Michel Leymarie, Olivier Dard et Jeanyves Guérin (dir.), Maurrassisme et Littérature. L’Action française : Culture, société, politique (IV), Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2012, 320 p.
- Par Martyn Cornick
Pages 675ze à 739ze
Citer cet article
- CORNICK, Martyn,
- Cornick, Martyn.
- Cornick, M.
https://doi.org/10.3917/rhis.143.0675ze
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- Cornick, M.
- Cornick, Martyn.
- CORNICK, Martyn,
https://doi.org/10.3917/rhis.143.0675ze
1 Cet excellent volume représente le quatrième volet d’une série d’actes de colloques sur la contribution de l’Action française à la vie intellectuelle et culturelle de la France entre la fin du xixe siècle et les années 1950. Les volumes sont parus dans la collection « Histoire et Civilisation » aux Presses du Septentrion, à l’exception du deuxième, sur « Charles Maurras et l’étranger », paru en 2009 chez Peter Lang. Il existe peu de figures littéraires ou intellectuelles en France qui aient provoqué autant de controverses et de polémiques que celle de Charles Maurras, incontestable leader d’une droite intellectuelle aussi protéiforme que vivace dans la vie intellectuelle au cours de la première moitié du xxe siècle. Pour certains, Maurras est un penseur original et incomparable, alors que pour d’autres, c’est un des plus dangereux sophistes du xxe siècle, attaché à miner les fondements mêmes d’un régime déjà affaibli.
2 Inspiré en partie par l’intérêt rénové porté à Maurras critique (et l’on reconnaît bien la pertinence des vues d’un Albert Thibaudet sur l’écrivain martégal), l’ambition des organisateurs, telle qu’elle s’exprime dans leur introduction, « est de penser conjointement la littérature et l’histoire, de travailler collectivement avec des approches et des méthodes différentes mais centrées sur un même objet : le maurrassisme, compris comme l’ensemble que constituent le maître et ses disciplines, même lorsque certains d’entre eux sont devenus des dissidents. » (p. 12). Tout le programme d’exploration de ce livre, composé de contributions de spécialistes des plus qualifiés, est là : dialectique(s) entre littérature et histoire, interdisciplinarité, engagement politique et dissidences qui vont si fructueusement nourrir le terrain des « Jeunes Droites »…
3 Le premier chapitre (celui de Martin Motte) examine la filiation entre le poète félibrige Frédéric Mistral et Charles Maurras ; l’on y voit comment ce dernier aurait voulu accomplir le mistralisme par le politique ; or, comme le poète avait l’horreur du politique, cette étude expose la tension fondamentale entre l’approche des deux écrivains et se résume ainsi : « “Les Lettres nous ont conduit à la Politique”, reconnaît bien Maurras ; “notre nationalisme commença par être esthétique” » (p. 33). Laurent Joly étudie ensuite les contributions des grandes figures de la première période de l’Action française, Paul Bourget et Jules Lemaître, dont le ralliement à la cause a représenté une grande valeur de propagande pour le mouvement. Si Bourget avait soutenu Maurras au tout début des années 1910, Lemaître, quant à lui, à l’époque de la Grande Guerre, s’est transformé en militant du mouvement. Dans les années vingt, l’AF n’avait tout simplement plus besoin « d’illustres maîtres », tant s’est désormais imposé Maurras lui-même. Puis, Jean El Gammal passe en revue l’activité critique de Léon Daudet, l’un des plus fidèles lieutenants de Maurras. Ses critiques, en décalage avec les doctrines de ce dernier, ont sans doute contribué au fait que les colonnes littéraires du journal L’Action française sont lues attentivement par des écrivains bien au-delà de la mouvance de l’AF, quelle que soit leur affiliation politique. Dès la fin de la Grande Guerre, la Revue universelle est lancée pour fournir une plateforme aux critiques traditionalistes, voire nationalistes, regroupant nombre de ces écrivains qui refusaient la « démobilisation de l’intelligence ». Ici, Michel Leymarie révèle l’intérêt d’étudier ces pages dirigées par Henri Massis, dans un univers intellectuel opposé à celui de Gide et de La NRF, sociabilité qu’explore Pierre Masson dans le chapitre suivant. S’il y avait des flirts entre Gide et l’AF pendant la guerre, le fossé entre ces deux chapelles intellectuelles n’ira plus qu’en s’élargissant dès le début des années vingt et dans les années trente. Ici, on aurait volontiers accueilli une étude sur les échanges violents entre les tenants du maurrassisme et Julien Benda, critique assidu de « La Réaction » dans la revue de Paulhan, et où l’on aurait pu aussi exposer la virulence de l’antisémitisme de l’AF.
4 Suivent des chapitres (de Pascale Alexandre-Bergues, Denis Labouret, Jérémie Majorel et Hélène Merlin-Kajman) respectivement sur Claudel et Maurras, Georges Bernanos et ses rapports avec l’AF, Blanchot et Maurras, et les livres critiques de Thierry Maulnier et Robert Brasillach sur les classiques, Racine et Corneille. Jean Touzot révèle les tractations et les oppositions (celle de Mauriac, surtout) entourant l’élection de Maurras à l’Académie française en juin 1936 (à la mort de Jacques Bainville en 1935, Maurras avait dû attendre car, incarcéré, il était inéligible). Jeanyves Guérin explique pourquoi – malgré la qualité des critiques de l’AF – la contribution du maurrassisme « n’a pas eu de fortes positions dans l’institution théâtrale » (p. 198). Dans un chapitre très dense, Olivier Dard passe en revue les rapports intellectuels entre le maurrassisme et la Jeune Droite (on est tenté d’écrire « Les Jeunes Droites »). L’une des principales forces de l’AF est qu’elle constitua une vraie pépinière de talents, surtout pendant les années trente. La liste de jeunes écrivains et critiques qui sont passés par l’AF est impressionnante : le lecteur croise donc Thierry Maulnier, Jean de Fabrègues, Jacques Laurent, Claude Roy, René Vincent, Kléber Haedens et Louis Salleron, et, à divers degrés, l’on y ajouterait Maurice Blanchot, Jean-François Gravier ou François Sentein. Certains (Maulnier, Fabrègues, Vincent) feront bien avancer leur carrière en tant qu’intellectuels sous le régime de Vichy, alors que Claude Roy, à ses débuts très tenté, s’en détachera complètement. Olivier Dard questionne les rapports esthétiques et politiques du maurrassisme chez ces jeunes écrivains, et éclaire comment leurs positionnements évoluent face à La NRF, ou par rapport à la figure retrouvée de Maurice Barrès, grâce aux agencements d’Henri Massis. Marc Dambre et Guillaume Gros, dans deux chapitres complémentaires sur « Les Hussards » et sur La Table Ronde, questionnent l’influence du maurrassisme sur les sociabilités, mouvances et revues de l’après-Libération. Les « Hussards » – le terme est lancé par la revue de Sartre, Les Temps modernes en 1952 (sous la plume de Bernard Frank) – regroupent les nouveaux romanciers Roger Nimier, Antoine Blondin et Jacques Laurent, puis Michel Déon. Guillaume Gros traite du journal Aspects de la France et des contributions du journaliste-vedette Jacques Perret, ainsi que du rôle de Roland Laudenbach en tant que directeur des éditions de La Table Ronde en 1945, maison – héritant d’un centre communautaire créé sous Vichy – qui fera tant pour rouvrir les portes aux écrivains frappés par l’épuration, tout en s’opposant et à l’existentialisme et aux prescriptions littéraires sartriennes. Ces nouvelles figures, ces mouvances plus jeunes se réunissent en quelque sorte dans leur prise de position en faveur de l’Algérie française et dans leur opposition à de Gaulle. Le livre s’achève par trois chapitres (de Francis Balace, Ana Isabel Sardignha-Desvignes et Georgiana Medrea) qui étudient respectivement l’influence du maurrassisme en Belgique (la réception littéraire de Maurras et Daudet), au Portugal (le « néoclassicisme scientifique » de Fernando Pessoa) et en Roumanie (maurrassisme et littérature).
5 Les éditeurs de ce livre ont su produire un volume de qualité qui se caractérise par une complémentarité d’approches. La conclusion est solide : « Sur le plan littéraire, la nébuleuse maurrassienne, notamment par ses revues ou certaines chroniques du journal, est sans conteste une instance de référence prisée dans le paysage intellectuel de la France du premier vingtième siècle. Il faut cependant distinguer entre la critique et la création. » (p. 289) L’influence culturelle de l’Action française et surtout son emprise sur le monde intellectuel dans la France du premier xxe siècle paraissent avoir une plus grande importance que la créativité qu’elle n’a pu engendrer ou maintenir.
6 Martyn Cornick