissent l’Occident ! » se demandait déjà Victor Schœlcher à propos de l’Égypte de Mohammed Ali. Ainsi, depuis le 22 février, le peuple algérien descend dans les rues du pays, pacifiquement, pour dire stop au système et exiger une démocratisation de la vie publique. Qu’entend-on en France ? Aux narcotiques appels à la prudence des uns, répondent les chiffons rouges de la peur des autres. Ainsi, « la France préoccupée par la crise politique en Algérie » écrit Mathilde Siraud (Le Figaro, 3 mars) : « C’est une ligne de crête particulièrement étroite. Face à la contestation grandissante du peuple algérien contre son président, Abdelaziz Bouteflika, élu depuis vingt ans, le pouvoir français surveille de très près la situation, mais sans intervenir, pour ne pas courir le risque d’être taxé d’ingérence dans l’une de ses anciennes colonies. Jusqu’ici, l’exécutif veille avec une très grande prudence. »

8Pour se vouloir au diapason d’une vieille histoire, prudence officielle et langue de bois sont peut-être déconnectées des mouvements des peuples et de l’entrelacement des deux pays. D’ailleurs, M. Siraud le rappelle : « le dossier est hautement sensible. L’histoire de l’Algérie et celle de la France sont intimement liées. La communauté algérienne est très présente dans l’Hexagone et, à l’inverse, de nombreux ressortissants français vivent en Algérie. En tout, plusieurs centaines de milliers de binationaux vivent sur l’une ou l’autre des deux rives de la Méditerranée ». Faut-il dès lors s’interdire de penser que, parfois, les peuples ont quelques longueurs d’avance sur les logiques d’État ?

9Face à ce formidable mouvement de la rue algérienne, en France, on craint le « risque de déstabilisation ». Au Sahel entre autres. Pour Saïd Ahamada, élu LRM à Marseille, « la position stratégique de l’Algérie, qui partage ses frontières avec le Mali, le Niger et la Libye, permet d’apporter une aide précieuse en matière de renseignement. Si bien que le risque d’une déstabilisation de la zone est pris très au sérieux par le pouvoir français. » Il ajoute et précise : « Je vois d’un bon œil la mobilisation du peuple algérien, mais je suis aussi inquiet, car notre histoire est liée. (…) Si la situation dégénère, la France devra prendre position. Mais, à ce stade, une expression d’Emmanuel Macron me semble prématurée, et pas forcément propice à garantir la stabilité » (Le Figaro, 3 mars). Sur son blog hébergé par Mediapart, Bil7, qui se présente comme un éducateur à Narbonne, écrit à propos de ces « prudences » diplomatiques des nations qu’il appelle « les grandes Fuitessances » : « Sa communication innovante [la diplomatie française] est un caviar pour les haut-gradés Algériens qui ont complètement décrédibilisé tous les grands leaders mondiaux, mais ces absents auront tort plus tard… Ces extinctions de voix, les Algériens sauront s’en souvenir, ils se rappelleront de ces grosses tâches “diplomatiques” qui sont déjà historiques… ». À voir.

10L’autre « déstabilisation » qui infuse dans bien des esprits se nomme, bien sûr, immigration. Pourtant, d’après « ce haut responsable du ministère de l’Intérieur », anonymement cité donc par M. Siraud, « la France n’anticipe pas pour l’instant une vague d’immigration sans précédent des Algériens vers la France. D’abord parce que ce pays ne fait pas face pour l’instant à une guerre civile terrible ou à une crise économique sans précédent qui déboucherait sur une forte poussée migratoire, comme cela a pu être le cas avec des pays comme l’Irak ou l’Érythrée ou certains pays d’Afrique. Nous sommes, à ce stade, dans la configuration d’opposants qui souhaitent plutôt rester chez eux et voir partir Bouteflika. Il y a peu de chance que l’envie de quitter l’Algérie concerne des dizaines de milliers de personnes ».

11Rasséréné, le lecteur poursuit sa lecture, « tranquillou » comme on dit dans le Sud. Mais voilà que, passant du chaud au froid, la journaliste glose – en s’appuyant sur des « experts de l’immigration illégale » (sic) – sur « une éventuelle augmentation des flux migratoires de l’Algérie vers la France » : « Classiquement, elle commencerait alors par ceux disposant d’un peu d’argent, car cela coûte cher de se fournir en faux papiers et de trouver de quoi vivre, à moins de disposer de liens familiaux sur place “même si la communauté de résidents algériens est l’une des plus importantes en France”, souligne ce bon connaisseur des questions migratoires » (sic). Le doute devient malaise quand, s’appuyant sur « ce bon connaisseur des questions migratoires », il est écrit qu’« en France, on compte 900 000 Algériens recensés (5 millions, si l’on ajoute les réfugiés et les sans-papiers) ». Rien de moins !

12Restent les nostalgiques et les professionnels de la peur. « Déjà, de Finkielkraut à Marine, les camelots de la xénophobie agitent l’épouvantail d’une prochaine invasion migratoire » dixit l’écrivaine et journaliste Ghania Mouffok, sur la-bas.org, le 2 mars. Pas avare d’exagérations, pas gêné de traîner les mots dans la boue, le député et porte-parole du Rassemblement national, Sébastien Chenu, parle lui de… « submersion » (le 13 mars sur France Info) : « Il y a une incertitude, qui peut avoir des conséquences. Il est de notre responsabilité de les prévoir. Cette période d’incertitude peut brouiller les enjeux économiques, et puis les enjeux migratoires : il y a un certain nombre d’Algériens qui ont une famille de l’autre côté de la Méditerranée, on peut imaginer [sic] qu’une jeunesse lorgne vers la France et souhaite y venir en période d’incertitude. Gouverner, c’est prévoir. (…) Il faut se prémunir d’une possible immigration, qui serait une submersion, qui se compterait en millions. Je pense qu’il faut suspendre l’octroi des visas avec l’Algérie, le temps d’y voir plus clair. » Où l’on constate ici que l’on peut dire n’importe quoi, avancer des chiffres fantasmagoriques, gangrener le débat et insulter le bon sens si ce n’est l’intelligence. Il faut reprendre quelques commentaires – souvent pertinents – pour rappeler au député que « la grande période d’immigration algérienne c’était dans les années 1950… à la demande des patrons français ! ! ! » écrit Denise. Ou celui de Sabo : « La submersion migratoire que le RN appelle de ses vœux n’existe que dans la tête de l’extrême droite qui en fait un argument de campagne et qui la met à toutes les sauces, après la Libye, la Syrie, la Tunisie, même la Roumanie, et bien d’autres et maintenant c’est le tour de l’Algérie ! ! ! Arrêtons de vivre avec la peur d’être envahi par l’ensemble des peuples de la planète, arrêtons de croire ces partis politiques [qui] surfent sur la peur pour conquérir le pouvoir. » Blondin313 écrit lui : « Chenu tu penses que les Algériens rêvent de venir en France loooool aujourd’hui c’est le contraire mon ami. » Ces derniers propos rappellent un dessin du caricaturiste algérien Dilem où l’on voit les manifestants algériens tourner le dos aux rives françaises de la Méditerranée protégées, elles, par un solide et déterminé cordon de CRS avec ce titre : « Manifestations en Algérie : mesures de sécurité exceptionnelles. »

13Depuis plusieurs décennies, les artistes des différentes migrations auraient donc contribué à faire de Paris et de Londres des capitales « multiculturelles ». Si la musique permet de se trémousser ensemble, aide-t-elle à mieux se comprendre ? Pas sûr. Ou alors il faudrait revenir à ce patrimoine musical d’exception, né en exil, qui, non content d’adoucir les mœurs de certains, permettrait à tous de mesurer l’importance d’un commun en partage. Ici, en France ou en Angleterre mais aussi avec les pays d’origine. De « consolider les relations bilatérales entre l’Algérie et la France » comme dirait Mazouni.


Date de mise en ligne : 15/10/2019

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.9894