Kkrist Mirror, Tsiganes, une mémoire française - 1940-1946. Histoire du camp de Montreuil-Bellay
Paris, Steinkis 2016, 160 p., 17 €
Pages 169 à 170
Citer cet article
- HARZOUNE, Mustapha,
- Harzoune, Mustapha.
- Harzoune, M.
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.6805
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- Harzoune, M.
- Harzoune, Mustapha.
- HARZOUNE, Mustapha,
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.6805
1Encore une histoire de camp. La France n’en manque pas. Le livre s’ouvre, pleine page, sur une belle gueule de républicain espagnol. Manuel Sesma, réfugié, interné à Saint Cyprien puis à Gurs est envoyé à Montreuil du Bellay (Maine-et-Loire) pour y construire, avec d’autres camarades d’infortune – des Marocains, Algériens, Italiens, Portugais et Polonais –, ce qui deviendra en novembre 1941 le plus grand camp d’internement des tsiganes en France. Sa fermeture attendra janvier 45 et, pour certains internés, la liberté ne viendra qu’en 1946, après un passage par les camps de Jargeau, de Pithiviers ou d’Angoulême. Ces Français, dont le seul tort était de préférer la liberté d’un ciel étoilé à la prison d’une maison, seront les derniers à être libérés. Ces tsiganes voient arriver – et repartir – de nouveaux prisonniers, bien habillés ceux-là, les collabos, puis des Russes blancs ou des prostitués alsaciennes, objet de toutes les attentions et trafics… Mais eux, restent : « On sortira jamais ! Comme les boches, ces gadjé veulent nous faire crever… ».
2La justification – le crime et le criminel en exigent toujours une – pour enfermer fissa et manu militari plusieurs centaines de familles tsiganes et autres clochards et forains repose sur le danger que représenteraient ces « individus sans domicile fixe, nomades et forains », « ayant le type romani ». En gros, à partir d’avril 1940 et par décret, le manouche, voleur de poules et bouffeur d’hérissons, pourrait bien être un espion !
3La figure de l’abbé François Jollec éclaire ce récit. Aumônier autoproclamé du camp, il sera le ratchaï (curé) des romanos. Mais son action déplait. Jollec est viré, renvoyé à ses ouailles. Il se démène, avale à bicyclette des centaines de kilomètres pour convaincre les autorités civiles, religieuses, et même l’importun teuton, de revenir sur la décision. En vain. Chacun à sa façon fait comprendre à l’homme de foi et de fraternité qu’il fait bien trop de bruit pour des « bons à rien ». Comme l’écrit le préfacier, face au malheur et l’injustice, impuissant, il ne reste au ratchaï qu’à « se saouler du vin du pays, de souffrance et de culpabilité ».
4L’album élargit la focale à cette France occupée, divisée entre pétainistes, collabos et résistants. Dans l’armée de l’ombre, on retrouve Jollec. Sur dénonciation, le réseau est démantelé, Jollec échappe à la vague d’arrestations. Dans un prêche dominical, il appelle l’assistance, en partie acquise à Pétain, à « faire corps avec ceux qui luttent et souffrent ».
5À la Libération, en pleine vague d’épuration, l’abbé, toujours à secourir son prochain, saute sur une mine allemande. Il y perd un œil, un bras et une jambe ! À l’heure de la distribution parfois injuste, des médailles, l’abbé s’éteint, anonyme.
6L’album se referme sur une note de l’historienne Marie-Christine Hubert, consacrée à l’histoire de l’internement des tsiganes. Quant à Anne-Marie Kervern-Queffeleant, elle raconte la vie de son grand-oncle, l’abbé François Jollec. Un texte admirable, élégant et tendre. Subtilement et fidèlement irrévérencieux.
7Que sait-on de l’internement et de l’extermination des tsiganes ? Pas grand-chose sans doute. Le tsigane préfère célébrer la vie plutôt que de s’adonner à l’instrumentalisation du malheur et de la mémoire. Moins par pudeur que pour ne pas attirer « le mauvais œil ». Anne-Marie Kervern-Queffeleant termine en citant Michelet, « si tous les hommes ne rentrent pas dans la cité, je reste dehors ». Par les temps qui courent, les François Jollec risquent d’être nombreux. Dehors.