Derek Massarella, Japanese Travellers in Sixteenth-Century Europe. A Dialogue Concerning the Mission of the Japanese Ambassadors to the Roman Curia (1590), Londres, Ashgate/Hakluyt Society, 2012, 481 p.
- Par Hélène Vu Thanh
Pages 675m à 703m
Citer cet article
- THANH, Hélène Vu,
- Thanh, Hélène Vu.
- Thanh, H.-V.
https://doi.org/10.3917/rhis.143.0675m
Citer cet article
- Thanh, H.-V.
- Thanh, Hélène Vu.
- THANH, Hélène Vu,
https://doi.org/10.3917/rhis.143.0675m
1 Cet ouvrage est la traduction et l’édition du De missione legatorum, dialogue composé par les jésuites et publié à Macao en 1590. La traduction en anglais du texte original latin est le fait de Joseph Moran (décédé en 2006), tandis que l’appareil critique est réalisé par Derek Massarella.
2 La rédaction du De missione legatorum se fait à la suite du voyage en Europe de quatre jeunes samouraïs originaires du Kyushu et convertis au christianisme. Les garçons, accompagnés de leurs chaperons jésuites, quittent le pays du Soleil levant en 1582 ; ils atteignent Cochin en Inde en 1583, avant d’arriver à Lisbonne en 1584. Ils effectuent un séjour au Portugal, en Espagne puis en Italie, et sont reçus à cette occasion par les plus grands princes européens, dont Philippe II d’Espagne. Le but de leur voyage est atteint lorsqu’ils rencontrent les papes Grégoire XIII et Sixte V à Rome. Les Japonais quittent l’Europe en 1586 et sont de retour à Nagasaki en 1590. L’instigateur de ce vaste projet est le jésuite Alessandro Valignano, visiteur (c’est-à- dire inspecteur) des missions aux Indes orientales, qui conçoit également l’idée d’un livre narrant les aventures des jeunes Japonais.
3 Ce voyage des ambassadeurs japonais s’inscrit dans un contexte d’essor de la mission jésuite dans l’archipel nippon. Valignano, qui effectue un séjour au Japon entre 1579 et 1582, se veut le promoteur de la politique d’accommodation : celle-ci promeut l’adaptation du christianisme aux conditions religieuses et sociales japonaises, afin de faciliter les conversions et l’acceptation du catholicisme par les Japonais. Cette politique n’est pas nouvelle, mais Valignano propose d’en étendre le champ d’application au Japon, ce qui n’est pas sans susciter des tensions au sein de la Compagnie de Jésus. En outre, le visiteur se préoccupe de défendre le monopole jésuite sur la mission du Japon et il se prononce contre l’envoi d’un évêque dans l’archipel nippon. L’ambassade des jeunes samouraïs a donc pour objectif de faire valoir les vues du visiteur auprès des instances romaines, d’attirer l’attention sur la mission japonaise et de récolter des fonds pour cette entreprise. Mais elle est aussi destinée à promouvoir la gloire du christianisme et la grandeur de l’Europe auprès des quatre Japonais qui, de retour dans leur pays, ne manqueront pas de diffuser une image positive des Européens auprès de leurs compatriotes.
4 Déterminé à tirer parti du succès de l’ambassade, Valignano décide d’en publier un récit dès 1590, dans le but de fournir un ouvrage pour l’apprentissage du latin dans les établissements scolaires jésuites du Japon, ouverts dans les années 1580. L’ouvrage est donc orienté vers un public exclusivement japonais. Mais le livre a également pour objectif de permettre un rapprochement culturel entre Européens et Japonais, car ces derniers ne connaissent rien de l’Europe et ont souvent une mauvaise opinion des Européens et des missionnaires. Le visiteur confie la rédaction de l’ouvrage à un jésuite, Duarte de Sande, qui s’attelle à la traduction en latin du texte espagnol relatant l’ambassade. L’on ne connaît pas l’auteur exact de ces notes, écrites au cours du voyage et aujourd’hui perdues, mais il est certain que Valignano a au moins supervisé leur rédaction. Duarte de Sande compose ainsi un dialogue avec l’aide de plusieurs jésuites ayant accompagné les ambassadeurs. Il s’appuie également sur les journaux rédigés par les Japonais au cours du périple, mais dont les textes ne sont pas parvenus jusqu’à nous. La rédaction du De missione est donc le résultat d’un effort collectif, sous la direction du visiteur des Indes orientales.
5 Le récit du voyage est construit sous la forme d’un dialogue entre les quatre ambassadeurs et deux de leurs parents, demeurés au Japon et désireux d’entendre le récit de leurs aventures. Le dialogue est divisé en trente-quatre chapitres qui sont autant de rencontres entre les différents acteurs autour d’un thème précis. Le texte suit l’ordre chronologique du périple des ambassadeurs. Ces derniers commencent par raconter leur voyage jusqu’à Cochin et c’est l’occasion pour l’auteur de revenir sur la présence portugaise en Asie, sur l’action de la Compagnie de Jésus en Inde et de souligner la nécessité de combattre les puissances musulmanes de la région. Les ambassadeurs décrivent ensuite longuement l’Europe pour leurs interlocuteurs : ils s’attachent à détailler les titres et rangs utilisés, les coutumes ayant trait à la nourriture ou à l’habillement, la richesse des différents royaumes. La grandeur des cités occidentales est exaltée, tandis qu’un tableau idyllique de la vie qu’on y mène est dépeint. Le récit se poursuit par la visite des différentes villes européennes parcourues par les Japonais, avant de culminer avec leur arrivée à Rome. Les ambassadeurs décrivent en détail la puissance du pape et leur entrevue avec ce dernier. Le dialogue se poursuit par le voyage de retour vers le Japon et une description de la Chine. Enfin, le récit s’achève sur une description du monde et sur la puissance de l’Europe due à son adhésion au christianisme.
6 Le ton du De missione sonne souvent comme arrogant, vantant la supériorité de l’Europe sur le Japon, ce qui fait qu’il a été longtemps considéré comme une œuvre de propagande jésuite, teintée d’un fort européocentrisme. L’ouvrage est cependant plus complexe qu’il n’y paraît. Le choix de la forme dialoguée n’est pas anodin et vise à créer un pont entre Européens et Japonais, capables de débattre de leurs coutumes respectives et de se comprendre mutuellement. Le livre relève également du genre des descriptions laudatives des villes (laudes civitatum) qui apparaît dès le Moyen Âge. La particularité du De missione est de s’adresser non pas à une audience européenne, comme le veut la tradition, mais à un public non-européen.
7 La présente édition et traduction anglaise du De missione vient utilement compléter la double édition latine et portugaise du texte faite par Américo da Costa Ramalho et Sebastião Tavares et publiée à Coimbra en 2009. L’introduction de Derek Massarella replace parfaitement l’œuvre dans le contexte particulier de la mission jésuite du Japon et des rapports entre Européens et Japonais. L’appareil critique est également fourni, grâce à d’importantes notes de bas de pages et de nombreuses références à des ouvrages sur la mission japonaise faisant autorité ou même à d’autres sources. L’ensemble est regroupé dans une solide bibliographie à la fin de l’ouvrage. Nul doute que cette nouvelle édition du De missione legatorum est d’une grande utilité pour tous ceux qui s’intéressent aux phénomènes de circulation entre le Japon et l’Europe.
8 Hélène Vu Thanh