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Compte rendu

Charles Kecskeméti, Pour comprendre l’autre Europe. Recueil d’essais, Paris, Honoré Champion, Bibliothèque d’études de l’Europe centrale 8, 2011, 403 p.

Pages 937z à 992z

Citer cet article


  • Claude Michaud, C.-M.
(2012). Charles Kecskeméti, Pour comprendre l’autre Europe. Recueil d’essais, Paris, Honoré Champion, Bibliothèque d’études de l’Europe centrale 8, 2011, 403 p. Revue historique, 664(4), 937z-992z. https://doi.org/10.3917/rhis.124.0937z.

  • Claude Michaud, Claude Michaud.
« Charles Kecskeméti, Pour comprendre l’autre Europe. Recueil d’essais, Paris, Honoré Champion, Bibliothèque d’études de l’Europe centrale 8, 2011, 403 p. ». Revue historique, 2012/4 n° 664, 2012. p.937z-992z. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2012-4-page-937z?lang=fr.

  • CLAUDE MICHAUD, Claude Michaud,
2012. Charles Kecskeméti, Pour comprendre l’autre Europe. Recueil d’essais, Paris, Honoré Champion, Bibliothèque d’études de l’Europe centrale 8, 2011, 403 p. Revue historique, 2012/4 n° 664, p.937z-992z. DOI : 10.3917/rhis.124.0937z. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2012-4-page-937z?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.124.0937z


1 L’autre Europe, c’est l’Europe centrale, « la zone incertaine des petites nations entre la Russie et l’Allemagne » selon le mot de Milan Kundera, une Europe qui traîne après elle un flot de clichés durables, des pays « seigneuriaux » qui n’auraient pas connu les Lumières, qui auraient été uniformément englobés dans l’aire de rayonnement germanique ou qui se confondraient grosso modo avec une monarchie des Habsbourg devenue au xixe siècle, pendant et après l’ère Metternich, le cachot des peuples, le Völkerkerker. Dans cet ensemble disparate, la Hongrie était encore moins favorablement traitée. Que pesaient dans l’opinion européenne du temps ces Magyars qui avaient eu l’incongruité de s’enfoncer comme un coin entre les Slaves du nord et ceux du sud, pour empêcher le grand rassemblement recherché par un panslavisme qui entretint longtemps les peuples dans l’illusion. En 1840, une chaire de littérature slave fut créée au Collège de France, elle fut confiée à Mickiewicz, dont on sait la magyarophobie. Or le royaume de Hongrie des Arpadiens, des Anjou, des Luxembourg, de Mathias Corvin, des Jagellons fut un élément essentiel et totalement intégré dans le tissu politique, économique et culturel européen. Mohács n’est pas la catastrophe irrémissible qui aurait rejeté la Hongrie dans un ailleurs incertain.

2 La récente historiographie sur la Hongrie a montré que l’élite du pays n’avait pas été hors du champ des Lumières. La franc-maçonnerie participa activement à l’introduction des idées nouvelles tout en manifestant le plus grand pluralisme et infléchissant son discours selon le temps. En 1794, le discours du calviniste Ferenc Puky à la loge Les Ermites Vertueux de Balassagyarmat, apolitique, chrétien, nourri de culture biblique, dont Ch. Kecskeméti donne la traduction française, n’est plus celui des maçons épris de progrès et de liberté de l’obédience Draskovic du temps de Joseph II. Après les années d’étouffement qui suivirent le congrès de Vienne et exclurent de l’Europe lettrée la monarchie des Habsbourg, et la Hongrie plus encore, qui n’avait pas d’existence internationale, la pensée libérale émergea en Hongrie à la fin des années 1830 et dans les trois décennies qui suivirent, la culture française fut un contrepoids à la suprématie germanique et à l’allemand, langue de la cour, de l’armée, de l’administration. Des revues comme Athenæum, Tudománytár, Értekezések, le journal Pesti Hirlap, firent connaître les auteurs français, Benjamin Constant dont l’influence fut énorme, Tocqueville, Guizot, Linguet et d’autres. Pour la gauche intellectuelle, les Lumières venaient de France, un pays qui avait connu les affres révolutionnaires, mais avait su trouver le remède ; les libéraux hongrois voulaient se débarrasser de l’ancien régime sans vivre un scénario sanglant du type « Terreur » ; d’où leur opposition au suffrage universel, fourrier de violence ou encore de césarisme comme le coup d’état du 2 décembre venait de le prouver. Ch. Kecskeméti présente la vie de 12 intellectuels « surdoués », dont László Teleki, József Eötvös, Gabor Kazinsky, qui voyagèrent en Occident et aux États-Unis au début du xixe siècle et apportèrent en Hongrie un souffle nouveau. L’« ère des réformes » vit le retour sur la scène publique de la Diète devant laquelle, dès 1843, Bertalan Szemere, futur ministre de l’intérieur du cabinet Batthyány puis président du conseil en avril 1849, présenta son rapport sur l’abolition de la peine de mort, reproduit dans ce volume pour la première fois en traduction du hongrois. La réputation de ce pionnier des droits de l’homme pâtit de son opposition à Kossuth, sacré héros de l’indépendance hongroise qu’il fit proclamer à Debrecen en même temps que la déchéance des Habsbourg. Szemere, réaliste, appuyé par le parti de la paix, considérait qu’en l’absence d’appui extérieur, la révolution hongroise n’avait devant elle que la solution d’un compromis honorable négocié avec Vienne.

3 Les compromis avec l’Autriche et le Habsbourg font l’objet d’une séquence de ce recueil d’articles. La littérature historique (nationaliste) hongroise n’y vit que honteuses compromissions. L’histoire hongroise est jalonnée de compromis, en 1681 où fut acceptée l’hérédité de la couronne, en 1711 pour mettre fin à la guerre d’indépendance de François II Rákóczi, en 1723 lors de l’acceptation de la Pragmatique Sanction, en 1790 lorsque le pragmatisme de Léopold II, de l’archiduc palatin et des neuf deputationes regnicolares de la Diète mit un terme à la révolte ouverte déclenchée par le radicalisme de Joseph II, en 1867 enfin où, nouveauté, l’Ausgleich fut articulé non seulement dans la législation hongroise, mais également dans celle de l’Autriche devenue, elle aussi, partie prenante du constitutionnalisme. Et chaque fois il y eut une amélioration de la situation politique hongroise. Deak et Eötvös furent les grands artisans du compromis de 1867, survenu un an après l’annus horribilis de Sadowa et de la perte de la Vénétie. Le magyarisme débridé de la fin du siècle mit fin à leurs espoirs d’intégration des minorités.

4 Un autre thème du recueil, les juifs de Hongrie et l’antisémitisme en Autriche-Hongrie. Certes il y eut toujours des incidents, mais jusque fort avant dans le xixe siècle, l’antisémitisme ne fut pas virulent en Hongrie, à tel point que Ch. Kecskeméti emploie l’expression de « nouveau séfarade » pour caractériser le statut et le rôle des juifs dans le royaume. Ils participèrent activement à la reconstruction économique du royaume sous Charles VI et Marie-Thérèse. En 1782, la patente de tolérance de Joseph II fut élargie aux juifs. À la Diète de 1790, le comte Haller, franc-maçon et membre de la Commission Publico-Politique, présenta un plan pour l’intégration des juifs, avec maintien, signe du temps, de l’interdiction de résider dans les villes minières de Haute-Hongrie où tant d’or et d’argent pouvait attiser les convoitises ! Le rapport, traduit du latin, est publié ici. En 1840, Eötvös donna son Émancipation des juifs. En 1848, les juifs soutinrent la révolution. Il fallut attendre le compromis de 1867 pour qu’ils reçoivent les mêmes droits civils et politiques que les chrétiens, mesures complétées en 1895 par la reconnaissance officielle de la religion et la loi sur les mariages mixtes. Contemporains du bourgmestre viennois Lueger, les antisémites hongrois, menés par Istóczy, Ónody, Simonyi, firent une entrée modeste au parlement entre 1884 et 1887. En 1910, la Hongrie (avec la Transylvanie) contenait 39 % des juifs de la monarchie et Budapest, avec 203 000 juifs, 3e ville juive après New York et Varsovie, et avant Vienne (190 000), héritait de l’appellation de Judapest. Les juifs modernistes, les néologues, majoritaires à Budapest et dans les villes, se magyarisèrent linguistiquement et culturellement, quand ils ne se convertirent pas (500 par an entre 1890 et 1910). Toute une historiographie, nourrie par les juifs orthodoxes qui depuis le xviiie siècle résistaient à la haskala, les Lumières juives, mais pas que par eux, stigmatisa l’abandon du yiddish et des rites traditionnels, dénonça l’intégration et la conversion par arrivisme, et plus récemment, l’engagement révolutionnaire des néologues qui ouvrit la voie au totalitarisme communiste. Une étude sérieuse de cette Taufjudentum reste à faire. Pour la Hongrie demeurent un peu obscures les motivations qui firent passer de « l’exception hongroise » à l’antisémitisme pionnier d’après Trianon.

5 Après une description de la bibliothèque de Sándor Apponyi, petit-fils de l’ambassadeur à Paris de 1826 à 1848, collectionneur érudit et amateur éclairé, 2 947 titres touchant de près ou de loin à l’histoire hongroise jusqu’au xviiie siècle, et que le comte légua à la Bibliothèque nationale Széchény en 1924, et une évocation du chef de la guerre d’Indépendance hongroise François II Rákóczi, figure longtemps occultée par la censure, objet de ferveur patriotique lors du retour de ses cendres en 1906 et dont l’historien Gyula Szekf? sut ce qu’il en coûtait d’en proposer une vision plus scientifiquement historique, Ch. Kecskeméti, qui fut un acteur étudiant de la révolution de 1956, clôt le recueil par des souvenirs-réflexions sur la Hongrie d’après la seconde guerre mondiale, l’État-parti, la terreur communiste, le rôle et la personnalité d’Imre Nagy, les cercles d’opposition, dont le cercle Pet?fi et le club « Kolkoze » de la faculté d’histoire autour de József Molnár, le poids de la province, les évaluations de la répression après 1956, la recherche d’une troisième voie sous l’égide d’István Bibó, qui fut ministre d’Imre Nagy, et pour qui les libertés démocratiques n’étaient pas inséparablement liées au capitalisme. In fine l’auteur regrette que la révolution de 1956, déjà occultée ou « transformée en enjeu politicien et adultérée par une démagogie difficilement supportable aux témoins » (p. 382), ne soit pas devenue le socle de la légitimité de la Hongrie post-communiste. L’évolution politique actuelle de la Hongrie, très inquiétante, où l’on voit le pays renouer avec ses vieux démons, n’est pas pour infirmer cette opinion. L’autre Europe, annoncée, est donc, on l’a vu, la Hongrie. Le spécialiste de son histoire qu’est Ch. Kecskeméti, nous livre sa vision sincère d’historien et d’archiviste, où derrière la compréhension en profondeur, on sent la sympathie, l’empathie, la nostalgie, la peur aussi. On aimerait y ajouter l’espoir.

6 Claude Michaud


Date de mise en ligne : 02/01/2013

https://doi.org/10.3917/rhis.124.0937z