S'abonner
Compte rendu

Marylie Markovitch, La Révolution russe vue par une Française, éd. établie et présentée par Olivier Cariguel, Paris, Pocket / Revue des Deux Mondes, coll. « Les idées, les arts, les sociétés », 2017, 351 p.

Pages 193w à 258w

Citer cet article


  • Leymarie, M.
(2018). Marylie Markovitch, La Révolution russe vue par une Française, éd. établie et présentée par Olivier Cariguel, Paris, Pocket / Revue des Deux Mondes, coll. « Les idées, les arts, les sociétés », 2017, 351 p. Revue historique, 685(1), 193w-258w. https://doi.org/10.3917/rhis.181.0193w.

  • Leymarie, Michel.
« Marylie Markovitch, La Révolution russe vue par une Française, éd. établie et présentée par Olivier Cariguel, Paris, Pocket / Revue des Deux Mondes, coll. “Les idées, les arts, les sociétés”, 2017, 351 p. ». Revue historique, 2018/1 n° 685, 2018. p.193w-258w. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2018-1-page-193w?lang=fr.

  • LEYMARIE, Michel,
2018. Marylie Markovitch, La Révolution russe vue par une Française, éd. établie et présentée par Olivier Cariguel, Paris, Pocket / Revue des Deux Mondes, coll. « Les idées, les arts, les sociétés », 2017, 351 p. Revue historique, 2018/1 n° 685, p.193w-258w. DOI : 10.3917/rhis.181.0193w. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2018-1-page-193w?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.181.0193w


1 Dans son livre Les Grands Reporters. Les débuts du journalisme moderne (Paris, Audibert, 2005), Marc Martin évoque les figures des principaux envoyés spéciaux dans la « Russie rouge » : Albert Londres, Charles Pettit, Jacques Marcillac, Louise Weiss, Joseph Kessel qui n’arrivent qu’en 1920 ou 1921 dans le pays. Mais il ne fait pas place à la figure de Marylie Markovitch qui paraît être alors la seule journaliste française sur le terrain, alors que les correspondants du Petit Parisien et du Temps quittent la Russie.

2 C’est le premier mérite d’Olivier Cariguel que d’avoir tiré patiemment de l’ombre cette oubliée de l’histoire, envoyée spéciale du Petit Journal – qui tire avant-guerre à un million d’exemplaires mais passe à 500 000 exemplaires en octobre 1917 –, et correspondante de la prestigieuse Revue des Deux Mondes. Née en 1886, professeur à Montélimar et femme de lettres, grande voyageuse, polyglotte comme le sont Andrée Viollis et Titaÿna, Madeleine Jacob et Simone Téry, féministe défenseuse des femmes musulmanes et persanes, elle est présente à Petrograd dès l’été 1915, après un passage par la Scandinavie d’où elle envoie ses premiers articles à partir de juin. Elle obtient de l’impératrice Alexandra Feodorovna l’autorisation d’embarquer à bord d’un train sanitaire et peut aller jusqu’au front, jusqu’aux tranchées, sous l’uniforme de la Croix-Rouge ; elle rapporte ainsi plus d’une trentaine d’articles pour Le Petit Journal.

3 Outre la forte préface d’O. Cariguel, l’essentiel réside dans la publication de textes par la Revue des Deux Mondes, de mai – « Une semaine de révolution à Petrograd » – à novembre 1917 – « Kornilov contre Kerenski ». L’historien a rétabli les passages échoppés par les censures russe et française ; ces parties censurées par Anastasie n’ont plus lieu d’être après l’armistice de Brest-Litovsk en décembre 1917, et La Révolution russe vue par une Française paraît à la Librairie académique Perrin au tout début de 1918. Ce livre est le dernier de la journaliste qui n’a plus d’activité littéraire ou journalistique après son retour en France et meurt, malade et démunie, en 1926.

4 Marylie Markovitch, veuve d’un ingénieur russe, a d’abord pour elle de maîtriser la langue. Elle est aussi un incomparable témoin direct de la période de quelques mois : de la révolution libérale de février 1917, provoquant l’abdication de Nicolas II, aussi bien que des intenses luttes internes. Quand elle ne couvre pas elle-même un événement comme la grève des ouvriers de l’usine Poutilov, la manifestation des femmes le 8 mars, elle bénéficie de l’aide de Michel Braguinsky, un officier russe qui ne cesse de traverser Petrograd de part en part et qui la tient au courant de ce qu’il vient de voir. Elle court la ville, va à la Douma, interroge, commente, sollicite et obtient des entrevues avec des personnalités russes ou françaises qui sont venues prendre le pouls de la révolution à Petrograd.

5 Dans son préambule du 4/17 mars 1917, la journaliste écrit que depuis des mois, on avait l’impression de « danser sur un volcan » car la vie devenait de plus en plus intolérable. Elle voit le basculement de l’armée sur la Perspective Nevski, la chute du gouvernement, le renvoi de la Douma. « Ici, c’est le chaos, la mort à droite, à gauche, devant, derrière, en haut, partout » car « on brûle, on pille, on tue » ; la rue est « pleine de soldats et de matelots portant le fusil avec la baïonnette au canon » (p. 81-85), la prison est en feu, le peuple exige l’abdication de l’Empereur, les troupes de la Douma occupent le Palais d’Hiver. Le maître de l’heure est alors Alexandre Kerenski, le chef de file des Troudoviki, les travaillistes, qu’elle interviewe. Nicolas II ayant abdiqué le 2, le début de mars est une pleine lune de miel du Peuple et de la Révolution ; mais la guerre continue et l’armée est désorganisée par l’Ordre no 1 que publie le Conseil des députés et des soldats, fort de l’appui de « la formidable masse paysanne à laquelle il a promis la terre » (p. 131). La journaliste glane des informations dans la rue, dans les casernes, elle croque des scènes sur le vif et s’entretient avec Milioukov, le ministre des Affaires étrangères, « homme intègre, modéré, mais profondément libéral ». À partir du 20 mars, « la révolution russe évolue avec une rapidité inouïe vers le socialisme ». Elle passe de l’élan libéral et démocratique au socialisme révolutionnaire puis à l’internationalisme et risque de verser dans l’anarchie (p. 157). La journaliste assiste le 7 avril à la réception des socialistes français (Albert Thomas, Marius Moutet, Marcel Cachin) et anglais. Elle voit Lénine, partisan de la fin de la guerre à tout prix, peu après son arrivée à Petrograd le 3 avril ; elle le décrit comme « un petit homme sans majesté » mais qui, « révolutionnaire élégant », porte des boutons brillants à ses manchettes.

6 En mai, la Russie est « au bord de l’abîme » : « Petrograd bouillonne comme une cuve après la vendange, et c’est nous qui sommes le raisin noir ! Les grands jours de 89 sont revenus et nous les vivons ! Ivresse magnifique et dangereuse !… La Russie géante, la Russie chaotique cherche sa norme, et elle la cherche dans la révolution. » Selon la journaliste, la révolution russe est alors « le plus extraordinaire mouvement d’idées, comme le plus ardent foyer de propagande universelle que le monde ait vu depuis la Révolution française » (p. 164). Dans l’article suivant sont rapportées les raisons de la démission de Milioukov, commentés les démissions des généraux et le mouvement qui fait que les libéraux de la première heure forment ensuite l’extrême droite de la révolution, que l’anarchie gagne villes et campagnes. Sur fond de crise militaire, économique, financière, sociale (la question du ravitaillement est cruciale), l’opposition entre Kerenski, partisan de l’offensive, et les « défaitistes », maximalistes proches de Lénine, acquis à l’arrêt de la guerre, est retracée avec vigueur et précision, tout comme l’évolution des marins révoltés de Cronstadt vers les bolcheviks. Markovitch est présente au Congrès des députés des travailleurs quand Kerenski, alors ministre de la Guerre, et Lénine s’affrontent ; le premier est très applaudi et les bolcheviks se retirent mais, note-t-elle, « on sent à leur attitude que rien n’arrêtera désormais leur campagne criminelle » (p. 251). Kornilov, grand chef de guerre admiré par Markovitch, découragé, présente sa démission au gouvernement provisoire ; Kerenski forme un nouveau gouvernement fin septembre mais tombe à son tour. La journaliste, épuisée physiquement et nerveusement, quitte la Russie avant la victoire des bolcheviks en octobre, alors qu’arrive dans le pays Louise Bryant et son mari, le journaliste socialiste John Reed, témoin enthousiaste de la « révolution d’octobre » et auteur de Dix jours qui ébranlèrent le monde.

7 Les « choses vues » sont, selon l’expression de Gorki, autant d’« instantanés de la révolution ». La journaliste qui sent d’emblée qu’elle vit un moment capital remplit parfaitement son rôle : elle rend compte aussi bien des manifestations que des affrontements politiques, des détails de la vie quotidienne dans la rue ou dans son logement chez l’habitant. Mais elle cherche également à comprendre où est le pouvoir à tel ou tel moment et fait pour son lecteur des rapprochements suggestifs avec la Révolution française.

8 L’édition d’O. Cariguel vaut aussi car elle est une édition véritablement critique qui comporte des notes présentant pour autant que de besoin les hommes et les événements. En annexes figurent la biographie de la journaliste et des documents essentiels pour la compréhension du déroulement des faits : le décret (pricaz) no 1 du soviet de Petrograd le 1er/14 mars 1917, qui réforme le statut des soldats au front et qu’elle s’est procurée grâce un officier russe ayant ses entrées au ministère de la Guerre, ou la déclaration faite par Kerenski des droits du soldat du 11/24 mai 1917.

9 Michel Leymarie


Date de mise en ligne : 04/04/2018

https://doi.org/10.3917/rhis.181.0193w