André Gueslin, D’ailleurs et de nulle part. Mendiants vagabonds, clochards, SDF en France depuis le Moyen Âge, Paris, Fayard, 2013, 536 p.
- Par Ilsen About
Pages 675v à 722v
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- About, I.
https://doi.org/10.3917/rhis.143.0675v
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1 Faire l’histoire de l’errance pauvre impose de surmonter plusieurs obstacles. Cela suppose de dépasser la stricte opposition sédentaires/personnes mobiles et de remettre en question d’autres couples de valeurs et lieux communs qui produisent une division rassurante de la société en catégories (autochtones/migrants, nationaux/étrangers). Cela suppose aussi d’analyser des groupes qui échappent le plus souvent à tout enregistrement statistique et à toute étude sérielle, de reconnaître des communautés très diverses ainsi que leurs modes de vie, d’examiner les cadres réglementaires établis par les autorités publiques à différentes époques. Pour fournir une vision nuancée et complexe et apporter une profondeur de vue qui déconstruit les évidences, l’analyse historique doit par ailleurs affronter le poids du stigmate, discuter les idées reçues et analyser les mécanismes par lesquels s’élabore et se transforme la barrière des préjugés.
2 Dans son ouvrage, André Gueslin relève le défi d’une narration historique centrée sur la France et sur la très longue durée, du Moyen Âge jusqu’à une période très récente. Il se consacre précisément à ces personnes désignées par un lexique de termes aussi nombreux que fluctuants, dont la variété est soulignée par le sous-titre et analysée d’ailleurs avec finesse tout au long de l’ouvrage ; le titre principal indique la tension, voire l’imprécision fondamentale qui entoure cette communauté indéfinie et conduit à renoncer à une seule désignation. Depuis les années 1980, l’auteur a consacré de nombreux travaux à l’économie sociale, à la valeur de l’argent, aux pauvres et à la grande pauvreté essentiellement pour les xixe et xxe siècles (Gens pauvres, pauvres gens dans la France du xixe siècle, Paris, Aubier, 1998 ; Les gens de rien. Une histoire de la grande pauvreté dans la France du xxe siècle, Paris, Fayard, 2004 ; Mythologies de l’argent. Essai sur l’histoire des représentations de la richesse et de la pauvreté dans la France contemporaine, xixe-xxe siècles, Paris, Economica, 2007 ; André Gueslin, Dominique Kalifa [éd.], Les exclus en Europe, 1830-1930, Paris, Éditions de l’Atelier, 1999), et a contribué, par un ouvrage classique, à l’histoire des exclus en Europe. Ces travaux servent ici de socle au traitement d’un sujet qui dépasse la dimension économique pour interroger la réalité sociale des personnes à la fois pauvres et mobiles, analyser les formes normatives d’encadrement et la construction sur la longue durée d’une figure dont les contours évoluent au cours des siècles. L’ouvrage aborde ainsi les processus successifs d’étiquetage qui renforcent les discriminations et il constitue par là même une étude critique des illusions sur lesquelles se sont bâties les politiques publiques.
3 Le parcours chronologique adopté traverse les siècles et synthétise des chapitres essentiels étudiés, parfois à la marge, par les historiens des différentes périodes. Les troupes d’errants et de vagabonds du Moyen Âge, assimilés à des mendiants, suscitent la répulsion et la fascination et se trouvent à la fois protégés par l’Église et réprimés par les autorités des villes et des campagnes (chap. 1). À la suite des travaux de Bronislaw Geremek, A. Gueslin relève que l’errance fonctionne comme « un sismographe de la conjoncture » (p. 27) qui révèle les ambivalences de la société médiévale et manifeste, en temps de crise, les crispations suscitées par le « mauvais pauvre ». Pour la période moderne, l’auteur relève la consolidation d’une stigmatisation sociale et le maintien d’une certaine intégration à la société locale du temps (chap. 2 et 3). Désigné comme une « pure construction sociale » (p. 52), le vagabondage résulte d’une multitude d’itinéraires suivis par des travailleurs pauvres en route, des saisonniers, des saltimbanques, des soldats démilitarisés ou des déserteurs, en somme toute une population qui s’agrège couramment à la société des campagnes ou des villes. Les regroupements par bandes et la crainte des épidémies suscitent l’attention des autorités et expliquent l’adoption de premières règlementations visant à identifier et réprimer des formes jugées dangereuses de vagabondage : l’échec des mesures radicales, comme l’invention de l’Hôpital Général à Paris ou les peines de galères, conduit à l’instauration du projet d’un enfermement global dans les dépôts de mendicité, institués en 1764.
4 La transformation du regard sur la grande pauvreté et le vagabondage au xixe siècle constitue la partie centrale de l’ouvrage (chap. 4 à 8) et l’analyse présente, suivant une démonstration efficace, le basculement à l’œuvre. D’un côté, les roman- tiques contribuent à une écriture du vagabondage qui exalte les capacités de résistance du vagabond, sa liberté et la poésie qui s’attache à son existence. La pensée progressiste le présente aussi comme un résistant à l’asservissement du travail industriel et comme une victime de l’aliénation. D’un autre côté, les moralistes et les réformateurs dénoncent ce qu’ils qualifient d’opposition récurrente au travail, la corruption morale profonde du vagabond et le danger supposé qu’il représenterait pour l’ordre social. Marx lui-même distingue d’un côté les travailleurs relégués aux marges de la société du travail et ceux qu’il qualifie de misérables, exclus ou victimes de l’industrie, qui viennent rejoindre les « classes dangereuses » dans « l’enfer du paupérisme » (p. 199). Cette description confère à ces groupes une identité trouble : ils seraient à la fois une émanation du prolétariat, mais distincts voire ennemis du prolétariat ordinaire et en cela soutien objectif du patronat. Situé en dehors du mouvement social, ou de l’image du corps social, forgé par les théories organicistes, l’errant est suspect par nature et s’apparente à un corps étranger. A. Gueslin montre parfaitement comment le thème de la marginalité sociale est peu à peu secondé par celui de la sauvagerie ou de la barbarie au point de susciter des études approfondies sur l’atavisme fondamental d’une race supposément dominée par l’instinct vagabond voire dégénérescente. Toutes les sciences positivistes s’emparent d’une question dont les résonnances sont nombreuses dans la société du xixe siècle, par la littérature ou la presse : médecine sociale, hygiénisme, anthropologie, criminologie, psychologie, psychiatrie, statistique. En montrant les positionnements idéologiques, plus complémentaires que concurrents, adoptés par les « entrepreneurs de morale », les réformateurs, modérés ou radicaux, A. Gueslin montre comment se consolident durablement des mythes qui fondent des positions telles que la compassion ou la dénonciation hostile. Avec l’avènement de la Troisième République, l’oscillation entre des mesures répressives, de contrôle, d’identification et de réclusion, et la volonté annoncée de protéger et d’éduquer manifeste l’étendue des contradictions qui traversent la fin du xixe siècle.
5 Dans une dernière partie, consacrée au xxe et au début du xxie siècle (chap. 9 à 13), A. Gueslin expose les raisons économiques et sociales d’un déclin numérique du vagabondage, l’atténuation de la répression et le poids croissant des institutions caritatives dans le traitement de ce qui devient peu à peu un « problème de société », voire, épisodiquement, une question politique. À la distance, à la compassion et à l’exclusion succèdent le dégoût et la peur, l’empathie et l’administration, plus ou moins efficace, de la prévention et de l’assistance. Le renouvellement des formes de l’errance et la construction de nouvelles figures du vagabond, à travers celle du « clochard romantique » ou du « SDF », manifesterait alors davantage la transformation des imaginaires plutôt qu’une réalité anthropologique de la condition des pauvres errant, les zonards, « simplement des individus ordinaires tentant de s’adapter, comme ils peuvent, aux contraintes de leur dénuement » (p. 389). Les parties les plus fortes de l’ouvrage sont précisément celles qui relèvent de l’observation anthropologique de la « rue au ras du sol », lorsque l’historien se transforme en explorateur et propose, sans ciller, une vue frontale et saisissante de la vie errante : les raisons sociales, conjoncturelles ou personnelles qui conduisent sur la route, les illégalismes, l’alimentation, l’alcoolisme, les sexualités et les pratiques du corps, les émotions, les effets du quotidien sur des sentiments tels que la honte ou l’honneur. Pour chaque époque, A. Gueslin offre une plongée sans fards dans un monde qui ne parle pas ou très peu, en recourant à des sources très nombreuses relevant de la littérature, de la culture populaire, des enquêtes journalistiques, mémoires de vie et collectes de témoignages issus de différentes enquêtes. Il révèle ainsi les impasses d’une approche normalisatrice et des explications univoques ou essentialistes qui expliquent le vagabondage comme le résultat d’une seule cause ou de certaines prédispositions.
6 À de multiples reprises, la narration historique rencontre la communauté des Roms, ou Tsiganes, dont la figure apparaît emblématique de l’errance et d’une vie placée apparemment sous le signe de la précarité. On pourra regretter toutefois qu’aucune analyse ne vienne préciser la diversité, sociale ou régionale, de ces populations et, surtout, le fait que la plupart des compagnies de Bohémiens de l’époque moderne, des caravanes plus contemporaines ou des campements de « Gens du voyage » se distinguent totalement des vagabond isolés, en particulier par une cohésion familiale transgénérationnelle, un ancrage généralement très fort à un territoire et une intégration totale aux réseaux transactionnels de l’économie rurale ou urbaine. On pourra regretter aussi l’absence totale de références à l’abondante bibliographie anglophone consacrée précisément à l’homelessness, ou aux travaux de Wolfgang Ayaß pour l’Allemagne, qui auraient permis d’enrichir encore davantage la grille d’analyse. Certes, dans ce domaine comme dans d’autres, l’introduction de schémas comparatistes reste très rare et aucune entreprise collective et internationale n’est venue encore stimuler cette histoire nécessaire et urgente des pauvres parmi les pauvres, à laquelle l’ouvrage d’André Gueslin contribue très utilement.
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