Alain Lottin et Laurence Delsaut, Sentences criminelles de la gouvernance de Lille, 1585-1635. Étude, documents et dessins du registre 12 120 des Archives municipales de Lille, Arras, Artois Presses Université – Archives municipales de Lille, 2012, 313 p.
- Par Diane Roussel
Pages 385p à 419p
Citer cet article
- ROUSSEL, Diane,
- Roussel, Diane.
- Roussel, D.
https://doi.org/10.3917/rhis.142.0385p
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https://doi.org/10.3917/rhis.142.0385p
1 Alors que les annexes documentaires aux publications scientifiques se font rares, laissant inaccessibles nombre d’archives anciennes, on ne peut que se réjouir de la parution des Sentences criminelles de la gouvernance de Lille, 1585-1635. L’ouvrage présente l’édition partielle d’un des registres de la gouvernance de Lille, connus pour les dessins naïfs réalisés par les clercs de justice dans les marges des volumes. Répondant à la demande des Archives municipales de Lille, les auteurs mettent l’archive à l’honneur grâce à un travail de paléographie et d’édition très soigné qui en fait une belle publication et un outil de travail précieux. Les 989 sentences prononcées entre 1585 et 1635 sont présentées en fin de volume dans une table analytique de 40 pages, et plus de 120 d’entre elles sont reproduites in extenso, sous la forme d’une photographie suivie de sa transcription. Cette large collection de documents est introduite et mise en contexte dans des chapitres qui présentent les types de crimes poursuivis puis les types de peines prononcées. Destiné à un public élargi, le texte fournit des analyses auxquelles un public plus averti pourra parfois regretter un manque de précision quantitative et un appareil critique restreint. Certes, comme l’indique Alain Lottin en introduction (p. 14), le seul registre 12 120 ne permet pas de dresser une étude exhaustive de la criminalité de la région et de sa répression ; toutefois, l’étude aurait certainement gagné à oser davantage la comparaison régionale et internationale pour mieux souligner encore les spécificités locales et le caractère exceptionnel du registre.
2 Tribunal du prince aux Pays-Bas espagnols, la gouvernance a compétence sur les cas royaux et sur les crimes et délits commis par les ressortissants de la châtellenie de Lille, à la notable exception des bourgeois et manants de la ville de Lille qui conservent le privilège de relever du Magistrat de la cité. Le registre saisit donc une partie de la criminalité rurale du plat pays lillois, dont l’étude met classiquement en évidence l’omniprésence de la violence au village. Les atteintes aux personnes représentent 40 % des sentences étudiées, parmi lesquelles on compte 149 cas d’homicides. Les caractères et les mécanismes de la violence du plat pays lillois confirment le schéma dégagé par Robert Muchembled pour l’Artois (La Violence au village. Sociabilité et comportements populaires en Artois du xve au xviie siècle, Turnhout, Brepols, 1989) : ducasses, kermesses et autres fêtes, ainsi que la fréquentation ordinaire du cabaret, fournissent des circonstances propices aux rixes, qui deviennent sanglantes lorsque sont tirés les couteaux. On voit ainsi comment, aux Pays-Bas espagnols, l’alcool agit comme un exutoire aux difficultés de l’existence et favorise les dérapages violents.
3 Le contexte politico-religieux façonne en partie la criminalité saisie par le registre. Les atteintes aux biens (près d’1/5e des sentences étudiées) désignent des cas de vols sophistiqués, d’escroqueries et de faux, mais aussi de vols aggravés par l’effraction, la violence ou le sacrilège qu’engendre la succession des guerres et des démobilisations sur fond de crise économique et sociale. En 1626-1627, des bandes de brigands « chauffeurs de pieds » terrorisent la région : deux d’entre eux sont roués sur la Grand’Place de Lille, supplice exceptionnel à la hauteur de l’effroi provoqué. Quant aux affaires religieuses, elles concernent un peu plus de 15 % des sentences étudiées. À l’ombre de Lille, citadelle catholique dressée face aux Provinces-Unies rebelles, la poursuite des « hérétiques » et des « mal sentans » du catholicisme disparaît aux alentours de 1605 : le clergé de la Contre-Réforme prend le relais de la justice pour encadrer et contrôler les fidèles. C’est à ce moment que débute la répression de la sorcellerie ; mais avec 25 cas seulement, en outre modérément punis, la gouvernance de Lille n’exerce pas la chasse aux sorcières qui enflamme alors la Flandre et le Douaisis voisins.
4 Registre de sentences, le document renseigne avant tout sur l’exercice de la pénalité par le tribunal royal. Le plus souvent, la gouvernance fait preuve d’une relative modération mais réserve des punitions exemplaires aux crimes les plus graves : 10 % des sentences portent une condamnation à mort tandis que l’élargissement est le plus souvent prononcé par le juge. Les dessins qui ornent les marges du registre renseignent sur les modalités concrètes du spectacle punitif à Lille. On y voit des condamnés à l’amende honorable, en chemise, tête et pieds nus, porter une torche ardente pour expier leur crime par les rues ; des charrettes remplies d’assassins conduits aux carrefours et places de la ville pour y être fustigés de verges. Pendaisons, décapitations et quelques bûchers sont également représentés dans leurs moindres détails, forme de l’échafaud, position du corps du condamné et gestes du bourreau. Le registre lillois donne ainsi à voir, avec une rare précision, la pédagogie de l’effroi productrice d’obéissance dans les villes des Pays-Bas espagnols au tournant des xvie et xviie siècles (R. Muchembled, Le Temps des supplices. De l’obéissance sous les rois absolus, xve-xviiie siècle, Paris, A. Colin, 1992).
5 Comme ailleurs toutefois, la grande rigueur s’applique aux seuls actes accompagnés de circonstances aggravantes. En outre, le prince peut accorder sa grâce à nombre d’auteurs de crimes considérés comme pardonnables, ainsi que l’attestent les milliers de lettres de rémission accumulées à la Chambre des Comptes de Lille. Pourtant, le registre comporte surtout des refus d’entérinement de rémissions, manifestation d’un zèle particulier de la Gouvernance à appliquer l’ordonnance criminelle de Philippe II de 1570, et notamment l’obligation faite aux juges d’exécuter les peines dans les 24 heures qui suivent la publication de la sentence, limitant ainsi la possibilité d’un ultime recours. En documentant les échecs et les résistances à la rémission au niveau local, le registre lillois apporte une pierre supplémentaire au renouveau des études sur la pratique de la grâce royale, processus plus complexe et plus heurté que les seules séries émanant des Chancelleries centrales le laissent apercevoir.
6 Diane Roussel