Martyn Cornick (éd.), Jean Paulhan-Armand Petijean, Correspondance 1934-1938, Paris, Gallimard, Cahiers Jean Paulhan 15, 2010, 739 p.
- Par Michel Leymarie
Pages 937zf à 1001zf
Citer cet article
- LEYMARIE, Michel,
- Leymarie, Michel.
- Leymarie, M.
https://doi.org/10.3917/rhis.124.0937zf
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1 L’édition de la correspondance croisée de Jean Paulhan et Armand Petitjean – près de 700 lettres de l’un ou de l’autre, de février 1934 à octobre 1968 – fait sortir de l’oubli une figure intellectuelle importante de la fin des années trente et des années quarante. Martyn Cornick, tant par les lettres qu’il publie que par son introduction ou les notes fournies dans cette belle édition (la seule critique porte sur les références de l’index, dont les occurrences sont décalées par rapport aux lettres elles-mêmes), met bien en évidence la longue relation amicale entre un jeune écrivain et le mentor de ses débuts, une amitié qui n’est pas exempte, pendant la guerre, de secousses et de divergences, notamment sur la démocratie et le devenir de la France.
2 Petitjean, né en 1913, est d’une génération postérieure à celle des « pères fondateurs » de La Nouvelle Revue française. Paulhan, toujours en quête de collaborateurs à même de renouveler la capacité critique d’une revue dont il est le directeur, fait appel en 1934 à deux jeunes hommes : Roger Caillois et Armand Petitjean, qui publie en 1936 Imagination et réalisation, avant de composer un essai sur la jeunesse : « Disponibilité de la jeunesse française » (NRF, janvier 1937). Paulhan voit en ce dernier un « homme de génie » et Gaston Bachelard salue sa « culture immense étonnante ».
3 L’apport du jeune collaborateur à la revue, souligne Martyn Cornick, va être dès lors d’explorer le rôle de la jeunesse contemporaine et d’être attentif aux signes avant-coureurs d’une guerre qui vient, comme le fut Charles Péguy avant 1914. Les échanges épistolaires portent la marque de l’accord et de la confiance entre les deux hommes ; elles montrent la place que tient la référence au gérant des Cahiers de la Quinzaine. Petitjean devient secrétaire de la NRF, crée une nouvelle rubrique – « le Bulletin de la NRF » –, participe à la chronique « Air du mois ». Toutes les lettres permettent de voir de l’intérieur la fabrique de la revue et livrent de nombreux commentaires à chaud sur l’actualité politique et culturelle. Petitjean participe de ce bouillonnement intellectuel des années trente analysé par Jean-Louis Loubet del Bayle et Olivier Dard : il collabore à Vendredi, l’hebdomadaire du Front populaire, lance en 1939 le Courrier de Paris et de la Province qui ne connaît qu’un seul numéro.
4 L’Anschluss provoque chez lui comme chez Paulhan ou Schlumberger un « retournement patriotique » (M. Cornick) que vient renforcer Munich. Une lettre de septembre 1939 à Paulhan (« La France est une nation de second ordre, aujourd’hui ») fait écho à l’important article publié dans la NRF le même mois : « Après l’après-guerre ». Mobilisé à la déclaration de guerre, Petitjean apporte un témoignage qui est, lui, de premier ordre sur la Drôle de guerre ; il « ne demande qu’à faire la guerre », mais se trouve d’abord « réduit à la condition de guerrier appliqué » et redoute qu’il ne se passe rien. « L’Arrière n’est pas sain. Et particulièrement l’arrière politique », répond Paulhan (7 octobre 1939). Au début du mois de mai 1940, celui-ci reçoit un ensemble de témoignages sur le vif recueillis par son correspondant aux armées, qui offre, dit M. Cornick, « un instantané de l’état des esprits en France avant le désastre ».
5 Le 14 mai 1940, Petijean est blessé devant Forbach ; sa main est déchiquetée par un éclat d’obus. « Ne me considérez pas, je vous prie, comme un mutilé, mais comme un disponible » écrit-il le 25 mai. Le mois suivant paraissent les « Témoignages sur la guerre ». « Ce que je veux voir, c’est les Français dans leur vérité, même dans une Europe allemande », confie-t-il à Paulhan en juillet ; en août, il dit vouloir « organiser avec [ses] camarades les premiers groupes d’action révolutionnaire », renvoyant dos à dos ce qu’il nomme les conservateurs de gauche et de droite. En octobre, il entre comme codirecteur du bureau de la propagande au Secrétariat à la Jeunesse de Vichy et y travaille jusqu’en décembre 1940.
6 À la reprise de la NRF sous la direction de Drieu La Rochelle, ce mois-là, il se passe de l’avis de Paulhan et donne un texte intitulé « Le moment de la honte » (« Que ceux qui placent sincèrement quelque espoir dans la génération qui vient s’en assurent ; nous irons jusqu’au bout de notre réaction. ») donné auparavant au Journal des Compagnons de France, où il espère jouer en 1941-1942 un rôle majeur qu’il n’occupera pas. Dans Combats préliminaires, en septembre 1941, il juge que « dans un pays de vieux, les seules chances de révolution sont dans la jeunesse » et dit n’attendre « plus rien de la masse […] que de la pétrir avec un petit nombre de camarades, quels que soient leur origine et leur rang actuel, qui auront passé par des épreuves semblables ».
7 Pendant toute la période de la guerre, les échanges épistolaires avec Paulhan se font beaucoup plus rares. Ce « mystique de l’action », désireux de « combiner la littérature et l’action révolutionnaire » (Raymond Abellio), en appelle à une « Nouvelle Révolution française », écrit dans La Gerbe, dans Idées où il reprend la vieille conception d’une alliance entre l’Action française et le syndicalisme révolutionnaire. Il s’inscrit dans des thématiques et des sociabilités de Vichy, même s’il semble avoir parallèlement mené, à partir de 1942, des actions clandestines, au sein notamment des Équipes nationales. Dans la NRF, en août 1942, il avance « la nécessité d’une entente franco-allemande » « politique et active, entre une France forte et une Allemagne forte ».
8 En septembre 1944, il écrit à Paulhan qu’il a été « partisan depuis toujours, et plus que jamais, d’une révolution autoritaire, jeune et populaire » et dit regretter « amèrement, pour leur naïveté politique », des articles écrits sous l’Occupation. Les années de l’immédiat après-guerre le voient comparaître devant le comité d’épuration du Comité national des Écrivains mais bénéficier d’un non-lieu en 1946. La correspondance, confiante et amicale, entre Paulhan et Petitjean reprend alors avec l’intensité qu’elle avait avant la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la mort du premier. Dans un article d’Esprit d’août 1995, Petitjean écrit : « Sourd aux avertissements de quelques amis fidèles, en premier lieu Jean Paulhan, je poursuivais en somnambule mon rêve d’une “Nouvelle Révolution française” étendue à l’Europe, convaincu qu’il était plus important de lutter contre les causes de la défaite que contre ses conséquences. »
9 Les riches matériaux rassemblés à l’occasion de la publication de cette correspondance souvent inédite donnent à penser qu’une biographie complète d’Armand Petitjean apporterait beaucoup, elle aussi.
10 Michel Leymarie