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Article de revue

Michaël Ferrier, Sympathie pour le fantôme

Paris, Gallimard, 2010, 259 pages, 17,90 euros

Pages 164 à 165

Citer cet article


  • Harzoune, M.
(2011). Michaël Ferrier, Sympathie pour le fantôme Paris, Gallimard, 2010, 259 pages, 17,90 euros. Hommes & Migrations, 1291(3), 164-165. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.716.

  • Harzoune, Mustapha.
« Michaël Ferrier, Sympathie pour le fantôme : Paris, Gallimard, 2010, 259 pages, 17,90 euros ». Hommes & Migrations, 2011/3 n° 1291, 2011. p.164-165. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2011-3-page-164?lang=fr.

  • HARZOUNE, Mustapha,
2011. Michaël Ferrier, Sympathie pour le fantôme Paris, Gallimard, 2010, 259 pages, 17,90 euros. Hommes & Migrations, 2011/3 n° 1291, p.164-165. DOI : 10.4000/hommesmigrations.716. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2011-3-page-164?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.716


1Et si l’on racontait l’histoire de France autrement ? À partir des “fantômes” qui traînent en pagaille dans les armoires nationales. Ces fantômes, loin d’exiger des actes de contrition et de repentance de la part des vivants, manifesteraient leur présence par un désir de “remembrance” et par leur “sympathie” avec les événements d’une histoire plurielle et commune. Comme l’explique Michaël Ferrier, “quand on frappe une touche de piano, un harmonique de la note émise peut correspondre exactement à la fréquence selon laquelle une autre corde a été réglée. Cette corde se met alors à vibrer, à son tour, par ‘sympathie’ […]. Ce phénomène est appelé : ‘fantôme’.”

2Michaël, le narrateur, est professeur au Japon (comme l’auteur). Entre ses cours et ses obligations profes-sionnelles, il présente Miroirs de France, une émission culturelle de la TV japonaise. Et voilà qu’au moment où ses collègues universitaires se trémoussent autour d’un colloque international sur l’histoire et l’identité française, Yuko, sa directrice, lui offre de piloter une émission spéciale sur le même thème.

3Michaël propose alors de sortir l’histoire nationale des “cales” d’un récit officiel où l’immigré et l’esclave en sont réduits à n’être que des “fantômes”. Une histoire racontée par ses marges et une identité libérée d’une introuvable origine et vivifiée de mémoires plurielles au grand dam des experts en “consulting” mais avec le soutien amoureux de Yuko.

4Une “Trinité obscure” constitue cette corde qui ici se met à vibrer. Il s’agit de trois fantômes de l’histoire de France : Ambroise Vollard, marchand d’art et découvreur de Van Gogh, Cézanne ou Picasso ; Jeanne Duval, la “Vénus noire” inspiratrice de Baudelaire ; et Edmond Albius, “l’enfant esclave de Bourbon, le marieur de fleurs”, qui découvrit comment féconder artificiellement la vanille. Cette trinité, tombée au champ d’honneur de la peinture, de la littérature et de l’économie, ouvre à la France les portes du xxe siècle. “Tout le passé revient, impur : un passé métissé de différents passés, de différentes cultures. Sous toutes ses différentes formes, un passé non conforme. Ce qu’on appelle l’origine est un tourbillon, qui brasse et qui mélange, un héritage sans doute, mais un héritage multiple, mélangé, divisé… c’est un orchestre, un opéra : il faut l’oreille absolue pour l’entendre, c’est un vivier de voix.”

5Michaël Ferrier s’en donne à cœur joie. Il brosse des pages drôles et assassines sur l’université et la télé. Ici, “on ne pense pas, on passe”. Là, de “pseudo-groupes de recherche, nids à subventions, colloques désastreux? : salades et empoignades… petits-fours, débats… forums… Une énorme masse non pensante”? ; et encore? : “de vieux et très astucieux ouistitis… Propositeux, noteux, penseux, cérébreux, menteux…”. Il sème des réflexions sur la marche du temps et la modernité de nos sociétés où “les entreprises de dépossession de soi” vampirisent le moindre souci de soi. Comme dans ses précédents romans, l’écrivain réunionnais installé en terre nippone évoque Tokyo et le Japon. Les Nippons n’échappent pas à cette résurrection des morts. Le Pays du Soleil levant, si fier de son homogénéité mythifiée, si frileux qu’il préfère vieillir plutôt que de voir des étrangers vivifier ses entrailles centenaires, a oublié, lui aussi, ses mélanges (Sainichi et autres Nikkeijin) et son “impureté” constitutive pour parler comme Destienne.

6Avec vivacité et délectation, Michaël Ferrier passe du journal intime au pamphlet, de la biographie au récit de voyage, du roman à la poésie. La langue y est tour à tour brutale, abrupte, drôle, jubilatoire. Éloge de la diversité dans l’histoire et dans les identités. Éloge de la diversité par les mots et par les phrases. Ce roman, comme la vie, est musical, rien à voir avec le convenable traintrain des pisse-copie et l’existence proprette des pisse-froid. Champagne donc ! Et pour tout le monde ! : “Redonner vie à ce feuilletage étonnant qui forme la nation française. Alors, les époques se télescopent. Alors les racismes volent en éclats. Alors le pluriel revient, dans le lieu, dans la langue et dans les mémoires.” Vous en prendrez bien une coupe ?


Date de mise en ligne : 11/06/2013

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.716