Sylvie Steinberg, Une tache au front. La bâtardise aux xvie et xviie siècles, Paris, Albin Michel, coll. « L’évolution de l’humanité », 2016, 443 p.
- Par Carole Avignon
Pages 425f à 501f
Citer cet article
- AVIGNON, Carole,
- Avignon, Carole.
- Avignon, C.
https://doi.org/10.3917/rhis.192.0425f
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- AVIGNON, Carole,
https://doi.org/10.3917/rhis.192.0425f
1 Quelle est donc cette tache au front qui stigmatise, macule de la souillure d’une naissance indigne celui ou celle qui n’est pas né(e) de géniteurs légalement mariés au regard du droit canonique ou du droit civil ? Quelle différence introduit‑elle entre ceux qui en sont « notés » et les autres ? Quelle hiérarchie construit‑elle entre les fils/filles légitimes, légitimé(e)s, naturel(le)s ? Quelle recomposition induit‑elle entre filiations directes et filiations collatérales ? Comment résiste-t‑elle au temps qui passe, à l’échelle d’une vie d’homme ou de femme, « avoué(e) » par son père, c’est-à‑dire reconnu(e), « nourri(e) », aimé(e) peut-être par lui ? Comment résiste-t‑elle à la grâce royale de la légitimation par « lettres royaux » ? Comment, d’une logique juridique, s’est‑elle muée en imputation de nature ? Par-delà le droit et la théologie, la démographie et l’anthropologie de la parenté, mais non pas indépendamment d’elles, à leur rencontre, à leur interférence, Sylvie Steinberg impose la bâtardise comme objet d’histoire sociale, en en faisant le prisme d’une étude des statuts sociaux, des hiérarchies, des lignes de partage dans la France moderne, et tout spécialement dans la noblesse et la monarchie des xvie et xviie siècles.
2 Le cadre chronologique s’impose pour réduire un déficit de publications au regard des travaux sur le xviiie siècle, sensibles en effet à l’augmentation des naissances illégitimes – quand celles-ci étaient infimes dans les campagnes du xvie siècle, et moindre encore au xviie siècle, tombant en dessous d’1 % –, mais aussi pour mieux saisir les incidences des principaux changements de paradigmes politiques, religieux et juridiques. La pluralité des droits – canonique et civil, fruit pour ce dernier de la promotion de la législation monarchique comme des réformations de coutumes à partir du milieu du xvie siècle – s’impose plus encore qu’à l’époque médiévale précédente. Le droit de l’Église continue de définir les contours de la validité sacramentelle du mariage et de défendre sa force sacramentelle en rejetant parmi les nothi tous ceux qui ne sont ni nés dans le mariage, ni éligibles à la légitimation par mariage subséquent de leurs géniteurs. Mais comme l’historienne le redit en conclusion, le « bras de fer engagé entre l’Église et la monarchie française à partir du milieu du xvie siècle » (p. 378), quand celle-ci commence à s’immiscer dans le droit du mariage en condamnant des formes d’alliance jusqu’alors reconnues par l’Église, puis au moment de l’abrogation de l’édit de Nantes, en rejetant dans l’illégitimité des naissances d’enfants de couples protestants, conduit à complexifier encore les catégories d’une bâtardise de plus en plus plurielle. « Le bâtard des uns n’est pas le bâtard des autres », rappelle-t‑elle dès les premières pages, ce qui illustre parfaitement la relativité du statut juridique.
3 Cette diversité des configurations juridiques d’une bâtardise vécue, également objet de discours cristallisant des imaginaires complexes autour du sang, de la race, de l’hérédité, dans une tension réelle entre la nature et la loi, prend une dimension particulière replacée dans une histoire de la noblesse. L’idéologie patrilignagère de l’aristocratie, combinée aux crises économiques du xviie siècle, contribue à dégrader la condition du bâtard de la noblesse, comme elle avait aussi dégradé la condition des cadets ; ainsi les familles concentrent‑elles la succession aux fiefs, aux titres et aux armes à un nombre de plus en plus restreint de leurs enfants. L’édit des tailles de 1600 remet en question la noblesse du bâtard (même légitimé) né d’un père noble. L’heure est à la fermeture du second ordre et à l’affirmation du pouvoir monarchique à contrôler l’accès à celui-ci. L’auteur interroge les débats juridiques subséquents et les nécessaires aménagements des droits coutumiers : ne disait‑on pas que « le ventre affranchit et le verge ennoblit », comme le rappelle Charles Loyseau en 1610, en contrepoint des positions développées par Cardin Le Bret dès 1598 quand il cherchait essentiellement à faire du bâtard le fils de sa mère. Elle questionne aussi les attitudes des familles telles que les recueils de jurisprudence les mettent en scène, entre rhétorique judiciaire et instantané de vie de famille. La condition juridique des enfants bâtards évolue sensiblement pour se dégrader spécialement dans la noblesse au regard des successions, et plus encore de l’intégration dans une descendance, une lignée, le bâtard devant rester celui qui peut certes faire « souche », mais sans pouvoir être de la « tige » de son père, même « avoué » et « légitimé » par lui. La précarité de la légitimation par « lettres royaux » s’y révèle, toujours soumise au bon vouloir des autres héritiers dont la hiérarchie se formalise peu à peu. La barre de bâtardise doit être maintenue sur les armes, et les enquêtes de noblesse des années 1660 y veillent. Même si les preuves rétrospectives requises pour prouver la noblesse au xviie siècle construisent l’idée d’une pureté d’origine de la race plutôt qu’une illustration en actes du sang noble, génération après génération, le bâtard peut rester parfois « une promesse d’avenir » (p. 324) quand il s’agit de promouvoir la filiation directe sur celle des collatéraux. Aux lignes de partage qui s’établissent peu à peu – entre légitimes et bâtards, mais aussi entre filiation charnelle et filiation spirituelle qui reste celle qui transcende toutes les autres –, s’ajoutent en effet des « règles de préférence » (p. 241), de la ligne directe sur la collatérale, de l’enfant légitime sur le bâtard, du mâle sur la femelle, de l’aîné sur le cadet. Mais ces derniers peuvent encore prétendre être des « branches » d’un même arbre généalogique, inclus dans une « descendance », une lignée, quand les bâtards restent, eux, des « sauvageons », nés de la terre. La complexité de l’inscription du bâtard dans sa lignée s’impose bien sûr à l’étude de la complexité même de la succession nobiliaire, selon qu’on transmet le fief identitaire, ou non, le nom de la Maison, les armoiries, un titre. Le bâtard qui n’aurait pas été légitimé par le mariage subséquent de ses parents conserve une place à part dans la lignée, même gratifié de prénoms héroïques ou dynastiques. La barre de bâtardise doit suppléer d’ailleurs aux incertitudes laissées par le port du nom du père, ou d’une des seigneuries de la Maison. Répondre du degré d’acceptation sociale de la bâtardise dans la noblesse reste toutefois complexe, car il convient de mettre en perspective les stratégies des familles elles-mêmes – volontiers oublieuses desdites barres de bâtardise, par exemple – et les débats juridiques suscités par les innovations législatives.
4 L’ouvrage de Sylvie Steinberg est ainsi toujours sur le fil, tenant parfaitement les enjeux de cette étude de « cas limites », sans jamais tomber dans le piège de la facilité, ni jamais renoncer à clarifier le fonctionnement juridique, social et culturel de la bâtardise et de la filiation. La diversité des corpus y contribue au premier chef : recueils d’arrêts, jurisprudence des cours souveraines, lettres de légitimation mis en regard des débats juridiques révélés dans les traités, mais aussi les dictionnaires biographiques, les généalogies qui construisent autant de discours et de représentations de la bâtardise, afin d’éclairer les dossiers non plus seulement doctrinaux mais législatifs, révélés dans les coutumes, les recueils d’édits, d’ordonnance ou d’actes, et plus modestement les œuvres de discipline ecclésiastique. Le souci de pédagogie, la clarté de l’exposition des problématiques, systématiquement déclinées en introduction de chapitre et dépassées en conclusion, la rigueur de l’analyse historique font de cette étude un précieux outil de travail, une féconde et stimulante invitation à la réflexion. L’étude historique de la bâtardise permet d’articuler à nouveaux frais la filiation et l’alliance dans la construction des identités ; elle invite aussi à penser la pertinence d’une articulation dans la France d’Ancien régime entre la filiation et la descendance, même dans un système de parenté cognatique indifférenciée.
5 Le premier chapitre est consacré à la définition de la tâche de bâtardise, questionnant les effets tangibles d’une impureté immatérielle, et les incidences d’une « sécularisation » à l’œuvre dans les dispositions coutumières, dans les décisions des tribunaux séculiers en matière de succession, dans les formalisations par les officiers de chancellerie des lettres de légitimation. Dans un second temps, l’historienne se demande « qui est bâtard ». Si la bâtardise a fonctionné comme « banc d’essai » (p. 123) pour la monarchie, les constructions juridiques romano-canoniques héritées du Moyen Âge se maintiennent, notamment pour ce qui est de la promotion de l’intérêt de l’enfant en matière d’établissement de la filiation – qui reste naturelle, et non pas résultat d’une parenté légale. Ce faisant, il s’agit de questionner en troisième point « la nature du lien naturel », les contours de la « parenté naturelle », et des obligations à l’égard du bâtard – enfant naturel autant qu’illégitime – qui s’imposent notamment au père en matière d’« aliments » en vertu d’une représentation de la filiation comme indissoluble et indisponible – jusqu’à la législation révolutionnaire. Le « cri du sang » se manifeste aussi dans la rhétorique judiciaire. La dimension cognatique, indifférenciée, de la parenté s’y révèle également, puisque filiation maternelle et filiation paternelle ne sont finalement pas construites sur des fondements différents, du moins tant que ne s’impose pas l’idée d’un consentement volontaire du père à la reconnaissance de son enfant. Dans un quatrième chapitre, l’auteur révèle la complexité de l’intégration du bâtard de la noblesse dans une « famille », en raison d’une demande sociale contradictoire. Confrontant aux adages juridiques, qui stigmatisent un bâtard « sans gens », ni « genus », la réalité des relations familiales révélées dans les affaires de justice, une gradation des situations apparaît à l’historienne qui se place à hauteur des « parcours de vie », de la plus grande exclusion à la meilleure intégration familiale. Au-delà des liens de filiation, nous voyons donc se construire des liens de « succession » qui feraient entrer le bâtard (légitimé) dans la descendance de son père. Les chapitres 5 (« la tige et le sauvageon ») et 6 (« Ce que la bâtardise dit de la noblesse ») se concentrent sur ces questions pour la noblesse d’épée, dans un contexte de crise d’identité nobiliaire, mais aussi de crise de la rente. Il s’agit alors de questionner les formes (et les limites) de la « descendance bâtarde » (p. 279), l’inclusion dans l’agnation du père restant généralement incomplète du point de vue de la succession, en vertu d’une « tache » de bâtardise que les prescripteurs normatifs semblent vouloir rendre indélébile, quand les familles tentent, elles, de s’en débarrasser, génération après génération. Un septième et dernier chapitre déplace légèrement la réflexion de son axe premier, en s’attachant au « paradoxe dynastique des bâtards royaux », notamment Bourbons. L’éclatante promotion par Henri IV de César de Vendôme, juste derrière les princes du sang dans les cérémonies royales, mais bien exclu de toute prétention à succéder à la Couronne de France comme à celle de Navarre, n’est rien comparée au projet de Louis XIV de faire du duc du Maine et du comte de Toulouse des successeurs putatifs au trône, « à défaut du dernier des princes du sang ». Avant d’être cassé par le conseil de régence de 1717, cet édit de Marly de juillet 1714 avait été l’objet d’une vive controverse. Car être fils de roi, est-ce assez pour être « enfant de France » ? Sully le récusait déjà. Saint-Simon ensuite ne manque pas de définir le « prince du sang » comme cet « homme qui par la plus authentique et pure de toutes les généalogies, descend de mâle en mâle et par légitime mariage d’un roi de France, et qui par cela seul est né habile à succéder à la couronne s’il devient l’aîné de cette auguste race » (p. 366). On retrouve finalement là plusieurs des « lignes de partage » et des hiérarchies qui ont servi de cadre à la réflexion, entre filiation et descendance, entre alliance et filiation, entre état de naissance et identité construite par le droit. Il restait à conclure, et l’historienne reprend alors les principaux jalons de sa méthodologie, sensible aux concepts, aux catégories, mais surtout aux recompositions de ces classifications au regard des pratiques et des représentations, comme des clés de lecture convoquées, juridiques, historiques et anthropologiques.
6 Carole Avignon