Jessica L. Goldberg, Trade and Institutions in the Medieval Mediterranean : The Geniza Merchants and their Business World, Cambridge, Cambridge University Press, 2012, 426 p.
- Par David Bramoullé
Pages 682d à 684d
Citer cet article
- BRAMOULLÉ, David,
- Bramoullé, David.
- Bramoullé, D.
https://doi.org/10.3917/rhis.143.0675d
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- Bramoullé, D.
- Bramoullé, David.
- BRAMOULLÉ, David,
https://doi.org/10.3917/rhis.143.0675d
1 Les lettres de la Geniza, essentiellement rédigées en judéo-arabe, sont loin d’avoir été totalement exploitées. Le corpus, composé de plusieurs dizaines de milliers de documents, n’apporte pas uniquement des renseignements sur les communautés juives qui vécurent entre les xe et xiiie siècles mais fournissent des données nombreuses sur le commerce méditerranéen ou sur certaines dynasties musulmanes. La langue très particulière de ces documents les rend difficile d’accès. Aussi, à l’instar de la somme rédigée en son temps par S. D. Goitein, les ouvrages s’appuyant sur un travail d’analyse de ces documents en vue d’en dresser une synthèse s’avèrent-ils souvent fort utiles.
2 Dans son livre, composé de deux grandes parties et où l’on peut trouver une vingtaine de cartes, Jessica Golberg s’appuie essentiellement sur les lettres commerciales du xie siècle. Dans l’introduction, elle aborde notamment les problèmes méthodologiques que pose l’exploitation de ces documents. Elle rappelle utilement qu’une geniza ne constitue en rien une archive (rappelons qu’il s’agit d’un local, une armoire ou un coffre dans lesquels sont entreposés des textes sacrés endommagés, plus largement des documents écrits en hébreu ou dans lesquels le nom de Dieu apparaît ; selon une prescription talmudique, ces documents ne peuvent être détruits par la main de l’homme et ils doivent lentement se désagréger sous l’action du temps). Ces documents n’ont donc jamais été classés, ils le sont néanmoins aujourd’hui dans les fonds dans lesquels ils sont conservés, et ils ne contiennent pas tout. Surtout, ces documents ne représentent qu’une fraction des documents commerciaux rédigés par les marchands juifs, et plus largement par les marchands des autres confessions. Il peut donc s’avérer dangereux de généraliser à partir de ces seuls documents. J.L.G. insiste également (p. 13) sur les deux principales idées reçues qui prévalaient à l’époque où la plupart des grands ouvrages sur la documentation commerciale de la Geniza ont été rédigés, en particulier ceux de Goitein mais pas seulement. Il s’agit en effet de l’idée selon laquelle les sociétés islamiques furent gouvernées davantage par des arrangements informels, notamment pour les affaires commerciales, en comparaison des sociétés européennes médiévales beaucoup plus marquées par la présence d’institutions commerciales étatiques. L’auteur déplore (p. 16) le manque de travaux croisés entre les textes de la Geniza et les spécialistes des Fatimides. Pour confirmer les propos de l’auteur, on peut ajouter que les travaux en cours sur les Fatimides montrent en effet une Administration fatimide omniprésente et régulatrice jusqu’à présent peu connue. L’autre idée est celle de l’essor économique de l’Europe et du déclin du monde musulman. Là encore, les recherches récentes témoignent de la nécessité de revoir ce modèle désormais battu en brèche. Ainsi, J.L.G. se propose de réviser ou d’amender une grande partie du volume 1 de l’ouvrage de Goitein en s’appuyant sur une analyse plus fine des textes et sur les recherches les plus récentes.
3 Dans sa première partie appelée « Institutions » (pp. 33-184), J.L.G. aborde tour à tour les ressorts (liens matrimoniaux, patronage, confiance et honneur, savoir religieux) structurant la communauté des marchands de la Geniza, ou encore les rapports entre marchands eux-mêmes ou avec l’Administration fatimide. Dans cette partie, J.L.G. reprend une partie des thématiques développées par Goitein et va parfois plus loin dans l’analyse. Elle étudie ainsi avec davantage d’attention le vocabulaire utilisé dans les formules de politesse pour montrer les hiérarchies entre marchands et le degré de connexion qu’ils entretenaient. Elle met également en lumière l’existence d’une culture des affaires parmi ces hommes (pp. 91-92). Plus classiquement, J.L.G. évoque la nature des principales marchandises auxquelles s’intéressaient les marchands (tissus, épices, produits alimentaires). Elle s’interroge, sans proposer de réponse, sur l’absence de produits stratégiques (bois et métal) parmi les marchandises et sur un manque d’investissement des marchands dans les véhicules du commerce (navires). L’explication repose sans doute sur le monopole dont disposait l’État fatimide sur le commerce de ces marchandises, notamment le bois d’œuvre dont seule une faible proportion arrivait sur le marché privé et sans doute aussi sur la captation d’une partie du bois par les grands de l’État qui étaient en fait les principaux armateurs. Dans cette même partie, J.L.G. évoque l’organisation des services commerciaux et insiste sur l’importance des partenariats commerciaux et sur les agents de commerce (wakîl al-tujjâr). Surtout, l’auteur montre les rapports singuliers qu’entretenaient l’Administration fatimide ou ses représentants locaux et les marchands qui tentaient de développer des relations personnelles avec les fonctionnaires locaux afin de bénéficier de droits plus avantageux que la règle canonique ne l’exigeait.
4 Dans la deuxième partie, intitulée « Geographies », Jessica Goldberg adopte une approche plus innovante en essayant de tirer des séries statistiques des lettres consultées et en spatialisant un certain nombre de phénomènes constatés dans les lettres. Elle met aussi en place une typologie des espaces d’échange qui reprend certaines théories économiques comme celle des places centrales de Christaller. En s’appuyant sur les documents du corpus de Nahray b. Nissîm, l’une des plus célèbres figures de la Geniza, elle montre que l’espace syro-palestinien était coupé en deux zones distinctes du point du vue économique. Le sud de cette zone était en réalité sous la dépendance économique de Fustât, capitale économique de l’Égypte. D’après les lettres, la Syrie du nord et des villes aussi importantes que Tripoli ou Alep n’entretenaient que des liens économiques limités avec l’Égypte. J.L.G. n’utilise toutefois pas un texte comme celui de Nasir-î Khusraw qui, pour la même période, montre au contraire la présence de nombreux marchands étrangers dans les ports comme Tripoli et les liens de ce dernier avec l’Égypte fatimide. Dans un chapitre intitulé « Individual geographies of Trade » (pp. 247-295), l’auteur montre également que les marchands du xie siècle favorisaient le commerce de produits régionaux, égyptiens, siculo-tunisiens ou syro-palestiniens, par rapport aux produits dits de transit (épices, etc.) qui étaient soumis à des cours beaucoup plus imprévisibles. L’auteur explique enfin comment les lettres mettent en évidence que les marchands basés en Égypte entretenaient des relations commerciales beaucoup plus intenses avec la Sicile et l’Ifrîqiya qu’avec la Syrie-Palestine (pp. 319-322) et elle décrit les réorganisation des réseaux commerciaux vers le sud de la Syrie-Palestine à la fin du siècle.
5 L’objectif principal de l’auteur était de réaliser un ouvrage d’histoire économique de la Méditerranée médiévale et de décrire le monde des marchands de la Geniza. Dans ce dernier domaine, on peut néanmoins regretter le manque de références au contexte historique, à part quelques allusions dans le chapitre 10 (p. 325). Les mouvements commerciaux constatés et les comportements des marchands semblent parfois déconnectés du contexte politique, ce qui semble difficile à croire. Le xie siècle fut pourtant riche en changements dans les territoires fatimides. L’auteur aurait gagné à consulter certaines chroniques historiques, des géographies et des relations de voyage qui auraient complété les données tirées des seules lettres commerciales et sans doute apporté davantage de profondeur historique à la réflexion proposée. Ainsi, le travail de Jessica Goldberg est très utile et documenté, mais il ne peut être pleinement profitable sans une bonne connaissance de la chronologie de la période. Cet ouvrage a d’indéniables qualités. Le soin mis à analyser des séries de lettres pour en tirer des statistiques, des cartes et des typologies qui permettent de révéler des courants commerciaux et des évolutions chronologiques est très intéressant. Il s’agit d’une approche nouvelle de la Geniza et ce livre constitue désormais un complément indispensable aux travaux de Goitein.
6 David Bramoullé