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Compte rendu

Véronique Olmi, Bakhita, Albin Michel, 2017, 460 p., 22,90 €

Pages 216 à 217

Citer cet article


  • Harzoune, M.
(2018). Véronique Olmi, Bakhita, Albin Michel, 2017, 460 p., 22,90 € Hommes & Migrations, 1322(3), 216-217. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.6946.

  • Harzoune, Mustapha.
« Véronique Olmi, Bakhita, Albin Michel, 2017, 460 p., 22,90 € ». Hommes & Migrations, 2018/3 n° 1322, 2018. p.216-217. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2018-3-page-216?lang=fr.

  • HARZOUNE, Mustapha,
2018. Véronique Olmi, Bakhita, Albin Michel, 2017, 460 p., 22,90 € Hommes & Migrations, 2018/3 n° 1322, p.216-217. DOI : 10.4000/hommesmigrations.6946. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2018-3-page-216?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.6946


1Bakhita serait née en 1869 au Darfour. Enlevée à sept ans par des trafiquants d’esclaves, elle sera vendue sur les marchés d'El Obeid ou de Khartoum, passant d’un notable arabe à un général turc, avant d’être achetée, en 1883, par le consul italien. Obstinée, elle réussit à convaincre son maître de l’emmener en Italie où, après moult péripéties et un procès, elle deviendra religieuse. Elle meurt en 1947. En 2000, Jean-Paul II canonise la « Madre Moretta » – « mère et Noire. Semblable et différente. Admise et isolée ».

2Deux temps rythment le roman, deux parties d’une inégale tension : il y a d’abord l’esclavage, dans sa version musulmane, Bakhita signifiant, en arabe, « la chanceuse ». Pour être sans plantations, le statut d’esclave n’en est pas moins cruel, inhumain, insupportable : enlèvement, viols, scarifications, tortures, assassinat… et cette peur, qui relie au maître, cette peur qui rend préférable, aux yeux de l’enfant, la condition d’objet. Les descriptions sont fortes, poignantes, sans boursoufflures ni pathos. Tout est net, chirurgical, efficace pour décrire l’horreur, montrer l’inadmissible, susciter empathie et révolte. Le récit est imagé, livré en flashs. L’écriture se déploie, en saccades, et le flux continu des scènes grossit de phrase en phrase, de paragraphe en paragraphe jusqu’à révéler un système – « ce ne sont pas des hommes qui meurent, c’est un système qui vit ». Les colonnes d’esclaves qui progressent péniblement le long des pistes, d’étapes en étapes – « lieu de passage, de méfiance et de trafic » – ramènent au drame des modernes migrations ; jusque dans la honte et la culpabilité intériorisées par les victimes, jusqu’à la dépossession de soi, jusqu’à l’oubli de son nom.

3En débarquant en Italie, Bakhita devient « une curiosité », « une étrangeté », le « diable noir ». La « Moretta » ne va-t-elle pas déteindre sur les draps ? Autour, elle ressent la peur et la cruauté ; en elle monte l’humiliation. Difficile encore de ne pas penser aux résurgences de ce parcours exceptionnel : comme tant d’exilés, Bakhita va perdre un peu d’elle-même. On la regardera ; sans savoir. Et l’instrumentalisation d’« une négresse convertie au catholicisme » pèsera son poids de mensonges et d’autosatisfaction ; fascistes ici !

4Son premier crucifix lui renvoie l’image de « l’esclave crucifié ». Baptisée chez les Sœurs de la Charité canossienne de Venise, elle choisit de devenir religieuse, pour enfin être autorisée à « aimer », « aimer au-delà de ses forces », sans plus redouter de séparation. Elle aime les pauvres, ces paysans, en qui elle reconnaît des signes – « ces esclaves-là ne sont pas nus ». « Tout est pareil. Et les hommes souffrent », constate celle qui va se dévouer au service des enfants « parce qu’elles aiment ceux qui commencent. Qui entrent dans la vie ».

5Avec les dernières pages, celles où Bakhita semble dépossédée d’elle-même, l’intérêt retombe, le personnage perd en puissance, en substance. Difficile, en 2018, de s’identifier à un tel parcours. Ou alors à l’essentiel : son instinct de survie, sa promesse de vivre, tout entier dans ce « NON » qu’elle oppose à celle qui voulait la ramener en Afrique.

6L’erreur consisterait à lire cette trajectoire extraordinaire avec les yeux du moment. À quoi pouvait aspirer une esclave en cette fin du XIXe siècle ? L’église lui offrait un cadre si ce n’est de résilience à tout le moins d’émancipation, un nom, une existence et même la sainteté. La question de savoir ce qu’il subsiste de l’enfance, de l’Afrique est peut-être injuste, car trop moderne. « Cette enfant était et reste ce que personne jamais n’a réussi à lui prendre », écrit Olmi. Avec l’esclavage, Bakhita a appris que « ça ne servait jamais à rien de crier, de pleurer ». Le silence n’est pas toujours une marque de soumission.


Date de mise en ligne : 06/02/2019

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.6946