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Compte rendu

Christiane Klapisch-Zuber, Le Voleur de paradis : le bon larron dans l’art et la société (xivexviesiècles), Paris, Alma éditeur, 2015, 384 p.

Pages 131e à 220e

Citer cet article


  • Dehoux, E.
(2016). Christiane Klapisch-Zuber, Le Voleur de paradis : le bon larron dans l’art et la société (xive‑xviesiècles), Paris, Alma éditeur, 2015, 384 p. Revue historique, 678(2), 131e-220e. https://doi.org/10.3917/rhis.162.0131e.

  • Dehoux, Esther.
« Christiane Klapisch-Zuber, Le Voleur de paradis : le bon larron dans l’art et la société (xive‑xviesiècles), Paris, Alma éditeur, 2015, 384 p. ». Revue historique, 2016/2 n° 678, 2016. p.131e-220e. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2016-2-page-131e?lang=fr.

  • DEHOUX, Esther,
2016. Christiane Klapisch-Zuber, Le Voleur de paradis : le bon larron dans l’art et la société (xive‑xviesiècles), Paris, Alma éditeur, 2015, 384 p. Revue historique, 2016/2 n° 678, p.131e-220e. DOI : 10.3917/rhis.162.0131e. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2016-2-page-131e?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.162.0131e


1 « En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis. » C’est par ces mots du Christ, rapportés par l’évangéliste Luc, que l’A. ouvre le livre qu’elle consacre à l’homme auquel est adressée cette promesse : le larron que la tradition a qualifié de « bon » et nommé Dismas. La focalisation sur les brigands, l’A. l’explique dès les premières pages : « Mon attention se porta sur les larrons crucifiés aux côtés du Christ tant me surprenait la crudité des représentations de leur souffrance » (pp. 15‑16), précisant aussi qu’« il [lui] fallut ici […] affronter les blessures plus cruelles de notre proche passé. Affronter la souffrance physique infligée par d’autres – des humains comme [nous et elle] –, voilà un effort qui contraignit les gens de [sa] génération, et bien d’autres depuis, à regarder en face ce qui fut l’abomination de notre jeunesse : la torture que nos compatriotes exercèrent sur nos colonisés révoltés, voire sur ceux de nos concitoyens qui avaient pris leur parti, quelques années à peine après la fin d’une guerre où les méchants étaient dans l’autre camp » (p. 16). Quand l’A. affirme que « les choix de recherches ne sont jamais neutres » (p. 16), on ne peut que souscrire ; mais, sans nier ou minimiser les plus brutales réalités, on reste surpris par le lien établi entre le recours à la torture lors de la guerre d’Algérie – que l’A. évoque à mots à peine voilés et dont elle fait une spécificité française – et l’exécution d’une peine. L’A., d’ailleurs, n’ignore pas la distinction et veille à « rappeler l’évolution générale de la justice et de la peine de mort dans les sociétés communales italiennes de la fin du Moyen Âge » (p. 76) pour replacer l’épisode et, surtout, sa représentation dans le contexte de l’espace qui est « l’épicentre » de son étude : « la Toscane et plus largement l’Italie » (p. 18).

2 L’A. veut « déceler […] quelques-uns des enjeux sociaux et religieux investis dans la figure fugace et tourmentée du Bon larron […], les réactions des fidèles mis en contact direct, dans leur pèlerinage à Jérusalem, avec les sites et les vestiges de la Passion » (p. 20) pour savoir si c’est « parce qu’il consentait à celle dont le spectacle lui était couramment administré sur les scènes publiques que le Moyen Âge s’attacha tant à représenter l’horreur de la souffrance infligée aux crucifiés » (p. 21). Les sources convoquées sont variées : des écrits, de genres divers, des apocryphes aux récits de pèlerins en passant par les textes hagiographiques ou les guides de Terre sainte, mais aussi des images car, « par leur construction comme par leurs détails, [celles-ci] sont souvent allées au‑devant des représentations littéraires, suscitant plutôt que suivant de nouveaux discours ou de nouvelles réactions » (p. 27), leur analyse étant présentée en quatre chapitres.

3 Dans le premier chapitre, « De l’Orient à l’Occident » (47 p.), l’A. pose les bases de son étude, présentant les informations livrées par les textes, mais aussi la tradition iconographique byzantine, avant de relever éléments et procédés utilisés pour distinguer les brigands du Christ, puis de souligner « les innovations occidentales » que sont, notamment, l’accent sur les souffrances du Christ et la multiplication, à partir du xivesiècle, des représentations monumentales de la Crucifixion (p. 67).

4 Le deuxième chapitre vise à présenter « le grand spectacle des larrons » (103 p.). L’A. rappelle la réalité judiciaire des cités italiennes, les supplices infligés, signalant qu’à travers ceux-ci se dit « l’importance d’effacer la tache apposée par le criminel à l’ordre humain et à l’ordre divin » (p. 86). Elle note la place que prennent, à partir du milieu du xivesiècle, les confortatori, ces membres de confréries charitables chargés de préparer le condamné à la mort et de le « conduire au repentir et à la réconciliation avec l’Église » (p. 89). Ce sont eux qui « instrumentalisent » la figure du Bon larron pour encourager la confession et convaincre le condamné, prêt à reconnaître ses péchés – et à admettre la justesse de son châtiment –, que Dieu peut se « contenter de la bonne volonté de la personne quand il voit qu’elle est vraiment contrite, et qu’elle se confesse complètement au prêtre » (p. 99) : le paradis est accessible. Par les souffrances d’une mise à mort qui prend volontiers l’allure d’un martyre, Dismas s’impose comme un intercesseur et, surtout, par sa confession de foi et de fautes in extremis, comme le patron de la bonne mort. Si on peut suivre l’A. quand elle rappelle l’importance de l’aveu, on optera, concernant les peines de satisfaction, pour davantage de nuance : l’A. écrit qu’elles « se faisaient de plus en plus discrètes », mais des travaux récents (M. Dejoux, M.‑E. Simon‑Walckenaer, C. Vincent) ont montré qu’elles ne furent pas négligées.

5 L’A. s’intéresse ensuite à l’expérience des pèlerins de Terre sainte, désireux de voir, de toucher ce dont ils n’avaient jusque-là que des images : trou de la Sainte Croix, fissure des rochers, sang versé, mais aussi, à partir de la fin du xivesiècle, emplacement des croix des deux larrons, « la réalité symbolique, l’imaginaire de la Passion prenant valeur historique » (p. 340). Les aspirations des fidèles encouragèrent l’« évocation plus précise, plus riche en détail sur les protagonistes du drame de la Passion » (p. 146), et les mesures prises et observations faites en Terre sainte « purent [aussi] imprégner le “réalisme” » des Crucifixions et des Calvaires du bas Moyen Âge (p. 340).

6 Le troisième chapitre, « Les peintres et Dismas » (91 p.), voit les représentations des crucifiés passées au crible : vêtement et nudité, laideur et beauté, jeunesse et vieillesse, attitudes adoptées sont des éléments qui distinguent les larrons du Christ, mais aussi Dismas de Gestas, le « Mauvais larron », tandis que le « départ de l’âme », avec la présence de l’ange ou du diable en particulier, manifeste le sort de l’âme de Dismas et prouve l’accomplissement de la promesse du Christ. L’A. pointe les changements qui s’opèrent au xve et, surtout, au xviesiècle dans la disposition des croix, dans les relations entre les crucifiés et le choix d’« une perspective du salut » (p. 257). La formule, élégante, évoque autant la réalité de la composition que le sens de celle-ci : « Le rapprochement entre le Christ et le Bon larron opéré par la diagonalisation de la scène [met] en lumière non plus seulement la bonne mort de ce dernier, […] mais la présence de la grâce divine » (p. 341).

7 La grâce, soudaine, reste à expliquer : dans le dernier chapitre, « Saint Dismas » (69 p.), l’A. montre comment les récits hagiographiques, qui signalent notamment que Dismas protégea la Sainte Famille, et les images de Dismas, qui le montrent auprès du Christ lors de la descente aux Limbes ou de l’Apparition à la Vierge, permettent au Bon larron de passer « du gibet à l’autel » et d’être, identifié par sa croix, fort de son halo (p. 320) et de l’autonomie gagnée, l’« image convaincante de la promesse de salut faite au moindre croyant » (p. 342), qu’ont valorisée Franciscains et Jésuites.

8 Le propos est accompagné de 54 reproductions, en couleurs parfois, des œuvres étudiées et servi par un index général. On regrettera l’absence d’une table des illustrations et le choix, peut‑être imposé, d’un index bibliographique au détriment d’une bibliographie plus classique dans sa présentation, ce qui suppose de connaître l’auteur dont le propos intéresse. L’« essai » (p. 20) est, cependant, original, riche et suggestif. Il souligne l’intérêt d’une analyse approfondie des images, montre l’impact des représentations sur l’imaginaire comme l’influence des realia sur les images et rappelle, en soulignant l’évolution du discours, que s’ils étaient confrontés à la réalité des supplices, sensibles aux souffrances, celles du Christ en particulier, qu’ils souhaitent, pour certains, imiter, les hommes du Moyen Âge connaissaient la valeur de la/des grâce(s), encourageant l’historien à faire de celles-ci un objet d’étude.

9 Esther Dehoux


Date de mise en ligne : 27/05/2016

https://doi.org/10.3917/rhis.162.0131e