“Le Tireur occidental”
Une pièce William Pellier, mise en scène par Michel Cochet, avec Xavier Béja
- Par Terence Carbin
Pages 130 à 131
Citer cet article
- CARBIN, Terence,
- Carbin, Terence.
- Carbin, T.
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.644
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- Carbin, Terence.
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https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.644
Surveiller les frontières avec l’inoccident
1Au bout du fusil balayant la plaine, “l’inoccident”. Du côté de la crosse, le tireur occidental. Rodolphe, frais émoulu de ses études d’anthropologie, tient à rencontrer ce tireur, titré de hauts faits d’armes, pour l’observer. La mission unique et sempiternelle de ce garde-frontière : tirer sur quiconque s’approche de la porte. Et jamais il ne rate sa cible. Jusqu’au jour où il défaille…
2Notre anthropologue, après avoir parcouru des kilomètres pour arriver aux confins de l’Occident, s’immisce peu à peu dans la vie du tireur, objet d’une étude scrupuleusement enregistrée sur des tablettes scientifiques. Tel un insecte, l’observation est minutieuse. À la loupe du quotidien il s’ébroue, s’active, mutique d’abord, puis disert, rompu à sa tâche unique. Et c’est à ce moment que nous, spectateurs, sentons que quelque chose cloche dans ce récit, car notre habitude d’Occidentaux arrogants est d’observer les barbareset non ceux censés les éliminer.
Étrange actualité d’un discours sur les invasions
3Intelligence du texte de William Pellier de nous transporter dans ce continuel décalage, tout comme Rodolphe, joué par Xavier Béja épatant, est l’archétype d’un passé colonial glorieux. Par ce récit fabuleux (au sens de fable), William Pellier dénonce un présent au discours pernicieux, un discours où il suffit de remplacer “immigré” par “sauvage” pour se replonger dans l’horrible. Notre présent est encore empreint de ce passé triomphant : les murailles érigées contre les invasions en sont traces permanentes que les dits actuels consolident.
4Intelligence encore de la mise en scène de Michel Cochet qui nous met en frontal d’un récit dit par un comédien unique installé sur un élément scénique ressemblant à un de ces grands meubles de cabinet de curiosité, plié et déplié à loisir où nous, spectateurs, sommes les témoins du voyage de Rodolphe comme dans une boîte à images. Décalage encore d’un texte qui au départ est pris comme un récit anthropologique raconté, conté, donc au passé recomposé, mais qui s’avère être un film où l’on est témoin de l’histoire qui débute avec l’allégresse du voyageur et se termine par l’horreur du présent tragique… comme dans une boîte à images aux vieux films sépia jaunis par trop d’yeux.
Le sauvage perturbateur
5Réussite du coup de théâtre par l’immixtion du Rad-Jik, ce sauvage qui vient perturber les certitudes, ébranler nos fondations, fissurer nos murs. Intelligence du décalage encore par un décor fait d’objets recomposés inspirés de l’art brut scénographiant l’univers colonial par petites touches. Mais, subtil, ce léger toucher visuel suffit à allumer l’imaginaire à tel point qu’on peut se tromper dans la traduction car, en dépit du texte qui nous promène dans un non-lieu plus extrême-oriental, on s’accroche à l’Afrique. Pourquoi ? Le spectacle est dans le spectateur et notre mémoire est tapissée peut-être d’images d’exploration du continent noir.
6À l’inverse d’une fable classique, celle-ci se termine brutalement, tragiquement, ironiquement. Ce drôle de texte – car est-ce une pièce ? – s’instille en nous avec un humour complice, et se jouant de nous et avec nous, le comédien nous mène jusqu’à cette fin savoureusement inattendue. Toutes les fables ont une faim, pourrait-on dire.
7Aujourd’hui, les objets passent les frontières, nous faisant croire à un monde sans frontière. Mais les êtres restent encloisonnés à force de mythes d’invasions sustentant nos imaginaires. Si les frontières protègent de l’invasion, elles empêchent l’évasion, gage de l’intelligence née de la rencontre vraie, à hauteur humaine.