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Compte rendu

Diana Cooper-Richet, Michel Rapoport (dir.), préface de Sir Peter Ricketts, Nos meilleurs ennemis. L’entente culturelle franco-britannique revisitée, Neuilly, Atlande, 2014, 191 p.

Pages 925w à 1010w

Citer cet article


  • Leymarie, M.
(2015). Diana Cooper-Richet, Michel Rapoport (dir.), préface de Sir Peter Ricketts, Nos meilleurs ennemis. L’entente culturelle franco-britannique revisitée, Neuilly, Atlande, 2014, 191 p. Revue historique, 676(4), 925w-1010w. https://doi.org/10.3917/rhis.154.0925w.

  • Leymarie, Michel.
« Diana Cooper-Richet, Michel Rapoport (dir.), préface de Sir Peter Ricketts, Nos meilleurs ennemis. L’entente culturelle franco-britannique revisitée, Neuilly, Atlande, 2014, 191 p. ». Revue historique, 2015/4 n° 676, 2015. p.925w-1010w. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2015-4-page-925w?lang=fr.

  • LEYMARIE, Michel,
2015. Diana Cooper-Richet, Michel Rapoport (dir.), préface de Sir Peter Ricketts, Nos meilleurs ennemis. L’entente culturelle franco-britannique revisitée, Neuilly, Atlande, 2014, 191 p. Revue historique, 2015/4 n° 676, p.925w-1010w. DOI : 10.3917/rhis.154.0925w. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2015-4-page-925w?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.154.0925w


1 Avec cet ouvrage, D. Cooper-Richet et M. Rapoport, deux des animateurs du réseau Culture F-B, poursuivent dans la veine de L’entente cordiale. Cent ans de relations culturelles franco-britanniques (2006) et livrent ce que Sir Peter Ricketts, ambassadeur du Royaume-Uni et préfacier du livre, nomme une collection d’essais. Ceux-ci établissent avec précision les imbrications et les rapports ambivalents qu’entretiennent dans plusieurs domaines Français et Britanniques.

2 M. Rapoport souligne le rôle joué par les traducteurs. Au xixesiècle, le couple Guizot, assisté d’Amédée Pichot, futur directeur de la Revue britannique, traduit le théâtre de Shakespeare ; François Guizot, ambassadeur à Londres en 1840, est « le pivot d’une double circulation trans-Manche. De l’Angleterre vers la France, l’universitaire et historien traduit, introduit ; de la France vers l’Angleterre, il est traduit et trouve un large public. » Le monde des passeurs est divers, en particulier celui des traducteurs, plus que celui des universitaires (Cazamian, Fluchère, Digeon, Monod, etc.). Si des écrivains anglophiles – Larbaud, Jaloux, Maurois, etc. – ont une pratique courante de la langue et du pays, Proust et Gide sont des représentants d’écrivains-traducteurs plus ou moins fidèles à l’original ; le premier qui donne une version française de La Bible d’Amiens, peut écrire : « Je ne prétends pas savoir l’anglais. Je prétends savoir Ruskin. » Le second qui perfectionne son anglais chez Berlitz et prend des cours avec Dorothée Strachey-Bussy, traduit un acte d’Hamlet, L’Offrande lyrique, Typhon ; ses relations avec Arnold Bennet et Edmund Gosse ou les décades de Pontigny permettent la constitution d’un « cercle anglais ». Jacques-Émile Blanche, Adrienne Monnier et La Maison des amis des livres, Sylvia Beach et Shakespeare and C° constituent autant de traits d’union. Il est aussi des passeurs institutionnels, comme Enid MacLeod, attachée culturelle puis directrice du British Council, ou Denis Saurat, à la tête de l’Institut français du Royaume-Uni. Certaines revues françaises (La NRF, Mercure de France) ont une rubrique consacrée au domaine anglais. Les concerts, tels ceux des Proms, mettent à leur programme des œuvres de compositeurs français, mais les peintres anglais sont sous-exposés en France. De manière générale, souligne M. Rapoport, l’échange se fait de la France vers l’Angleterre.

3 I. Bour étudie la pratique de la traduction de la littérature britannique en France dans ses diverses dimensions (linguistique, culturelle, juridique, économique, commerciale). À partir des exemples d’Ossian, Shakespeare, Byron, Scott et Dickens, elle montre que les années 1830 marquent un tournant : prégnance d’une pensée historiciste, réalisme documentaire caractéristique du roman historique, philologie historique amènent les traducteurs à prêter une plus grande attention à la lettre des textes.

4 M. Kelly rappelle que, dans les années 1930, « les années que la locuste a mangées » selon l’expression de Churchill, les intellectuels britanniques sont confrontés aux mêmes questions que leurs homologues français : crise économique, polarisation des mouvements politiques avec une gauche radicale – plus forte en France – et une montée de l’extrême droite (l’Action française ou les « chemises noires » de Mosley) ; menaces du Troisième Reich, de l’Union soviétique, guerre d’Espagne, pierre de touche pour une génération (Malraux, Orwell, MacNeice). Alors que pour S. Collini, l’intellectuel reste un « absent-présent » de la vie culturelle britannique pendant un siècle et que leur autoreprésentation diffère de part et d’autre de la Manche, M. Kelly montre que les interventions des écrivains et artistes en viennent à se ressembler, même si celles des Britanniques se font aussi dans d’autres domaines que politiques, notamment les domaines moral et social. Orwell ou J. B. Pristley, de Rougemont, Simone Weil ou Mounier s’émeuvent des conséquences sociales de ce que ce dernier nomme « le désordre établi ». Si le pacifisme est plus enraciné en Angleterre qu’en France, avec pour figures de proue Dick Shepard, dean de la cathédrale de Cantorbery, et la Peace Pledge Union, Bertrand Russell, Aldous Huxley, Rose MacAuley, Siegfried Sassoon, le sentiment que l’ordre établi tire à sa fin est partagé aussi bien par le poète W. H. Auden que par les « non-conformistes », les « nouvelles relèves » de ce côté-ci de la Manche. Certains s’engagent sur d’autres terrains : celui de l’eugénisme (Alexis Carrel, prix Nobel de médecine et auteur de L’Homme cet inconnu, ou Marie Carmichael Stopes, botaniste dénonçant la fertilité des handicapés) ; la psychanalyse, avec la traduction de Malaise dans la civilisation de Freud et les conférences d’Ernest Jones. Finalement, conclut M. Kelly, les actions des intellectuels britanniques sont largement comparables à celles de leurs homologues français. « Ils acceptent si nécessaire de se salir les mains, mais considèrent l’action politique comme un moyen plutôt que comme une fin. »

5 S. Wilson rappelle que seuls deux artistes français importants, Henri Gaudier-Brzeska et Jean Fautrier, se sont formés dans le milieu londonien avant de montrer l’intensité des échanges dans les années 1930. Le flux est bien plus important de Londres vers Paris qui, pour sembler un « jardin d’amour » aux nouveaux artistes britanniques, ne fait pas oublier l’Italie. Elle interroge, à la lumière notamment des itinéraires de Paule Vézelay et Marlow Moss, l’expression « école de Paris ». Le temps fort de l’internationalisme à Londres est celui de l’avant-guerre. Après 1939, les échanges franco-britanniques « ne sont qu’une histoire mineure dans une mosaïque globale ». La rivalité s’est déplacée vers la scène mondiale. En l’occurrence, les notions d’entente cordiale ou de « meilleurs ennemis » n’ont plus de sens.

6 D. Saillard se livre à une piquante étude diachronique des représentations, clichés et stéréotypes gastronomiques. Ainsi, pour Zola, il y a un « abîme entre le pot-au-feu français et la soupe et la queue de bœuf anglaise ». Si l’élite sociale anglaise admet tôt la supériorité de la cuisine française – l’engouement pour les chefs français commence véritablement au xviiiesiècle –, son influence est à son apogée dans les années 1960 mais elle est limitée dans les classes populaires. Les stéréotypes sont des marqueurs sociaux plus que nationaux.

7 Sous la Restauration, près de 200 000 Anglais sont installés à Paris et les voyages organisés par Thomas Cook ouvrent la capitale à des touristes issus de la classe moyenne. Les visiteurs de l’Exposition universelle de 1867, montre D. Cooper-Richet, s’ajoutent à l’élite cultivée qui, munie du Galignani’s Messenger ou du Paris and London Advertiser suivent un itinéraire balisé. Paris, capitale patrimoniale, « empire de science, d’art, de littérature et de luxe », attire aussi de nombreux étrangers par son offre théâtrale, ses musées et ses restaurants. Le quartier du palais-Royal est « a British neighbourhood », où la librairie Galignani est un passage obligé. C’est dans cet espace réduit que s’opèrent les seuls transferts culturels.

8 S. Gonçalves explore un champ nouveau, celui des tournées hors les murs de l’Opéra de Paris et du Royal Opera House entre 1903 et 1984. Le ballet de Grande-Bretagne fait figure d’adolescent à côté de l’ancienne tradition française et les échanges se font surtout de France vers l’Angleterre. Le ballet est un étendard d’une culture des élites. Ainsi le Ballet de l’Opéra de Paris est-il présent pour le couronnement de Georges VI en 1937. « L’entente cordiale de la danse » (Georges Hirsch) ne se concrétise qu’en 1954 avec l’échange simultané des ballets. C’est l’exact contrepoint qu’étudie J. Sorez : le football, modèle de sociabilité, apparaît en France dans les années 1870 grâce à la présence de résidents britanniques occasionnels ou permanents qui exercent un magistère sportif et institutionnel.

9 Chaque contribution est suivie d’une riche bibliographie sur les échanges culturels entre « Frogies » et « Rosbifs » et les reproductions – près d’une page sur deux – de photographies, de caricatures, de programmes, de publicités font bien plus qu’illustrer ce dense petit livre.

10 Michel Leymarie


Date de mise en ligne : 16/11/2015

https://doi.org/10.3917/rhis.154.0925w