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‪Contribution à l’histoire des Tsiganes en Europe ‪

Pages 151 à 155

Citer cet article


  • Radenez, J.
(2016). ‪Contribution à l’histoire des Tsiganes en Europe ‪ Hommes & Migrations, 1314(2), 151-155. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.3660.

  • Radenez, Julien.
« ‪Contribution à l’histoire des Tsiganes en Europe ‪ ». Hommes & Migrations, 2016/2 n° 1314, 2016. p.151-155. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2016-2-page-151?lang=fr.

  • RADENEZ, Julien,
2016. ‪Contribution à l’histoire des Tsiganes en Europe ‪ Hommes & Migrations, 2016/2 n° 1314, p.151-155. DOI : 10.4000/hommesmigrations.3660. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2016-2-page-151?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.3660


Notes

  • [1]
    Lettres et mythes du Patriarche œcuménique Grégoire de Chypre (1910).
  • [2]
    Probablement à Monemvasia (Péloponnèse, Grèce). La ville appartient à l’Empire byzantin, sous contrôle d’Andronic II Paléologue. Elle servira de base à la reconquête du Péloponnèse (fondation du despotat de Morée).
  • [3]
    Paul Lemerle, André Guillou, Nicolas Svoronos, Denise Papachryssanthou, Actes de Lavra, t. II (1204-1328), Paris, Lethielleux, 1977.
  • [4]
    Le parèque est un serf.
  • [5]
    La Chalcidique et le mont Athos appartiennent à l’Empire byzantin.
  • [6]
    Jacques Bompaire, Actes de Xéropotamou. Paris, Lethielleux, 1964.
  • [7]
    Anna, fille de Limotzervoul (ou).
  • [8]
    Paul Lemerle, André Guillou, Nicolas Svoronos, Denise Papachryssanthou, Actes de Lavra, t. III (1329-1500), Paris, Lethielleux, 1979.
  • [9]
    Un oikeios est un serviteur familier.
  • [10]
    Katsivelos serait dérivé du mot italien « cattivello » ou « cattivo » (« mauvais », « méchant », « malin »), lui-même issu du mot latin « captivus » (« captif »), au sens de « captivus diaboli » (« captif du diable »).
  • [11]
    Ludolphus de Sudheim, De itinere Terre sancte. In Archives de l'Orient Latin, t. II. Paris, Leroux, 1884.
  • [12]
    Mandopolis ou mandapolos serait dérivé des mots grecs « mantis » (« prophète » ou « devin ») et « polos » (« poulain » ou « natif de la Terre Sainte »).
  • [13]
    Monumenta spectantia historiam Slavorum meridionalium, t. XXVII, Zagreb, Gelčić, 1895.
  • [14]
    Raguse, possession de la République de Venise jusqu’en 1358, est vassale du royaume de Hongrie.
  • [15]
    Johannes III, Libellus de notitia orbis. In Archivum Fratrum Praedicatorum, t. VIII, Roma, Kern, 1938.
  • [16]
    Mazaris, Le Séjour de Mazaris dans l'Hadès. La satira bizantina dei secoli, t. XI-XV, Turin, Romano, 1999.
  • [17]
    Joseph Jean De Smet, Recueil des chroniques de Flandre, t. III, Bruxelles, Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, 1856.
  • [18]
    Epipolensis correspond à Herbipolis, la ville de Würzburg (Allemagne).
  • [19]
    En 1550, Sebastian Münster informe que le sauf-conduit aurait été délivré à Lindau (Allemagne) en 1417, à l’occasion du concile de Constance (1414-1418).
  • [20]
    Sigismond est le fondateur de l’ordre du Dragon, un ordre de chevalerie similaire à l'Ordre de Saint-Georges, dont le but était de protéger le royaume et la chrétienté contre ses ennemis, principalement les Turcs.
  • [21]
    À Forli (Italie) en 1422, un chroniqueur rapporte que « quelques-uns disaient qu’ils étaient de l'Inde ». L’Inde renvoie à l’Orient. Au Moyen Âge, on compte trois Indes : India inferior (au-dessous du Gange), India superior (au-dessus du Gange) et India ultima (au-dessous du Nil).
  • [22]
    Le Jubilé (Année sainte) est une célébration de l'indulgence. L’Année sainte 1423 succède au Grand Schisme d'Occident (1378-1417) et au concile de Constance (1414-1418).
  • [23]
    Bernhard von Breydenbach, Sanctarum peregrinationum in montem Sion, Mainz, 1486.
  • [24]
    Arnold von Harff, Die Pilgerfahrt des Ritters Arnold von Harff, Cöln, Heberle, 1860.
  • [25]
    Daniel Specklin, Collectanea in usum chronici argentinensis, Straßburg, 1587.
  • [26]
    Heinrich von Wlislocki, Vom wandernden Zigeunervolke, Hamburg, Richter, 1890.
  • [27]
    Ibid.
  • [28]
    György Pray, Annales regum Hungariae, ab anno Christi CMXCVII ad annum MDLXIV, t. IV, Wien, Schulz, 1767.
  • [29]
    Thomas Bolgar ou Polgar (1501).
  • [30]
    Fabrication de munitions et d’armes de guerre, à destination de l’évêque Sigismond.
  • [31]
    Elena Marushiakova, Vesselin Popov, Gypsies in the Ottoman Empire, a contribution to the history of the Balkans, Centre de recherches tsiganes & University of Hertfordshire Press, 2001.
  • [32]
    Timar : concession foncière.
  • [33]
    Sanjak : province.
  • [34]
    Resimli tarih mecmuası, t. IV, İstanbul, 1953.
  • [35]
    Pietro Pizolo, Pietro Pizolo notaio in Candia, 1304-1305, Venezia, Comitato Pubblicazione delle Fonti relative alla Storia di Venezia, 1985.
  • [36]
    Le Duché de Candie est une possession de la République de Venise.
  • [37]
    Paola Ratti Vidulich, Duca di Candia, Bandi, 1313-1329, Venezia, Comitato Pubblicazione delle Fonti relative alla Storia di Venezia, 1965.
  • [38]
    Elisabeth Santschi, Régestes des arrêts civils et des mémoriaux (1363-1399) des Archives du duc de Crète, Venise, Institut hellénique d'études byzantines et post-byzantines de Venise, 1976.
  • [39]
    Ibid.
  • [40]
    Ibid.
  • [41]
    Symon Semeonis, Itinerarium Symonis Semeonis ab Hybernia ad Terram Sanctam, Dublin, Mario Esposito, Institute for Advanced Studies, 1960.
  • [42]
    Gens : groupe familial ou nation.
  • [43]
    La principauté de Valachie est indépendante.
  • [44]
    Mihail Roller, Documente privind istoria României, Țara românească, t. XIII-XV, Bucureti, Editura Academiei Republicii Populare Române, 1953.
  • [45]
    En guerre contre les Ottomans, Mircea Ier constitue une grande armée d'hommes libres et de serfs. Il s’allie à Sigismond et participe à la bataille de Nicopolis (1396).
  • [46]
    Ibid.
  • [47]
    La principauté de Moldavie est vassale du royaume de Pologne.
  • [48]
    Micola voïvode des Cigani est cité à Bistria en 1487.
  • [49]
    La principauté de Transylvanie est vassale du royaume de Hongrie.
  • [50]
    Actuellement le village de Crieni (Roumanie), Cigányi en hongrois.
  • [51]
    Actuellement le village de Ţigăneştii de Criş (Roumanie), Cigányfalva en hongrois.
  • [52]
    Le royaume de Croatie est uni au royaume de Hongrie.
  • [53]
    Elemér Mályusz, Zsigmondkori oklevéltár, t. I, Budapest, Akadémiai Kiadó, 1956.
  • [54]
    Comitat : province.
  • [55]
    Ibid.
  • [56]
    Conditionarius : noble sous condition.
  • [57]
    Ibid.
  • [58]
    Iobagio : serf.
  • [59]
    Ibid.
  • [60]
    Ibid.
  • [61]
    Nobilis familiaris : noble familier.
  • [62]
    A Zichy és Vásonkeői gróf Zichy család idősb ágának okmánytára, t. I, Pest, Magyar Történelmi Társulat, 1871.
  • [63]
    Hospes : hôte.
  • [64]
    Szentiván ou Szent Iván est le nom du domaine sur lequel il aurait construit un château.
  • [65]
    Evêque de Veszprém, de Pécs puis de Zagreb et chancelier de Sigismond.
  • [66]
    Ibid.
  • [67]
    Noble voïvode ou peut-être serf de château.
  • [68]
    Andreas von Regensburg, Diarium sexennale. In Rerum Boicarum Scriptores, Augsburg, 1763.
  • [69]
    Voïvode : commandant. Synonyme de duc.
  • [70]
    Ksiegi radzieckie kazimierskie, 1369-1381 i 1385-1402, Kraków, Archiwum Aktów Dawnych Miasta Krakowa, 1932.
  • [71]
    Aleksander Czołowski, Franciszek Jaworski, Pomniki dziejowe Lwowa z Archiwum miasta, t. II, Lwów, 1896.
  • [72]
    Akta grodzkie i ziemskie z czasów Rzeczypospolitej polskiej z Archiwum tak zwanego bernardyńskiego we Lwowie, t. XI, Lwów, 1886.
  • [73]
    Palatin : gouverneur.
  • [74]
    František Palacký, František Krčma, Jaroslav Charvát, Dílo, Staří letopisové čeští od roku 1378 do 1527, Praha, Praze & Mazáč, 1941.
  • [75]
    Gustav Trautenberger, Die Chronik der Landeshauptstadt Brünn, t. II, Brno, Deutsches Haus, 1895.
  • [76]
    La margraviat de Moravie est un pays de la Couronne de Bohême.
  • [77]
    Hermann Korner, Chronica Novella. In Corpus Historicum Medii Aevi, t. II, Leipzig, 1723.
  • [78]
    La Hanse est une puissante ligue commerciale.
  • [79]
    Ibid. Période marquée par les guerres des féodaux et de l'Église catholique contre les paysans et les partisans de Jan Hus (les hussites) en Bohême.
  • [80]
    Archives de l'Orient Latin, t. IV, Paris, Leroux, 1896.
  • [81]
    Le royaume de Chypre est un État latin d’Orient, sous domination franque.
  • [82]
    Florio Bustron, Chronique de l’île de Chypre, Paris, René de Mas Latrie, 1886.
  • [83]
    George Soulis, The Gypsies in the Byzantine Empire and the Balkans in the Late Middle Ages, Dumbarton Oaks, 1961.
  • [84]
    Drongaire : commandant ou amiral.
  • [85]
    Podestat de Nauplie de 1397 à 1399 et de 1403 à 1406.
  • [86]
    Ausilia Roccatagliata, Notai genovesi in Oltremare. Atti rogati a Pera e Mitilene, t. II, Genoa, Università di Genova, 1982.
  • [87]
    George Soulis, The Gypsies in the Byzantine Empire and the Balkans in the Late Middle Ages, Dumbarton Oaks, 1961.
  • [88]
    Evangelia Balta, L'Eubée à la fin du XVe siècle, économie et population, les registres de l'année 1474, Athènes, Hetaireia Euvoikōn Spoudōn, 1989.
  • [89]
    Giuseppe Silvestri, Tabulario di S. Filippo di Fragalà e Santa Maria di Maniaci, Palermo, Davy, 1887.
  • [90]
    Journal of the Gypsy Lore Society, t. III, Liverpool, 1910.
  • [91]
    Ibid.
  • [92]
    Ibid.
  • [93]
    Ibid.
  • [94]
    Giovanni Manzini, Quaderno di bordo di Giovanni Manzini, prete notaio e cancelliere, 1471-1484, Venezia, Comitato, 1997.
  • [95]
    « Antonio Battistella, Contributo alla storia delle relazioni tra Venezia e Bologna dall' undecimo al sedicesimo secolo”, in Atti del Reale Istituto veneto di scienze, lettere ed arti, Venezia, 1916.
  • [96]
    Journal of the Gypsy Lore Society, t. III, Liverpool, 1910.
  • [97]
    Giambattista Gallicciolli, Delle memorie venete antiche profane ed ecclesiastiche, t. VII, Venezia, Fracasso, 1795.
  • [98]
    Elisabetta Scarton, « Giovanni Lanfredini, uomo d'affari e diplomatico nell'Italia del Quattrocento », in Biblioteca Storica Toscana, Florence, Olschki, 2007.
  • [99]
    Marin Sanudo, La Spedizione di Carlo VIII in Italia, Venezia, Visentini, 1873.
  • [100]
    Estradiot est un cavalier mercenaire d’origine balkanique.
  • [101]
    Marin Sanudo (Sanuto), I diarii di Marino Sanuto, t. II, Venezia, Visentini, 1879.
  • [102]
    Vikenti Makushev, Monumenta historica Slavorum meridionalium vicinorumque populorum, II, Belgrade, 1882.
  • [103]
    Isa-Beg Ishaković est gouverneur du sanjak de Bosnie, ancien gouverneur du sanjak de Skopje.
  • [104]
    Domenico Bortolan, Cronaca di Manfredo Repeta, dal 1464 al 1489, Vicenza, Brunello e Pastorio, 1887.
  • [105]
    Giovanni Soranzo, Cronica di anonimo Veronese, 1446-1488, Venezia, A Spese della Società, 1915.
  • [106]
    Le cas des esclaves des principautés valaques et moldaves est particulier.

1 Sur les traces matérielles d’individus ou de groupes identifiés comme Tsiganes, les sources archiviques, éparses et disparates, sont à peine exploitées. Les lacunes documentaires rendent difficile la compréhension du processus historique de la présence tsigane dans sa dimension sociale et culturelle en Europe. Le terme générique « Tsigane » recouvre une multitude de dénominations dont l’étude fait apparaître deux ensembles principaux : les (A)egyptiani et les (A)cingani. Les noms « Égyptien » et « Tsigane », dans les variantes linguistiques médiévales, constituent un corpus sériel significatif. Cet article se propose de présenter ces deux ensembles et de les localiser dans l’espace européen.

Les (A)egyptiani

2 Vraisemblablement, le mot latin « (A)egyptianus » et le mot grec « Gyftos » (« Gitan ») sont issus du mot grec « Aigyptios » (« Égyptien »). À la fin du XIIIe siècle, entre 1283 et 1289 [1], le patriarche de Constantinople Grégoire II de Chypre écrit au grand logothète de l’Empire byzantin Théodore Mouzalon au sujet de la collecte des impôts des Aigyptious et Athinganous[2]. Il est possible que les Égyptiens et les Athinganes, jugés hérétiques par les Grecs orthodoxes, soient assimilés sur la base de critères religieux.

3 En 1300 [3], Nikolaos Aigyptios est parèque [4] à Gomatou en Chalcidique [5] en Grèce). Vers 1325 [6], un parèque Aigypt(i)on est l'époux d’une propriétaire [7] à Ierissos (Chalcidique). En 1350 [8], l'empereur byzantin Jean V Paléologue garantit à son oikeios[9] Demetrios Kokalas la moitié d’une propriété du monastère athonite Saint-Pantéleimon à Hagios Mamas (Chalcidique), avec ses terres et ses parèques Aigyptokatzivellous. En grec, Katsivelos [10] est analogue à Gyftos. Ces patronymes sont localisés en Chalcidique. Vers 1350 [11], le pèlerin Ludolf von Sudheim relate que les « Mandopolini[12]  » sont « Égyptiens disant être de la lignée de Pharaon et chrétiens avec les chrétiens, musulmans avec les musulmans ». En 1362 [13], un acte mentionne « Vlachi et Vitani egipciorum » à Dubrovnik (Croatie), République de Raguse [14]. En 1404 [15], l’archevêque de Sultaniya (Iran) Johannes III s'intéresse aux « Cyngani ou peuple de Pharaon » dispersés dans le monde.

4 En Grèce, on trouve des vestiges appelés « Aigyptokastro », littéralement « château égyptien ». Ils sont situés à Mosynopolis (Thrace), Eleuthères (Attique), Pleuron (Étolie), Kalidona (Élide) et Arla (Achaïe). « Aigyptokastro » ou « Gyftokastro » en grec équivaut à « Tchingenekale » en turc. Il existe aussi un Aigyptokastro à Syros (Cyclades) et un Athinganochori à Vistonida (Thrace). Vers 1415 [16], l’écrivain Mazaris constate que la langue des Aigyptioi compte parmi les sept premières du Péloponnèse.

5 À partir de 1417, l’Allemagne, la France, la Suisse, la Belgique, les Pays-Bas, l’Italie et l’Espagne accueillent des étrangers venus d’Égypte ou de petite Égypte. En 1422 [17], la ville de Tournai (Belgique) reçoit « plusieurs gens de estrange nation qui se disoient de Egipte ». Les autorités commentent : « Et jasoit ce que ces gens se deissent estre de Egipte, se ne estoient-ilz, comme depuis fut sceu, que de une ville de Alemaigne nommée en latin Epipolensis [18]. »

6 Ici, l’origine égyptienne est affirmée par les invités et infirmée par les hôtes. L’Égypte ou la petite Égypte serait une référence avantageuse. Les archives décrivent deux ducs, les frères André et Michel, et deux comtes, Jean et Thomas, de petite Égypte, accompagnés d’hommes, de femmes et d’enfants. Munis d’un sauf-conduit de l’empereur romain germanique Sigismond [19], ils bénéficient de la protection et de l’hospitalité des seigneurs. Les sources révèlent que les Égyptiens sont condamnés à un pèlerinage (pénitentiel) à cause de leur infidélité religieuse (apostasie). Ils se seraient convertis à l’islam sous la contrainte des Turcs, puis reconvertis au christianisme sous la menace de Sigismond [20]. De passage à Bologne, Forli [21] et Lucques (Italie), les Égyptiens arrivent à Rome en 1423, à l’occasion du cinquième Jubilé [22] de l'Église catholique, et obtiennent un sauf-conduit du pape Martin V. Les lettres de Sigismond (1417 ou 1418), Amédée VIII de Savoie (1419), Martin V (1423) et Alphonse V d’Aragon (1425), à valeur de passeports diplomatiques, attestent des privilèges accordés aux compagnies égyptiennes. Les ducs et comtes de petite Égypte, aux titulatures byzantines, seraient les émissaires d’États grecs ou latins entrés dans les réseaux de patronage nobiliaire. Ils sont peut-être les chefs militaires d’une entreprise de guerre.

7 En 1483 [23], le pèlerin Bernhard von Breydenbach raconte que les sarracenos ne viennent pas d’Égypte mais d’un lieu proche de Modon (Péloponnèse) appelé « gippe terra ». En 1497 [24], le pèlerin Arnold von Harff développe le même récit. En 1587 [25], Daniel Specklin situe la petite Égypte dans l’Epire (Grèce et Albanie).

8 En 1416 [26], « seigneur Emaus d’Égypte et ses 220 compagnons » seraient reçus à Brașov (Transylvanie, Roumanie). En 1476 [27], le roi de Hongrie Matthias Ier accorde le statut de sujets de la couronne aux cziganos de la ville de Sibiu (Transylvanie). En 1496 [28], le roi de Hongrie Vladislas II octroie un sauf-conduit à Thomas Bolgar [29] Voïvode Pharaon, en récompense d’un service militaire [30] rendu à Pécs (Hongrie).

9 Successeurs des Byzantins, les Ottomans désignent les Tsiganes par les mots « Kıpti », c’est à dire « Égyptiens » ou « Coptes », et « Çingene ». En 1430 ou 1480 [31], le registre des timars [32] comptabilise 431 foyers Kıpti dans le sanjak [33] de Nikopol (Bulgarie). Vers 1477 [34], le cadi Muhittin recense 31 foyers (soit 155 personnes) Çingene dans la ville d'Istanbul (Turquie). En 1668, le voyageur turc ottoman Evliya Çelebi note dans son Livre des voyages qu'au XVe siècle le sultan Mehmed II a déplacé des Tsiganes anatoliens de Balat (Turquie) et des Tsiganes rouméliens de Gümülcine (Komotini, Grèce) à Istanbul (Turquie).

10 Fréquemment associés, les termes « (A)egyptianus » et « (A)cinganus » pourraient désigner une population unique, aux caractéristiques culturelles spécifiques.

Les (A)cingani

11 Vraisemblablement, le mot latin « (A)cinganus » et le mot grec « Tsinganos » sont issus du mot grec « Athinganos ». En 1304 [35], Nicole Acingano habite à Héraklion [36] (Crète, Grèce). En 1316 et 1319 [37], une ordonnance interdit l’entrée dans la ville à tout « açinganus nec acingana ». Les arrêts civils et mémoriaux de l’île de Crète enregistrent Lucas Acingano et Ioh. Condoiani Acingano en 1373 [38], Nic. Acingani en 1378 [39], Stamata Açingana, Gaitani Açinganus et Mavrangello Açingano en 1379 [40]. Le pèlerin Symon Semeonis observe en 1323 [41] près de Héraklion « une gens[42] en dehors de la ville suivant le rite Grec et affirmant être de la lignée de ». Il ajoute que la gens nomadise de champ en champ et de caverne en caverne. L’appellation « Atziganospilios », littéralement grotte Atzigane, s’applique à plusieurs cavernes crétoises.

12 En Valachie [43] (Roumanie), le prince Dan Ier attribue 40 familles atsiganes au monastère de Tismana en 1385 [44]. Celles-ci ont été offertes par le prince Vladislav Ier au monastère de Vodita vers 1370. Le prince Mircea Ier[45] attribue 300 familles tsiganes au monastère de Cozia en 1388 [46]. En Moldavie [47] (Roumanie), le prince Alexandre Ier attribue 31 familles tsiganes et 12 familles tatares au monastère de Bistrița en 1428 [48]. La majorité des Tsiganes de Valachie et de Moldavie resteront esclaves jusqu’au milieu du XIXe siècle. En Transylvanie [49] (Roumanie), les toponymes Cyganvaya[50] (1370) et Chykanmyklosfalva[51] (1406) indiquent l’implantation des Tsiganes dans le territoire.

13 Le patronyme Cigan ou Chigan est répandu dans le royaume de Hongrie. À Zagreb (Croatie) [52], Nicolaus Cigan (1378, 1383, 1392) et Nicolao Chigan (1402) semblent identiques. En 1389 [53], Georgius Chigan et Johannes Chygan dictus sont répertoriés dans le comitat [54] de Zala. En 1398 [55], l'archevêque d'Esztergom (Hongrie) Jean Kanizsai assigne en justice un conditionarius[56] nommé « communément Cygan (Cigan, Chigan) ». En 1399 [57], Gregorius dictus Chygan est iobagio[58] à Torčec (Croatie). En 1400 [59], Petro Chygan est iobagio à Ipeľské Predmostie (Slovaquie). En 1401 [60], Chygan dictus Pétert est nobilis familiaris[61] dans le comitat de Sáros. En 1402 [62], Benedictus Cygan est iobagio dans le comitat de Tolna et Paulus Chygan est hospes[63] dans le comitat de Vas. Thomas Petri dictus Chigan (1402) du comitat de Zagreb, Thomas filius Petri dicti Cygan de Beryvoyzenthywan (1406) du comitat de Belovár-Kőrös, Thomas Chygan (1407) du comitat de Veszprém et Thomas Cygan dictus nobilis de Zenthlwan (1411) du comitat de Baranya seraient une seule et même personne : Thomas Cigány de Berivojszentiván [64]. Noble chargé de hautes fonctions politiques et militaires, il aurait servi Jean Albeni [65] et Sigismond, et serait mort sans descendance en 1415 à la bataille de Doboj (Bosnie). En 1407 [66], Chiganus [Chiganum] est le fils de Benedictus dit Tharcha voïvode [67] [Benedictum dictum Tharcha vayvodam] dans le comitat de Zagreb. En 1423 [68], à Spiš (Slovaquie) dans le comitat de Szepes, Sigismond octroie un sauf-conduit à Ladislaus voïvode des Cigani. Le texte stipule que le voïvode [69] est le seul à jouir du droit de punir ou d’acquitter ses sujets.

14 En 1401 [70], à Cracovie dans le royaume de Pologne, Micolay Czigan paye une taxe. En 1405 [71], à Lviv (Ukraine), Petir Czigan s’acquitte d’un impôt. En 1427 [72], à Sanok (Pologne), Nicolaus Cygan est palatin [73] de Sanok au service du roi de Pologne Ladislas II. Une chronique bohémienne, non datée, remarque des vláčili et cikáni en 1416 [74]. Une autre chronique, datée 1476, signale des Tsiganes à Prague en 1417 [75]. La même année, à Znojmo (République Tchèque) dans la margraviat de Moravie [76], séjournent des Czigeinern.

15 Le chroniqueur Hermann Korner dépeint « 300 hommes et femmes, sans compter les nourrissons et les enfants, d’apparence très laids, noirs comme des Tartares, se donnant le nom de Secanos. » En 1417 [77], ils auraient parcouru les villes hanséatiques [78] de l’Allemagne du Nord. En 1424 et 1426 [79], le chroniqueur Andreas von Regensburg témoigne du passage des Tsiganes à Ratisbonne (Allemagne) dans le Saint-Empire romain germanique. La Gens des Zingari, originaire des régions hongroises, serait en exil pour commémorer la fuite de l’enfant Jésus en Egypte. Elle est conduite par Ladislaus voïvode des Cigani, en possession du sauf-conduit de Sigismond.

16 En 1433 [80], à Famagouste dans le royaume de Chypre [81], Jani Cinganus est serviteur scribe de la cour du roi Jean II de Lusignan. En 1464 [82], ce dernier cède au seigneur Nicolo Giafuni le revenu d’un impôt, « le droit des Cingani ». En 1444 [83], à Nauplie, possession de la République de Venise (Grèce), le Conseil des Quarante décide de réintégrer Johanne Cingano de Neapoli Romanie au poste de drongaire [84] des Acingani, conformément aux privilèges accordés par l’ancien gouverneur Ottaviano Bono [85]. En 1456 [86], à Mytilène (Lesbos, possession de la République de Gênesen Grèce), Azinganus serventis se procure une esclavine. En 1470 [87], à Corfou (possession de la République de Veniseen Grèce), le bailli confère le « dit Fief des Cingani » au baron Michael de Ugotis et ses héritiers. Les serfs cingani du fief sont peut-être des migrants de l’Epire appelés « homines vageniti ». En 1474 [88], Anastas Cigano et Kosta Cigano sont recensés à Mantoudi (Eubée, possession de la République de Venise jusqu’en 1470, puis à l’Empire ottoman, en Grèce).

17 En Italie, de nombreuses archives attestent de la présence des Cingari. En 1398 [89], Vito Cingari est juge à Naso (province de Messine dans le royaume de Sicile). En 1448 [90], Nicolo Zingaro est propriétaire terrien près de Carpi (seigneurie souveraine de la Maison Pio de Savoie). En 1469 [91], un Cingano est ménestrel (joueur de citole) à la cour de Borso d'Este, duc de Ferrare. Marco Pio, seigneur de Carpi, accorde un « sauf-conduit pour les Cingali » au conte Michael de Egypto minori et sa compagnie d'Egyptianos vers 1470 [92], puis au conte Ioannes de Egypto parvo et sa compagnie d'Egyptiacos en 1485 [93]. En 1475 [94], Zingano est batelier à Jesolo près de Venise. En 1479 [95], les héritiers de Pietro Cingani, soldat bolognais mort au combat, réclament leurs droits au doge de Venise. Diamante Zingaro fille de Francesco Zingaro (1481) et Iacopo Zingaro fils de Andrea Zingaro (1482) sont baptisés à Pise. En 1484 [96], Hercule Ier d'Este, duc de Ferrare, permet à Pietro Giovanni detto Cingaro de passer avec son navire sur la rivière Secchia. En 1485, [97] Francesco Cingano est prêtre de l'église San Cassiano à Venise. En 1488 [98], le diplomate Giovanni Lanfredini met en garde Laurent de Médicis, gouverneur de Florence, contre Chocietto, « altrimenti chiamato Zingano ». Un Cingharo est camérier de Giovanni II Bentivoglio, gouverneur de Bologne. La même année (1488), Lorenzo Perrone, detto Cingaro est domestique et cuisinier de Ferdinand Ier, roi de Sicile péninsulaire, à Naples. Cola Cingaro et ses compagnons sont transporteurs à la solde de la Couronne d'Aragon à Manfredonia. En 1495 [99], Andrea Cingano est capitaine d’un navire vénitien qui transporte des estradiots [100] de Nauplie (Grèce) à Otrante (Italie). En 1499 [101], Andrea Cingano est amiral, puis en 1500, comite du navire vénitien de Vetor da Leze, tandis que Michiel Cingano est capitaine du navire vénitien de Hironimo Querini.

18 De façon récurrente, les Cingani sont recrutés comme mercenaires par les seigneurs, alliés ou ennemis. En 1469 [102], 14 000 Turcs, 2 000 Zingani et nombre de Bosniaques conduits par Isa-Beg Ishaković [103] auraient envahi la Croatie. En 1472 [104], 15 000 Turcs, Albanais, Zingari et Bosniaques auraient attaqué le Frioul (Italie). En 1477 [105], Bosniaques et Zingani auraient défendu cette même région contre les Turcs.

19 Au XVe et XVIe siècle, une multitude de Grecs, d’Albanais et de Cingani ou Cingari migrent des Balkans vers l’Italie et l’Espagne. Il s’agit d’une migration d’établissement, corporative et urbaine.

20 Dès la fin du Moyen Âge, la présence tsigane se manifeste, individuellement et collectivement, par l’anthroponymie et l’ethnonymie. Tous les (A)egyptiani et les (A)cingani ont un statut juridique et une fonction contractuelle, preuve d’un enracinement profond. La permanence tsigane s’inscrit à la fois dans la stabilité et la mobilité. Stabilité des parèques des propriétés monastiques grecques ou des iobagiones des domaines seigneuriaux hongrois d’une part [106]. Mobilité des compagnies égyptiennes ou des réfugiés grecs, albanais et cingani d’autre part.

21 (A)egyptiani et (A)cingani formeraient un seul et même groupe ethnique, aux situations sociales et économiques diverses. Ces deux principales dénominations correspondraient en fait aux usages linguistiques de deux grandes puissances, l’Empire byzantin et la République de Venise.


Date de mise en ligne : 06/11/2016

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.3660