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Article de revue

Rachid Taha, la voix des « Beurs »

Page 9

Citer cet article


  • Huber - Yahi, N.
(2019). Rachid Taha, la voix des « Beurs » Hommes & Migrations, 1325(2), 9-9. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.9060.

  • Huber - Yahi, Naïma.
« Rachid Taha, la voix des “Beurs” ». Hommes & Migrations, 2019/2 n° 1325, 2019. p.9-9. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2019-2-page-9?lang=fr.

  • HUBER - YAHI, Naïma,
2019. Rachid Taha, la voix des « Beurs » Hommes & Migrations, 2019/2 n° 1325, p.9-9. DOI : 10.4000/hommesmigrations.9060. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2019-2-page-9?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.9060


Notes

  • [1]
    Voir Naïma Yahi, L’exil blesse mon cœur : pour une histoire culturelle de l’immigration algérienne en France de 1962 à 1987, Thèse de doctorat en histoire, sous la direction de Benjamin Stora, Saint-Denis, Université Paris VIII Saint-Denis, 2008.

1Rachid Taha nous a quittés dans la nuit du 11 septembre 2018. Il était considéré comme l’un des plus grands rockeurs franco-algériens de sa génération. Ce qui semblait alors une contradiction identitaire pour les uns ne l’était pas pour Rachid Taha qui fredonnait : « Français tous les jours, Algérien toujours. » Quand il se met à chanter du rock arabe dans les quartiers à la fin des années 1970 au sein de son groupe Carte de séjour, il devient la voix de la génération « beur », celle ni tout à fait française, ni tout à fait immigrée. En effet, à cette époque, personne ne considère les enfants de l’immigration maghrébine comme français, y compris eux-mêmes. Ce « cri » en provenance de la banlieue lyonnaise, ce « Rock beur » est né d’un mélange de mobilisations contre les crimes racistes et sécuritaires et de l’engouement pour la musique d’outre-manche. Il marque une rupture générationnelle forte avec les aînés qui chantaient les affres de l’exil et la nostalgie de la terre natale. Avec Carte de séjour, les dimensions politiques et esthétiques changent radicalement ; le message était : « On est ici chez nous », le métissage entre rock’n’roll et l’arabe dialectal proposant une nouvelle fusion réjouissante. Rachid Taha est la tête de pont d’un mouvement créatif d’avant-garde qui pose les jalons d’une interculturalité à la française, dans les domaines de la danse, de la musique, des arts plastiques ou du cinéma… De nombreux artistes de la génération beur émergent à cette époque et renouvellent le paysage culturel et artistique français [1]. Quand démarre, le 15 octobre 1983 à Marseille dans l’indifférence générale, la Marche pour l’égalité et contre le racisme, Rachid chante déjà les aspirations et les révoltes de cette jeunesse immigrée qui fait son apparition médiatique. Avec sa chanson « Zoubida », il pose la question des mariages forcés et des conflits de loyauté auxquelles s’exposent les jeunes filles maghrébines dans leur processus d’émancipation. Dans la « Rhorhomanie », il dénonce le racisme contre les Noirs et les Arabes en France, qui ne peuvent pas entrer en boîte de nuit… Principale réponse à la présence de centaines de milliers d’enfants maghrébins en France, le départ, à travers plusieurs dispositifs : les cours d’arabe dispensés à l’école exclusivement aux enfants d’immigrés pour favoriser le retour au pays d’origine, le dispositif de l’aide au retour qui a eu cours de 1977 à 1986 – les fameux « 10 000 balles » –, et les discours hostiles aux mouvements ouvriers maghrébins dans l’industrie automobile qualifiés par le Premier ministre Pierre Mauroy de « grève des ayatollahs ».

2Produit d’une génération militante, Rachid quitte la vie d’ouvrier pour devenir un rockeur engagé, reconnu dans le monde entier comme un chanteur français de langue arabe. L’aiguillon de sa démarche d’artiste était bien sûr de refuser tous les labels. La révolte chevillée au corps, il continue de dénoncer la montée des discours xénophobes dans « Voilà, voilà que ça recommence », quand il poursuit sa carrière en solo avec un répertoire électro et indie. À la croisée des mondes militants, du show-biz et de l’impérieuse nécessité de transmettre les richesses patrimoniales de la chanson de l’exil, Rachid déambulait dans la vie en faisant fi des critiques. À l’avant-garde d’une fusion musicale et politique, il nous lègue un patrimoine culturel et militant très important. Le répertoire de l’artiste est pluriel : s’il propose avec Carte de séjour un rock en colère, saturé et criard comme le font les groupes punks de l’époque, il reste constant dans son rapport à l’arabe dialectal dans ses créations. C’est pourtant avec sa reprise orientale de « Douce France » que le groupe rencontre le succès en 1985. À la fois rock, punk, techno, raï et chaâbi, ses albums révèlent sa créativité, son avant-gardisme en matière de fusion et son charisme sur scène, lui qui était à l’aise dans tous ces répertoires. Quand, à la fin des années 1990 avec son « Diwan », il reprend le standard « Ya Rayah » (Oh l’exilé), il fait entrer au patrimoine mondial de la chanson le répertoire de la chanson algérienne de l’exil. Au-delà des aspects purement artistiques comme de nouveaux arrangements plus contemporains qui n’enlèvent rien à la magnifique création de Dahmane el Harrachi enregistrée à Paris à la fin des années 1960, il apporte une sonorité rock et le message d’une réappropriation patrimoniale par les enfants de l’immigration. Ces derniers répondent présents et font de ce titre leur hymne qui réconcilie leur histoire avec l’exil et cet héritage de l’immigration. En définitive, il fait le lien entre les générations et entre les deux rives de la Méditerranée.

3Avec sa disparition, me revient en mémoire d’autres acteurs incontournables de ces luttes à la fois dans le champ des droits humains et de la reconnaissance patrimoniale : je pense ici à Mohamed Nemmiche, alias « Momo », à la silhouette bonhomme et au verbe haut que connaissait bien Rachid. Journaliste, facilitateur de projet et militant inlassable pour la reconnaissance patrimoniale des créations de l’immigration, il fut l’un des premiers à dresser le portrait de Dahmane el Harrachi dans l’hebdomadaire de l’immigration Sans Frontières, puis dans les pages de Libération. Mort dans l’indifférence quasi générale, peu nombreux sont ceux qui connaissent le rôle qu’il a joué dans l’émergence médiatique et culturelle de la génération dite « beur ». La disparition brutale de l’icône rock et raï qu’était Rachid Taha ne doit pas faire disparaître notre volonté collective pour une meilleure prise en compte patrimoniale de la mémoire culturelle de l’immigration, inscrite dans la mémoire des luttes portées par les héritiers de l’immigration qui ont grandi dans les quartiers.


Mots-clés éditeurs : immigration, Rachid Taha, rock

Date de mise en ligne : 09/08/2019

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.9060