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Compte rendu

Monique Debus Kehr, Travailler, prier, se révolter. Les compagnons de métier dans la société urbaine et leur relation au pouvoir. Rhin supérieur au xve siècle, Strasbourg, Publications de la Société Savante d’Alsace, « Recherches et Documents » 77, 2007, 436 p.

Pages 675g à 690g

Citer cet article


  • Mayade-Claustre, J.
(2014). Monique Debus Kehr, Travailler, prier, se révolter. Les compagnons de métier dans la société urbaine et leur relation au pouvoir. Rhin supérieur au xve siècle, Strasbourg, Publications de la Société Savante d’Alsace, « Recherches et Documents » 77, 2007, 436 p. Revue historique, 671(3), 675g-690g. https://doi.org/10.3917/rhis.143.0675g.

  • Mayade-Claustre, Julie.
« Monique Debus Kehr, Travailler, prier, se révolter. Les compagnons de métier dans la société urbaine et leur relation au pouvoir. Rhin supérieur au xve siècle, Strasbourg, Publications de la Société Savante d’Alsace, “Recherches et Documents” 77, 2007, 436 p. ». Revue historique, 2014/3 n° 671, 2014. p.675g-690g. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2014-3-page-675g?lang=fr.

  • MAYADE-CLAUSTRE, Julie,
2014. Monique Debus Kehr, Travailler, prier, se révolter. Les compagnons de métier dans la société urbaine et leur relation au pouvoir. Rhin supérieur au xve siècle, Strasbourg, Publications de la Société Savante d’Alsace, « Recherches et Documents » 77, 2007, 436 p. Revue historique, 2014/3 n° 671, p.675g-690g. DOI : 10.3917/rhis.143.0675g. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2014-3-page-675g?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.143.0675g


1 Cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2006, est une solide contribution à la connaissance des sociétés urbaines et du monde des métiers dans l’espace rhénan au xve siècle, dont la lecture est profitable à tous ceux qu’intéresse l’histoire du travail et de ses formes d’organisation au bas Moyen Âge et au début de l’époque moderne. L’auteur apporte aux historiens plus habitués sur ce thème aux caractères des espaces parisiens, flamands, anglais ou italiens, un utile éclairage sur les réalités des villes des marges occidentales de l’Allemagne.

2 L’ouvrage s’organise en trois parties dont on peut dire d’emblée qu’elles sont d’un inégal intérêt. De manière générale, il souffre d’un défaut d’articulation qui occasionne des redites et d’un manque d’explicitation des enjeux et méthodes d’enquête. L’auteur commence ainsi par chercher à situer les compagnons de métier, c’est-à-dire les salariés de l’industrie et du commerce, dans la société citadine. Mais la détermination de leur place dans la stratification urbaine qui est proposée en ouverture de la première partie de l’ouvrage n’emporte guère la conviction : comme souvent dans les études historiques menées en termes de stratification sociale, à force de démultiplier les « couches sociales » et les degrés en fonction d’une multitude de critères, mêlant des qualifications médiévales et des paramètres définis par l’historien, on perd l’utilité même d’un tel découpage de la société étudiée. Si le caractère pluridimensionnel de l’identité sociale rend de toutes façons difficile l’assignation de chacun à une « couche sociale », l’hétérogénéité de l’ensemble regroupant les « compagnons » des différents métiers de plusieurs villes implique sans doute de préférer une autre méthode d’analyse. L’unité du groupe des compagnons se révèle précisément problématique : comme on le sait, intégrés aux métiers de chaque ville, mais soumis aux maîtres, ils jouissent au mieux d’une reconnaissance sociale et politique indécise. La deuxième partie montre qu’ils peuvent s’organiser en confréries et en associations spécifiques, propres à chaque ville et rarement interprofessionnelles, contre lesquelles les autorités citadines prennent des mesures d’interdiction. La troisième partie révèle pour sa part la lutte de certains groupes de compagnons pour fédérer leurs forces d’une ville à l’autre à une échelle régionale. On comprend donc que des compagnons portent bien la conscience de la spécificité de leurs intérêts face à leurs maîtres, mais l’idée de l’existence d’un groupe social interprofessionnel et interterritorial des compagnons rhénans du xve siècle semble en elle-même problématique et c’est comme telle qu’il aurait sans doute fallu la traiter. Une autre difficulté posée par la construction de l’ouvrage concerne le traitement des lansquenets d’une part, celui des musiciens, jongleurs, acrobates et danseurs d’autre part. Si leur prise en compte semble indispensable à une appréhension exhaustive du salariat citadin, leur intégration dans un chapitre consacré à l’image des salariés pose plus de questions qu’elle n’en résout, tant les spécificités de leurs activités pèsent sur l’estime sociale de ces professionnels.

3 Au-delà de ces développements contestables, l’auteur offre dans la première partie de l’ouvrage des éléments substantiels sur la condition salariale : sur le niveau des salaires, au sujet desquels les autorités citadines légifèrent, sur les conditions d’accès à la maîtrise (taxe d’adhésion, cotisation, armure), sur l’itinérance caractéristique du compagnonnage, qui apparaît dès le xive siècle pour se généraliser au cours du xvie siècle. L’ouvrage comporte des indications précises sur le coût des dépenses d’habillement et de nourriture, mais on regrettera qu’une enquête systématique visant à reconstituer le budget d’un salarié n’ait pu être menée, faute sans doute d’une documentation adéquate.

4 La deuxième partie consacrée aux confréries et associations de compagnons repose sur un corpus réglementaire composé de vingt-cinq statuts de Bruderschaft et Gesellschaft du xve siècle. On ne saurait résumer ici la richesse des informations fournies par ces documents et longuement commentées par l’auteur. Notons simplement que le rôle des autorités urbaines et corporatives est loin d’être négligeable dans celles-ci et que les compagnons semblent volontiers élire les couvents franciscains et les hôpitaux pour y placer le cierge de leur confrérie, y organiser leurs funérailles et y faire dire des messes anniversaires. Pour M. Debus Kehr, si ces regroupements de compagnons apparaissent bien comme l’expression d’un statut social reconnu aux salariés, les règlements corsètent étroitement leurs droits et apparaissent comme des outils de disciplinarisation de travailleurs qui sont souvent des néo-citadins. Cette deuxième partie suggère bien ce qu’une étude systématique d’un corpus construit et homogène de ces textes réglementaires pourrait apporter à la connaissance de l’intégration du salariat dans les villes du bas Moyen Âge. On aimerait également pouvoir préciser les distinctions entre confrérie et association : les usages sociaux de ces regroupements sont-ils différents ? Comment expliquer le choix de telle ou telle formule de regroupement ? Enfin, la possibilité de comparer les regroupements exclusifs (compagnons ou maîtres) et mixtes (compagnons/maîtres) dans la documentation rhénane ouvre des perspectives de recherche intéressantes.

5 La troisième partie du livre de M. Debus Kehr est la plus neuve. Elle aborde les rapports entre les compagnons, les maîtres des métiers et les pouvoirs municipaux rhénans dans lesquels les métiers (Handwerk puis Zunft) trouvent leur place à la fin du xiiie siècle ou au cours du xive siècle. Elle montre en particulier les coalitions citadines qui se forment pour juguler les revendications et contrer les formes d’auto-organisation des compagnons : en 1361, une charte commune à treize villes légifère sur l’embauche et les salaires des compagnons meuniers ; en 1399 un règlement est adopté par dix-neuf villes, deux seigneurs et les maîtres cordonniers de ces villes contre les « désordres dus aux compagnons cordonniers », en particulier contre la pratique par les salariés du boycott de certains maîtres ; en 1436, la Knechteordnung (ordonnance des compagnons), adoptée par toutes les grandes villes du Rhin et d’autres villes de l’Empire pour s’appliquer à tous leurs métiers et remaniée à plusieurs reprises jusqu’en 1473, interdit en particulier les regroupements de compagnons ou de maîtres non autorisés par les autorités municipales et tous les regroupements de compagnons à l’exception des confréries. Face à la cohésion des maîtres et des pouvoirs citadins d’une part, au développement d’une législation interterritoriale d’autre part, l’auteur montre, grâce à l’exploitation de la correspondance échangée entre les groupes de compagnons et les magistrats urbains, les parades trouvées par certains groupes de compagnons : boycott d’une ville, comme les compagnons pelletiers de Strasbourg (1423, 1470) ; appel à la protection d’un seigneur, en l’occurrence le bailli de Rouffach pour les compagnons cordonniers en 1407 ; soutien mutuel d’une ville à l’autre pour les compagnons pelletiers de Strasbourg rejoints par ceux de Colmar, Fribourg et Willstätt en 1470, pour s’opposer – avec succès – aux nouvelles pratiques de placement des compagnons chez les maîtres.

6 La conclusion permet finalement au lecteur de renouer les fils d’un propos parfois redondant, parfois hésitant, mais qui s’avère très riche et très suggestif sur la structuration du salariat tardomédiéval et la typologie de ses formes de regroupement.

7 Julie Claustre


Date de mise en ligne : 25/09/2014

https://doi.org/10.3917/rhis.143.0675g