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Article de revue

Rencontres ethniques autour du Chicago Samba

Page 185

Citer cet article


  • Beserra, B.,
  • Traduction Lavergne, R.
(2009). Rencontres ethniques autour du Chicago Samba. Hommes & Migrations, 1281(5), 185. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.408.

  • Beserra, Bernadete.,
  • et al.
« Rencontres ethniques autour du Chicago Samba ». Hommes & Migrations, 2009/5 n° 1281, 2009. p.185. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2009-5-page-185?lang=fr.

  • BESERRA, Bernadete,
  • Traduction LAVERGNE, Rémi,
2009. Rencontres ethniques autour du Chicago Samba. Hommes & Migrations, 2009/5 n° 1281, p.185. DOI : 10.4000/hommesmigrations.408. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2009-5-page-185?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.408


1 Ma recherche sur les Brésiliens à Los Angeles a débuté en 1997 1 . J’ai pu observer que les manifestations culturelles brésiliennes drainaient un public varié. En vue de creuser plus finement cette hypothèse, j’ai commencé en 2006 une autre recherche, à Chicago, sur les artistes et les autres immigrés brésiliens engagés dans une activité professionnelle liée à la culture brésilienne 2 . Il s’agissait là de comprendre comment et pourquoi cette dernière constitue une sorte de pont entre groupes et individus généralement séparés. Est-ce simplement par effet de séduction exotique que des individus si différents se réunissent, ou bien existe-t-il entre eux d’autres effets d’identification ? Peut-on, pour mieux analyser ces rapprochements, tenir compte de la classe sociale, de la culture, de la nationalité, de la dimension ethnique ou des discriminations ? Le produit culturel brésilien : un label porteur À Chicago, entre août 2006 et août 2007, j’ai fréquenté systématiquement les endroits accueillant les différentes formes de la culture brésilienne : bars, restaurants, spectacles, festivals, cours de samba et de capoeira. Après quelques semaines d’observation, il était déjà possible de percevoir les dynamiques à l’œuvre dans ces différentes activités culturelles. Parmi cette diversité offerte à Chicago, je me suis intéressée plus particulièrement à la capoeira, à la bossa nova et à la samba. La capoeira, par exemple, ne se présente pas comme étant aussi “brésilienne” ou aussi “nationale” que le carnaval ou la samba. Qu’elle soit enseignée par des Brésiliens blancs ou noirs, ou par des non-Brésiliens, la capoeira est un produit culturel qui mérite une étude à part. Au lieu de promouvoir le discours encore bien prégnant du métissage, elle le questionne plutôt. Une des personnes interviewée m’a suggéré que la capoeira avait seulement commencé à s’affirmer comme “brésilienne” ou “nationale” lorsqu’elle avait été reconnue internationalement, il y a de cela environ vingt ou trente ans. Comme d’autres produits culturels brésiliens aux États-Unis, la capoeira attire un contingent d’individus assez divers. Mais son caractère historiquement insoumis incite beaucoup de Noirs américains à vouloir l’utiliser politiquement comme un produit ethnique, exclusif. Ils sont rebutés par l’idée que des Blancs américains puissent aussi s’y intéresser. Malgré ces revendications, assez limitées en fait, la capoeira, comme la samba, se caractérise par la variété ethnique et raciale de ses participants. La bossa nova, bien qu’appréciée tant par les Américains blancs, noirs, latins que par les autres non-Brésiliens, reste réservée aux amateurs de musique ; elle est écoutée par un public plus élitiste et attire rarement les immigrés brésiliens des classes moyenne et populaire, qui la considèrent comme monotone, triste et très éloignée des images du Brésil qu’ils présentent aux non-Brésiliens. Au contraire de la samba, plus gaie, plus bruyante, plus métissée, la bossa nova correspond à une représentation d’un Brésil plus distingué et plus sophistiqué. Les dynamiques de diffusion de la capoeira et de la bossa nova à Chicago questionnent l’idée d’une diffusion élargie des produits culturels brésiliens qui drainent “toutes sortes de gens”. S’ils attirent en effet beaucoup de gens, c’est selon une logique que les observations superficielles faites à Los Angeles ne m’avaient pas permis de percevoir. De même, à Chicago, la configuration géographique de la ville, fortement ségrégative du point de vue ethnique, rend difficiles des offres culturelles qui touchent tout le monde, indistinctement : “Ici, à Chicago, chaque ambiance promeut une rencontre d’un certain type... des fois plus avec des Blancs américains, d’autres fois plus avec des Latinos, et d’autre fois encore plus avec des Noirs... ” (Luciano Antônio, 40 ans, guitariste du Bossa 3, du Chicago Samba et de l’Orchestre de Samba). George Jones, 40 ans, percussionniste, membre d’une école de capoeira à Chicago, explique qu’une des choses qui l’attire dans ce lieu est la variété ethnique et sociale de ses participants. Mais il ajoute que les groupes de danse, de musique ou de théâtre auxquels il a participé (ou participe toujours) partagent aussi avec la capoeira cette même diversité ethnique et sociale. Elle n’est donc pas une caractéristique exclusive des produits culturels brésiliens, mais plutôt une réalité des groupes artistiques en général. En m’intéressant à ce qui se disait et se vivait autour du Chicago Samba, j’ai cherché à comprendre les raisons de l’attraction que celui-ci exerce sur ses fans et ceux qui le fréquentent. Les raisons de l’attractivité des spectacles brésiliens  L’histoire de la samba, à Chicago, a débuté dans les dernières années de la décennie quatre-vingt, quand Moacyr Marchini et Claudio Pepe se sont associés pour créer la Chicago Escola de Samba. Pour Moacyr, les groupes brésiliens faisant de la musique à Chicago à cette époque-là, plus focalisés sur la bossa nova, étaient merveilleux, mais pas suffisamment “brésiliens”, d’où la nécessité d’un mouvement musical avec lequel tous les Brésiliens pourraient plus facilement s’identifier. Il raconte que le groupe, à l’origine, réunissait des Brésiliens et d’autres Latinos intéressés par la samba : “Des Mexicains, des Panaméens... On jouait au Hot House, au Wicker Park. On faisait vraiment le plein : 600 à 700 personnes en train de danser ; une majorité de Brésiliens... C’était vraiment super : les gens ne voulaient pas s’arrêter de danser ! Quand arrivait l’heure de fermer, on continuait à jouer sur le trottoir. J’ai été arrêté plusieurs fois pour ça.” Bien que le Chicago Samba ait été créé par deux Brésiliens très désireux de fréquenter leurs compatriotes, son public a évolué au long des années. Aujourd’hui, les représentations du Chicago Samba, au sein du Hot House, attirent des gens de tous horizons, bien au-delà d’un public limité aux Brésiliens. Ainsi, en assistant de nombreuses fois aux spectacles du groupe le jeudi soir, j’ai pu rencontrer toutes sortes de gens : des Américains noirs, blancs et latinos, des touristes de diverses nationalités, ainsi que quelques Brésiliens. Le roi de la samba de 2007, par exemple, était un Noir. -->Le Hot House est en majorité fréquenté par des étudiants ou de jeunes actifs dont l’attraction pour le Brésil apparaît fortement liée aux réseaux d’amis. Beaucoup d’entre eux ont vécu au Brésil ou l’ont visité ; d’autres ont eu, ou aimeraient avoir, des relations amoureuses avec des Brésiliennes. En plus de partager ces caractéristiques générales, beaucoup prennent des cours de samba avec Edilson Silva, Dill Costa ou Rachel Montiel. Tous ceux que j’ai interviewés disent qu’ils fréquentent ces spectacles parce qu’ils trouvent que c’est toujours une expérience agréable. “J’adore aller au Hot House voir le Chicago Samba. Ils nous font nous sentir à l’aise. Ils savent valoriser les gens qui vont les voir, et nous aimons vraiment beaucoup cela parce que j’ai vu tant de musiciens qui ignorent complètement leur public... Eux non, ils nous remercient constamment de notre présence... Et ça, c’est ce qui fait qu’on revient. Il y a une super énergie ! Tous les gens qu’on rencontre là, au Hot House, on les aime ! On se fait beaucoup d’amis, de toutes les origines : des Blancs américains, des Indiens, des Mexicains, des Portoricains ! C’est la musique qui crée tous ces ponts. Mais surtout cette musique brésilienne me donne envie de sourire, de danser... On est complètement accros !” (Marlin, 45 ans, marié, Noir) De telles impressions sont aussi assez partagées par les musiciens ou les danseurs. Marcos Oliveira, 46 ans, percussionniste du groupe et du Bossa 3, explique : “Nous avons toujours cherché à ce que les clients se sentent comme à la maison... Et quand nous devenons plus intimes, on plaisante, on se raconte des bêtises... et tous se sentent à l’aise. Nous sommes musiciens, mais ils perçoivent aussi que nous sommes des gens comme eux...” Les amateurs de samba à Chicago avancent plusieurs raisons pour expliquer cette attraction : la joie, l’optimisme, l’enthousiasme des musiciens et des autres clients, ainsi que la bonne énergie, le sentiment de réconfort et d’appartenance que procure cette ambiance. Il ne fait aucun doute que les pas et les styles de la samba étonnent et attirent tout autant que les mouvements rapides et rythmés de la capoeira, accompagnée par le son étrange du berimbau. Conclusion Si, au début, beaucoup d’amateurs se sont intéressés un peu fortuitement à la samba, parce qu’ils ont été attirés par ses dimensions esthétique et sensuelle, aujourd’hui ils continuent à fréquenter les cours, les spectacles ou les autres événements à l’initiative du groupe pour un motif qui n’a plus rien à voir avec ses seuls pouvoirs de séduction. Ils recherchent le sentiment d’accueil qu’ils trouvent dans les “communautés” qui se forment à partir de ces activités. Les amateurs de samba ou de capoeira ont en commun la nécessité d’établir des liens, des relations. Ce n’est pas un hasard si, bien que généralement Américains, ils sont aussi en situation d’immigrés à Chicago. Ce sont aussi des individus qui, parce qu’ils ont eu une certaine expérience de l’altérité, ont besoin de se distancier de leur propre groupe familial ou ethnique d’appartenance pour se frotter à d’autres réalités. Ces deux éléments favorisent la rencontre entre des personnes très différentes et, par conséquent, des processus de métissage et d’hybridation. 1 Pour plus de détails sur cette étude, voir Bernadete Beserra, Brazilian Immigrants in the United States: Cultural Imperialism and Social Class , New York: LFB Scholarly Publishing, 2003 et “From Brazilians to Latinos? Racialization and Latinidad in the Making of Brazilian Carnival in Los Angeles”, Latino Studies 3(1), 2005, p. 53-75.. 2 La recherche sur laquelle se base ce très court article, intitulée “By Way of Samba and Capoeira : Brazilian Cultural and Political Coalitions in Chicago”, s’est déroulée entre août 2006 et août 2007. Elle faisait partie d’un programme de bourses postdoctorales coordonné par la professeure Frances Aparicio et financé par le Latin American Studies Program , de l’université de l’Illinois à Chicago, en collaboration avec la Fondation Rockefeller. L’objectif du programme Latino Chicago : A Model for Emerging Latinidades ? était de promouvoir et de faciliter une recherche plus systématique sur les transformations culturelles, historiques et contemporaines entre diverses communautés latines à Chicago et leurs implications dans la compréhension des concepts d’identité, de migration, de résistance, de racisme et de conflits culturels.


Date de mise en ligne : 11/06/2013

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.408