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Compte rendu

Pierre Lamard et Nicolas Stoskopf (dir.), La Transition énergétique : un concept historique ?, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, coll. « Environnement et société », 2018, 322 p.

Pages 217q à 256q

Citer cet article


  • Varaschin, D.
(2020). Pierre Lamard et Nicolas Stoskopf (dir.), La Transition énergétique : un concept historique ?, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, coll. « Environnement et société », 2018, 322 p. Revue historique, 693(1), 217q-256q. https://doi.org/10.3917/rhis.201.0217q.

  • Varaschin, Denis.
« Pierre Lamard et Nicolas Stoskopf (dir.), La Transition énergétique : un concept historique ?, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, coll. “Environnement et société”, 2018, 322 p. ». Revue historique, 2020/1 n° 693, 2020. p.217q-256q. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2020-1-page-217q?lang=fr.

  • VARASCHIN, Denis,
2020. Pierre Lamard et Nicolas Stoskopf (dir.), La Transition énergétique : un concept historique ?, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, coll. « Environnement et société », 2018, 322 p. Revue historique, 2020/1 n° 693, p.217q-256q. DOI : 10.3917/rhis.201.0217q. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2020-1-page-217q?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.201.0217q


1 L’ouvrage correspond aux actes des sixièmes Journées d’histoire industrielle consacrées à la transition énergétique, organisées par Pierre Lamard (université de technologie de Belfort-Montbéliard) et Nicolas Stoskopf (université de Mulhouse) en octobre 2014 sur les campus de Sévenans et de Belfort. Par le biais d’exposés et d’une table ronde, ils convoquent universitaires patentés, docteurs et doctorants, ainsi qu’entrepreneurs, à échanger sur un sujet d’actualité. Remarquons que les deux directeurs, issus d’établissements de taille modeste et entretenant des liens étroits avec leur territoire (des terres d’industries), ont participé avec un remarquable engagement à la visibilité de l’histoire de l’économie, des entreprises et des techniques depuis de nombreuses années.

2 Moteur de la croissance économique et du développement social, sujet majeur de la montée en puissance de la société de consommation qu’elle incarne, l’énergie est un thème abondamment travaillé par les historiens et les sciences humaines et sociales en général. La question de la transition ne l’est pas moins depuis quelques années, avec un caractère transversal aux différentes énergies ainsi que sa capacité à influencer d’autres questions fondamentales qui rendent le sujet particulièrement complexe. Après un titre indécis vient une introduction qui interpelle dans la forme – pourquoi tant s’exclamer ? – et surtout le fond : s’agit-il d’analyser un « terme » ou un « concept » ? ; s’agit-il réellement « d’énergies nouvelles » ? ; s’agit-il d’adopter une approche par l’énergie ou par l’environnement ? Le regroupement en trois parties comprenant chacune cinq textes – « Retour sur des temporalités particulières », « Des récurrences et des échecs », « Des transitions, des contraintes » – interroge aussi parfois, car certains textes auraient pu être placés dans un ensemble ou dans un autre.

3 L’ouvrage présente des contributions centrées sur des filières, comme celle de Pierre Fluck pour l’énergie hydraulique, qui évoque de manière réflexive des transitions techniques internes depuis l’époque romaine, donc sur la longue durée, d’une forme d’énergie qui a traversé les siècles. Ruptures et surtout filiations des perfectionnements se retrouvent dans les types de roues et particulièrement dans l’objet technique qu’est la turbine. Élargissant la vision, il conclut qu’il n’y a pas d’énergie nouvelle ou ancienne mais des réponses à des questionnements en incessants renouvellements auxquels peuvent répondre aussi bien l’eau que le soleil, le vent, la chaleur interne du globe ou les marées. À cet égard, l’expérience de l’usine de La Rance, évoquée par Paul Naegel, tend à montrer qu’une même filière peut se recomposer, les évolutions présentes favorisant les installations off-shore et les hydroliennes plutôt que les cathédrales industrielles à l’impact plus fort.

4 Après le moulin à eau, celui à vent. La force éolienne, évoquée par l’article de Philippe Bruyerre dans une approche élargie, met en relation les dynamiques techniques, dont la complexité de la conception à la réalisation puis à l’installation sont exposées, et les dynamiques socio-économiques à partir d’une expérience d’électrification des campagnes danoises sur la base de petits réseaux décentralisés. Au cœur de l’action collective initiée à la fin du xixe siècle, le moulin a battu de l’aile dans les années 1920, le vent ayant tourné en faveur du pétrole. Mais la nouvelle source d’énergie a conservé le cadre des réseaux décentralisés jusqu’aux années 1950, avant que ne l’emporte la centralisation. Au-delà de la technique, municipalisme, coopérativisme et volonté d’apporter un soutien à la petite industrie locale sont d’abord invoqués, avant de laisser place à une vision intégrative nationale.

5 Eau et vent sont convoqués ensemble par Anaël Marrec qui présente les projets d’îles industrielles autonomes proches du littoral recourant à des énergies renouvelables. L’évocation d’usine de production de glace non alimentaire de Georges Claude, installée sur un cargo au large de l’Amérique du sud et s’en remettant à l’énergie thermique des mers, renvoie à l’entre-deux-guerres. En contrepoint, l’auteur propose le projet d’un parc éolien offshore pour la production d’hydrogène à l’intention des bateaux de pêche, qui est aujourd’hui envisagé en Pays de Loire. Dans le cadre d’un même discours utopiste, les deux apparaissent comme des objets techniques, de développement économique et d’autonomie énergétique.

6 Le nucléaire – une filière cette fois apparue récemment – est examiné à travers les articles rigoureusement documentés d’Yves Bouvier et Robert Belot. Yves Bouvier traite avec souci de la réflexion sur le nucléaire, une révolution scientifique, et de l’électro-nucléaire civil, une transition industrielle pilotée au niveau politique le plus élevé et mise en œuvre par l’acteur public par excellence, EDF. Il s’agit de réaliser une substitution totale de l’électricité au charbon, puis partielle au pétrole afin de faire face à des ressources nationales insuffisantes et à des importations coûteuses et porteuses de dépendance. Un temps présenté comme une énergie de transition en attendant l’arrivée à maturité des renouvelables, c’est en fait « une politique industrielle de long terme », qui émerge dans les années 1950 et est toujours de mise en 2020. La transition ne se pense ni ne se réalise à court terme dans le domaine de la big science. Pour sa part, Robert Belot analyse en profondeur le large consensus d’après-guerre sur le développement de l’énergie nucléaire. La société française, entre scientisme, mystique du progrès et naïveté, est invitée par les savants, les politiques et les médias à assister à une révolution scientifique bienfaitrice de nature à assurer rapide redressement et avenir radieux.

7 D’autres études s’intéressent à un territoire. Il peut s’agir d’un espace national, comme avec Serge Paquier pour la Suisse. Il montre les transitions observées entre sources d’énergie (charbon, hydraulique, hydroélectricité), formes institutionnelles (municipalisme, cantonalisme, étatisme), compétition internationale (avec les États-Unis et l’Allemagne) et contexte (guerres, Trente glorieuses). Pour sa part, Nadège Sougy évoque les efforts de rationalisation et de normalisation observés dans le secteur charbonnier dans la France de l’entre-deux-guerres. Jean-Louis Escudier traite ensuite le sujet des lendemains de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la fin de l’extraction au début des années 2000 : malgré les efforts entrepris d’investissement, de modernisation technique, de formation et de protection des travailleurs, la chute fut rapide.

8 L’approche régionale est retenue par Arnaud Péters et Olivier Defêchereux, avec la reconstruction du bassin industriel de Liège dans l’entre-deux-guerres. En cette terre charbonnière, la période connaît une poussée significative de l’électricité et du pétrole. Ici aussi, l’évolution est observée en moyenne plutôt qu’en longue durée. C’est également le cas avec l’étude de Régis Boulat consacrée à l’Alsace, une région fortement consommatrice à l’échelle nationale qui développe une voie sienne face aux évolutions du marché depuis les années 1970 pour aller vers le classique duopole hydrocarbures-électricité.

9 D’autres encore prennent une entreprise comme base de leur réflexion, à l’exemple des années qui vont de la loi sur l’aménagement du canal de Jonage votée en 1892 à la création de la Compagnie nationale du Rhône en 1933, un temps évoqué par Alexandre Giandou. Poids des hommes, régionalisme, coopérativisme et économie mixte participent à une innovation législative mais qui n’a pas fait école dans une France où État et initiative privée se sont accordés pour empêcher l’émergence d’un troisième acteur.

10 La question des carburants alimente le propos géoéconomique d’Aymen Boughanmi. Il retrace les efforts modernisateurs de l’amiral Fisher pour convertir la marine britannique du charbon au pétrole et promouvoir le moteur à combustion interne. Le même sujet, appliqué à l’automobile dans une perspective historique plus affirmée, est traité par Camille Molles et Jean-Louis Loubet. Le premier évoque les espoirs sans lendemain suscités par les carburants de remplacement de l’essence de pétrole, plus particulièrement l’alcool et le bois/charbon de bois (gazogène) envisagés pour faire face tant à la dépendance en général qu’à la pénurie en période de guerre. Le second s’intéresse aux trois échecs successifs de la voiture électrique, fin xixe-début xxsiècle, dans l’entre-deux-guerres puis la Seconde Guerre mondiale, et enfin des années 1970 au début des années 2000 avec une implication plus sensible des pouvoirs publics sur fond de choc pétrolier et de prise de conscience de la pollution atmosphérique. Ici encore, la faiblesse de certaines performances associée à un coût élevé fondent l’absence de rencontre avec le marché.

11 Le livre refermé, le sentiment domine que, derrière le concept de transition, l’on présente des réalités très différentes, pas toujours pensées avec la même acuité. Se dégage également l’impression que l’on reste souvent dans le cadre d’une histoire classique des acteurs et des forces profondes, des améliorations et des innovations, des succès et des échecs, plus que l’on se projette dans celle du champ nouveau que l’on entend ouvrir. Classicisme également dans les énergies abordées, solaire, biomasse ou hydrogène restant dans l’ombre. L’intuition générale semble enfin que la transition en cours est surtout différente par l’irruption d’une donnée nouvelle : « l’environnement ». Cela invite à séparer clairement problèmes énergétiques – où les questions de coût pour les industriels et d’indépendance nationale pour les États dominent – et interrogations écologiques. Cet ouvrage apparaît donc comme un premier pas, nécessaire et bienvenu, en direction d’une première synthèse pour un sujet vaste, complexe et difficile.

12 Denis Varaschin


Date de mise en ligne : 13/02/2020

https://doi.org/10.3917/rhis.201.0217q