Valérie Assan, Les Consistoires israélites d’Algérie. « L’Alliance de la Civilisation et de la Religion », Paris, Armand Colin, coll. « Recherches », 2012, 479 p.
Pages 715l à 744l
Citer cet article
- STORA-LAMARRE, Annie,
- Stora-Lamarre, Annie.
- Stora-Lamarre, A.
https://doi.org/10.3917/rhis.133.0715l
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- Stora-Lamarre, A.
- Stora-Lamarre, Annie.
- STORA-LAMARRE, Annie,
https://doi.org/10.3917/rhis.133.0715l
1 Le livre de Valérie Assan, Les consistoires israélites d’Algérie « l’alliance de la Civilisation et de la Religion », est issu de sa thèse, soutenue en 2010 à l’Université Paris 1 Sorbonne et récompensé en 2011 par le Prix de thèse d’études juives en langue française de la Société des études juives. L’auteure y explore la façon dont les juifs d’Algérie devinrent des Français israélites en moins d’un demi-siècle, en prenant pour fil directeur la création du Consistoire israélite algérien siégeant à Alger et de deux consistoires provinciaux siégeant à Oran et Constantine créés par l’ordonnance du 9 novembre 1845. Les juifs d’Algérie apparaissent dans l’histoire de France du xixe siècle lorsqu’ils sont émancipés par le décret signé par Isaac Adolphe Crémieux le 24 octobre 1870. Même si cette mesure avait été préparée sous le Second Empire par le ministère Ollier, la place accordée à Crémieux met en lumière de façon symptomatique le rôle joué par un groupe d’israélites français dans l’émancipation de leurs coreligionnaires de la colonie. Le recensement de 1901 fait état de 57 132 israélites mais ce chiffre ne concerne que les juifs devenus français par le décret du 24 octobre 1870 ou issus de juifs devenus français par ce décret. Il faut y ajouter les juifs ayant acquis la nationalité française par d’autres voies, ainsi que les juifs étrangers pour la plupart venus de Tunisie et du Maroc, ce qui conduit à une estimation de 75 000 individus environ – incluant les juifs du Sud.
2 L’originalité du livre vient de l’identification d’un manque : la symbolique et la pratique de l’ordonnance de 1845 n’avaient fait jusqu’ici l’objet d’aucune étude spécifique de l’ordre du politique et du social. L’ordonnance de 1845 eut pour conséquence, en effet, de créer un écart qui ne cessa de se creuser avec les « indigènes musulmans » pour reprendre la terminologie de l’époque car, jusque-là, juifs et musulmans avaient dans la société coloniale le même statut « d’indigène ». Valérie Assan montre comment dans le cas du judaïsme algérien où le religieux était prégnant dans les moindres détails de l’existence quotidienne, les juifs allaient désormais penser et vivre leurs relations entre le religieux et le politique pour sortir du statut du juif « indigène ». Le récit chronologique rappelle comment le statut de dhimmi (les peuples du Livre) sous la Régence ottomane jusqu’à la veille de la prise d’Alger faisait du juif un sujet protégé qui bénéficiait d’une relative autonomie pour s’administrer mais restait soumis à toutes sortes de mesures vexatoires en terre d’Islam. Comment alors les consistoires vont-ils instaurer le passage d’une société fermée, qui s’administrait librement mais qui était repliée sur elle-même, à une société ouverte où l’individu pouvait imaginer de nouveaux horizons professionnels et plus largement sociaux ? Comment le Consistoire fut-il en Algérie une usine de la citoyenneté ? Et si ce fut le cas, quels moyens furent mis en œuvre pour remplir cette mission ?
3 Dans les années 1830 et 1840, il existait en France un véritable consensus au sein de l’élite juive française autour du projet consistorial. Ces institutions avaient accompagné l’évolution socio-économique des juifs, qui se caractérisait par l’amélioration des conditions matérielles, le progrès de la scolarisation des enfants, l’accès aux professions libérales et aux métiers de la fonction publique, certains individus menant de brillantes carrières. Les juifs d’Alsace et de Lorraine qui représentaient 80 % de la population juive du territoire français en 1808, avaient amorcé un mouvement d’émigration dans les villes de France et notamment à Paris qui allait devenir en quelques décennies le centre du judaïsme français. Dans cette société en mutation où toutes sortes de points de vue furent exprimés, la question qui traversait la société était de savoir si les juifs étaient des êtres différents, donc moins civilisés, dans un contexte doctrinal où l’idée de civilisation se trouvait de plus en plus systématiquement associée au christianisme. Le programme du Consistoire central était clair : faire du juif un « israélite », c’est-à-dire pousser les juifs à se fondre autant que possible dans la société française afin de ne pas susciter l’antisémitisme sans pour autant les conduire à renier leur judaïsme. Croyant dans la philosophie de la régénération, les dirigeants du judaïsme français s’estimaient investis d’une mission auprès de leur « coreligionnaires africains ». Le sous-titre du livre « L’alliance de la Civilisation et de la Religion » prend alors tout son sens. Alors que se développait le discours sur la mission civilisatrice de la France dans cette partie du globe, les juifs de France se prirent à considérer que leur rôle était de « sortir les juifs de “l’abaissement” et de les “moraliser” », autrement dit de les « régénérer ».
4 Pour comprendre comment les consistoires mirent en œuvre cette idée, Valérie Assan est partie de cet élément phare de l’histoire du judaïsme en terre d’Algérie qu’est l’ordonnance du 9 novembre 1845 qui fonda le Consistoire israélite algérien et elle en dresse l’historique. Les cultes réformés et israélite, administrés initialement par le ministre de la Guerre, passèrent par l’arrêté du 16 août 1848 sous l’autorité du ministre des Cultes et quant au culte musulman, il resta organisé sous l’autorité du ministre de la Guerre. Les consistoires israélites avaient été créés par le décret impérial du 17 mars 1808 dans tous les territoires de l’Empire français. Emprunté à l’organisation du culte protestant, le terme de consistoire désignait depuis le xvie siècle, dans le culte réformé, l’assemblée formée par le conseil de laïcs et le pasteur élu par eux. Ce même terme avait été repris dans les articles organiques adoptés le 18 germinal an X (avril 1802) organisant officiellement les cultes protestants. Concernant le culte israélite, le terme de consistoire désignait une assemblée de laïcs et de religieux chargés d’administrer une « synagogue ». À peine institués, les consistoires furent chargés de recenser les ministres du culte en exercice et de procéder à leur nomination officielle. Seuls les rabbins membres des consistoires, nommés directement par le gouvernement bénéficiaient d’un traitement de l’État. Comme les mosquées, les synagogues furent recensées et devaient être placées sous le contrôle du consistoire. Enfin, l’organigramme consistorial ignorait totalement les réalités du judaïsme maghrébin en établissant des relations hiérarchiques entre le Consistoire central algérien et ceux d’Oran et de Constantine placés sous son autorité.
5 On jugea que la meilleure solution pour hâter l’évolution des juifs « indigènes » était d’envoyer sur place des rabbins français issus de l’École centrale rabbinique de Metz. Cet établissement, ouvert en 1829, avait précisément pour vocation de former des rabbins « modernes », c’est-à-dire conformes à l’image que le Consistoire central voulait donner de ses ministres du culte. De fait, les deux principaux promoteurs du système consistorial, Altaras et Cohen, ne firent aucune confiance aux juifs d’Algérie pour s’administrer eux-mêmes. Dans quelle mesure la tradition fut-elle balayée avec la mise en place des consistoires ? Valérie Assan a identifié avec précision les bouleversements institutionnels et humains, pour savoir si le personnel placé à la tête des communautés juives fut renouvelé et, si tel fut le cas, dans quelle proportion. L’auteure a ainsi analysé l’évolution du judaïsme maghrébin sur une longue période et a établi la première borne chronologique de son étude non pas en 1845, date de la création des consistoires algériens mais en 1830, date de la conquête française. Si l’on considère que le Maure et le Juif étaient depuis le Moyen Âge les deux figures de l’Autre en Europe, l’auteur se demande s’il n’y eut pas en Algérie à partir de 1830 et du fait du contact direct des Français avec les « indigènes » une concurrence entre ces deux figures de l’altérité. La seconde borne chronologique s’est imposée d’elle-même, les consistoires cessèrent d’exister le 31 décembre 1908, après que la loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905 eut été déclarée applicable à l’Algérie par décret présidentiel du 27 septembre 1907.
6 La régénération de la « nation juive » au consistoire est tout d’abord passée par une modernisation institutionnelle. En effet, jusqu’en 1870, la législation visait à renforcer le système consistorial et à accroître le poids du Consistoire central sur les communautés juives d’Algérie. Après cette date et jusqu’à la fin de la période concordataire, les modifications de la réglementation furent toujours des mesures hostiles aux consistoires de la colonie. Alors que, jusque-là, la réforme des consistoires était toujours réclamée de l’intérieur, c’est-à-dire par des membres des consistoires, par la suite, les demandes émanèrent avant tout de personnalités extérieures aux communautés juives. Dans cette philosophie, la régénération devait se faire par les rabbins dont le métier était à repenser en référence au modèle culturel chrétien qui imprégnait une partie des juifs. On devait offrir une image présentable du prêtre israélite qui devait quitter ses spécificités à la fois dans son apparence et dans ses pratiques. Le Consistoire central souhaitait par conséquent replacer progressivement les rabbins traditionnels dont la formation était exclusivement religieuse par des pasteurs modernes qui, titulaires d’un savoir profane autant que talmudique, seraient les représentants d’un judaïsme en accord avec son temps.
7 L’ouverture de l’École centrale de Metz en 1829 avait constitué la première étape du contrôle de la formation du personnel religieux. Le projet de « régénérer », c’est-à-dire de rénover le judaïsme par le biais du rabbinat, paraissait d’autant plus pertinent à appliquer pour l’Algérie que pour les observateurs français, les rabbins maghrébins incarnaient la tradition et représentaient à certains égards l’arriération d’un monde engoncé dans des traditions ancestrales faites de superstitions. À titre d’exemple, le grand rabbin Cahen mit en place un règlement daté du 3 septembre 1868 qui interdisait de prier à voix haute pour certains prières ; il était aussi interdit de se déplacer, de bavarder ou d’emmener des enfants de moins de cinq ans à la synagogue. Il était également interdit aux femmes de pousser des « cris », en fait des youyous traditionnels. À l’issue de la conférence rabbinique de 1856, le choix de la langue française était rendu obligatoire pour la prédication dans les synagogues. En ce sens, écrit Valérie Assan, la plupart de ces rabbins se considéraient comme les hussards de l’israélitisme français et eurent à cœur de régénérer leurs coreligionnaires d’Algérie. Sur le plan politique, les rabbins jouèrent également un rôle de tout premier ordre pour favoriser l’émancipation politique des juifs d’Algérie ; directement en prônant la naturalisation individuelle puis collective. Indirectement, en poussant leurs ouailles à envoyer leurs enfants à l’école française, à se marier civilement et à se soumettre à l’obligation militaire. Consciemment ou non, jusqu’en 1870, ils appliquèrent aux juifs d’Algérie le modèle allemand d’émancipation selon lequel il fallait donner aux autorités des garanties de la volonté de devenir citoyens, autrement mériter l’émancipation. Aux côtés des rabbins, le personnel laïc de la communauté donna de bons administrateurs comme le montre l’itinéraire des frères Stora, Joseph, Daniel et Israël. Ce dernier obtint la citoyenneté française par décret du 6 juillet 1867 et fut fait chevalier de la Légion d’honneur en 1884. De fait, l’élite commerçante qui se trouvait à la tête des communautés juives joua un rôle de guide dans l’acculturation des juifs d’Algérie.
8 Partie à la recherche de la place des rabbins et du rôle des laïcs au sein des consistoires, Valérie Assan pose alors une question cruciale : régénérer veut-il dire mener une entreprise coloniale ? Parce qu’ils étaient pour la plupart étrangers au pays dans lequel ils exerçaient leurs fonctions, les rabbins venus de France apparurent à la population juive comme des intermédiaires auprès de l’administration coloniale et furent peut-être perçus comme des fonctionnaires coloniaux. En effet, avant 1870, leur action de « régénération » allait dans le même sens que celle de l’administration coloniale, avec laquelle ils collaborèrent, en particulier les préfets et les recteurs d’Académie. Toutefois, précise Valérie Assan, les rabbins et grands rabbins consistoriaux n’étaient pas vraiment des fonctionnaires coloniaux, parce que, tout en étant salariés par l’État, ils n’étaient pas considérés par ce dernier comme des fonctionnaires. De plus, s’ils se révélèrent comme des rouages essentiels de l’administration consistoriale, ils ne furent pas totalement soumis aux autorités gouvernementales. En effet, face à la contestation du décret Crémieux, puis pendant la crise anti-juive de la fin du siècle, ces rabbins surent se faire les défenseurs de leurs coreligionnaires. De plus, si la mise en place des nouvelles institutions maintint les rabbins « indigènes » dans une position de second rang au sein de la pyramide consistoriale, les rabbins indigènes qui effectuèrent des intérims aux postes consistoriaux se firent les auxiliaires des grands rabbins consistoriaux.
9 L’idée coloniale est elle-même complexe. Dans la chronologie qu’elle dresse en amont de la création des consistoires, l’auteure rappelle d’une part l’idéal de « fusion des races » qui avait séduit les esprits dans les années 1830-1840 et qui était prôné par Napoléon III lui-même à propos des musulmans. D’autre part, les Français d’Algérie comptaient de nombreux déportés de juin 1848 et du 2 décembre 1851. Dans le projet d’émanciper les juifs de la colonie, il y avait aussi une référence à l’émancipation des juifs de France de 1791 qui n’échappait pas aux opposants du régime impérial. Autre élément clef, le Senatus consulte de 1865 rencontra peu de succès. Seuls 400 juifs dont 146 « indigènes » et 194 musulmans se virent accorder la citoyenneté en application de ce texte. Musulmans et juifs avaient peur d’être privés de leur statut personnel qui fixait la trame de leur organisation religieuse et civile, notamment pour les divorces. Seulement six mille naturalisations d’indigènes furent ainsi prononcées pendant toute la période coloniale et plus tardivement dans le xixe siècle, le décret Crémieux apparut comme un décret émancipateur dans les milieux politiques libéraux. Le Consistoire central fut d’ailleurs le principal artisan du maintien du décret Crémieux ; il faut ajouter que les consistoires algériens se distinguèrent en plusieurs occasions dans la défense du droit des juifs. En effet, c’est grâce à l’action du grand rabbin Abraham Cahen que le serment more judaico en usage dans l’Europe médiévale qui, comme son nom l’indique, était réservé aux seuls juifs, fut aboli en 1874 dans la colonie. Lorsque, pendant la crise antisémite de la fin du siècle, des municipalités anti-juives radièrent de nombreux juifs des listes électorales, les consistoires réagirent en intentant des actions en justice. Le Comité de défense contre l’antisémitisme créé à Paris en 1898 eut des prolongements dans la colonie. Le rôle social et politique des Consistoires israélites d’Algérie fut d’autant plus important que les juifs subirent les attaques d’une société coloniale qui tendait à rejeter ses « indigènes », même devenus citoyens français. L’expression de « colonialisme juif » est donc à manier avec précaution. Ce qui distingue le colonialisme juif du colonialisme en général, c’est la divergence des objectifs : alors que pour les pays d’Europe, l’idéologie de la mission civilisatrice servit d’alibi pour justifier les appétits de domination économique et stratégique, et alors que la France créa progressivement une frontière presque infranchissable entre le citoyen français et l’indigène, le consistoire central se fixa pour horizon en Algérie l’émancipation des juifs du pays, un projet utopique qui devient réalité avec le décret Crémieux.
10 La démonstration proposée dans cet ouvrage offre une analyse exigeante de la condition des juifs d’Algérie au xixe siècle dans une société coloniale travaillée par l’idée de régénération. Ce désir de réforme conduisit les porte-paroles des juifs de France, les « hussards » du Consistoire, à une attitude paternaliste et même autoritaire vis-à-vis du judaïsme algérien. Eux qui souhaitaient si ardemment rénover le judaïsme algérien, espéraient par ce biais favoriser l’émancipation politique de leurs coreligionnaires. Dans l’approfondissement de ce paradoxe, cette étude très neuve apporte beaucoup sur la fabrication des modes de construction de l’identité des juifs d’Algérie qui se disaient à la fois français et israélites rejoignant en ce sens l’Histoire nationale de la France.
11 Annie Stora-Lamarre