Geoffrey Koziol, The Politics of Memory and Identity in Carolingian Royal Diplomas. The West Frankish Kingdom (840-987), Turnhout, Brepols, « Utrecht Studies in Medieval Literacy » 19, 2012, 679 p.
- Par Julian Führer
Pages 913c à 919c
Citer cet article
- FÜHRER, Julian,
- Führer, Julian.
- Führer, J.
https://doi.org/10.3917/rhis.144.0913c
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- Führer, Julian.
- FÜHRER, Julian,
https://doi.org/10.3917/rhis.144.0913c
1 Ce livre volumineux renouvelle l’état des connaissances sur la Francie occidentale entre le règne de Charles le Chauve et l’avènement des Capétiens. Il s’agit d’une étude de fond sur les actes des Carolingiens occidentaux. Ces actes, parfois quelque peu délaissés par la recherche des xixe-xxe siècles à cause du déclin apparent du pouvoir réel des souverains comme Louis le Bègue ou Charles le Simple, renferment un grand nombre d’éléments significatifs pour élargir notre savoir sur une époque où la documentation historiographique fait pratiquement défaut. Sur plus de 550 pages de texte, l’auteur développe une très fine analyse de ces actes de souverains sous l’aspect de la performativité ; cette approche ne surprendra point au vu des recherches, entre autres, de Peter Rück. Or, l’auteur attire l’attention sur des éléments comme le jour précis, les antécédents de la documentation diplomatique ou encore les lieux d’expédition où le roi semble avoir manifesté sa volonté d’affirmer sa souveraineté.
2 Le diplôme constituera alors la version d’une histoire telle qu’elle sera valable pour l’institution destinatrice ; de même, l’acte assied la souveraineté royale dans un lieu précis et manifeste sa propre vision de sa fonction. Un roi qui cite les actes de certains prédécesseurs en tait peut-être d’autres, et s’inscrit par là dans une histoire dont les jalons peuvent changer de règne en règne. Cela concerne également des tournures reprises d’autres actes ; ainsi, Louis IV fait usage d’une formule que l’on retrouve dans un diplôme antérieur de Louis le Pieux, chaque fois dans le contexte d’une humiliation du souverain que celui-ci venait de surmonter. Le livre est plein de ce genre de remarques tout à fait pertinentes.
3 La diplomatique classique avait déjà mis en lumière les apports de l’étude des préambules, des titulatures et des listes de témoins ; dans cet ouvrage, l’auteur ajoute la valeur significative de l’absence de mention d’un personnage dans un acte, malgré sa présence réelle probable. L’auteur en déduit une exclusion délibérée. Par la suite, il peut prouver que des clauses comme l’évocation de querelles quelconques ou des clauses pénales avec des amendes aberrantes ne doivent pas être prises au pied de la lettre, mais font au contraire partie du répertoire attendu des actes de l’époque.
4 Cette approche, si riche en ce qu’elle renouvelle notre connaissance des actes de souverains aux ixe-xe siècles, comporte quelques points discutables, et l’auteur en est parfois bien conscient. Tout d’abord, un acte royal ne reflète pas nécessairement dans le détail le point de vue du souverain. L’auteur observe lui-même que dès les dernières années du règne de Charles le Chauve, la fabrication des faux semble devenir pratique commune, et cela de la part de personnages haut placés et même au sein de la chancellerie. Ainsi semble-t-il quelque peu schématique de préserver la distinction entre actes vrais et actes faux, supposant que quelque notaire – parfois un personnage très puissant originaire de Saint-Denis, de Saint-Martin de Tours ou de Saint-Germain-des-Prés – aura par moments glissé une tournure avantageuse pour son institution dans un acte validé par le roi. Même la diplomatique classique connaît la pratique de l’acte établi hors chancellerie ; il serait préférable de ne pas utiliser ce terme de chancellerie pour l’époque invoquée, où les souverains n’émettent – à notre connaissance – parfois que trois ou quatre actes par an, dont quelques-uns présentent des anomalies qui sont expliquées par leur rédaction auprès du destinataire. Même si le roi n’aura pas validé un acte allant à l’encontre de sa volonté et de ses intérêts, il faut sans doute prendre en compte ces multiples facteurs qui interviennent dans la confection d’un acte.
5 Un autre point où il est permis de douter : l’auteur considère qu’une lacune dans la conservation des actes dans l’état actuel correspond à une lacune réelle dans la série d’expédition de l’époque ; autrement dit, l’auteur considère qu’il n’y a pas eu de pertes notables et qu’il est par là permis d’en conclure au dysfonctionnement de la souveraineté royale quant à la manifestation écrite de son pouvoir. Cette opinion, répétée de vive voix à maints endroits du livre, suscite des réserves, vu que bon nombre d’actes nous sont connus par des copies parfois très tardives – il suffit pour cela de consulter les notices des éditions dans les Chartes et Diplômes. L’auteur semble nier l’éventualité de la perte tardive d’un acte souverain, alors que nous connaissons bon nombre d’exemples de documents médiévaux qui n’ont pas survécu à l’Ancien Régime. Dans le même contexte, une corrélation dans le temps devient ici trop souvent une relation de cause à effet. Cela dit, la parcimonie relative des actes conservés semble néanmoins traduire une réalité du règne des rois carolingiens après la mort de Charles le Chauve, pour lesquels l’expédition d’un diplôme était devenu un acte exceptionnel et, par là, d’autant plus significatif.
6 Parmi les chapitres que chaque historien de cette époque devra étudier attentivement, citons l’introduction d’éléments impériaux dans le formulaire et la procédure de scellement des actes de Charles le Chauve, à partir du sacre de 869 pour la Lotharingie, ou encore l’analyse des actes de Charles le Simple : ces derniers laissent entrevoir une lutte entre Charles et ses adversaires ou concurrents, comme le futur roi Robert Ier, pour la possession de monastères, lutte qui concernait par exemple Saint-Denis. Cette lutte est bien connue, mais l’examen minutieux des actes révèle des détails que l’historiographie ne permet pas de cerner. Un des enjeux principaux était le monastère de Saint-Denis, et le seul acte de Robert Ier qui nous soit connu, en faveur de ce destinataire, souligne d’une part la tradition de la puissance royale depuis Charles le Chauve et d’autre part la prise du pouvoir par Robert due à la nécessité des circonstances. Cette figure de pensée intrigue quelque peu l’auteur car elle semble être prise chez le pseudo-Isidore, mais à notre avis il est fort possible qu’elle soit tirée du traité De ordine palatii d’Hincmar. Cet acte a presque disparu de la tradition dionysienne qui l’a rangé parmi les actes de Robert II le Pieux, éventuellement afin de faire oublier la rébellion ouverte d’un Robertien, ancêtre des rois capétiens dont Saint-Denis ne cessait d’affirmer la légitimité.
7 La richesse des apports nouveaux concerne également le rôle primordial du premier diplôme solennel délivré par les rois après leur sacre ou encore le rôle de Compiègne depuis Charles le Chauve, siège impérial calqué sur le modèle d’Aix-la-Chapelle, à divers moments de l’histoire. La possession de Compiègne semblait impliquer la manifestation d’être entré dans la succession de Charles le Chauve. Selon l’auteur, seule la mainmise de Suger au milieu du xiie siècle aurait anéanti cette place prépondérante du siège et de la collégiale de Compiègne, véritable lieu de mémoire carolingien, réduit alors à l’état de monastère peuplé de moines dionysiens. Les diplômes assument dans le royaume de Francie occidentale, toujours d’après l’auteur, le rôle joué en Francie orientale sous les premiers souverains ottoniens par les associations de prière.
8 Le volume contient des planches (d’autres images sont consultables en ligne) pour attirer l’attention sur des détails des originaux comme des ajouts ultérieurs, des aspects novateurs ou encore la main visiblement très peu sûre de Louis V, âgé de treize ans, en train de souscrire son tout premier acte le jour même de son sacre. La bibliographie est copieuse, cinquante-cinq pages dans un type plus petit que dans le texte, et englobe aussi bien la production anglophone que celle en français et en allemand.
9 Ce livre constitue un événement ; alors que la recherche des dernières années, très novatrice, a mis à profit les bases de données et les banques d’images, cette étude opte pour la mise en contexte des actes d’une manière presque classique, mais arrive à en tirer des conclusions importantes et tout à fait nouvelles. Vu la quantité d’actes analysés et mis en relation, on aurait souhaité, outre l’index détaillé de plus de trente pages, un autre index qui aurait renvoyé aux actes dont certains sont traités à maints endroits différents.
10 Julian Führer