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Compte rendu

Patricia Simons, The Sex of Men in Premodern Europe: A Cultural History, Cambridge, Cambridge University Press, 2011, xv-327 p.

Pages 937u à 981u

Citer cet article


  • Mandressi, R.
(2012). Patricia Simons, The Sex of Men in Premodern Europe: A Cultural History, Cambridge, Cambridge University Press, 2011, xv-327 p. Revue historique, 664(4), 937u-981u. https://doi.org/10.3917/rhis.124.0937u.

  • Mandressi, Rafael.
« Patricia Simons, The Sex of Men in Premodern Europe: A Cultural History, Cambridge, Cambridge University Press, 2011, xv-327 p. ». Revue historique, 2012/4 n° 664, 2012. p.937u-981u. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2012-4-page-937u?lang=fr.

  • MANDRESSI, Rafael,
2012. Patricia Simons, The Sex of Men in Premodern Europe: A Cultural History, Cambridge, Cambridge University Press, 2011, xv-327 p. Revue historique, 2012/4 n° 664, p.937u-981u. DOI : 10.3917/rhis.124.0937u. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2012-4-page-937u?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.124.0937u


1 « Semenotics » : voilà le néologisme dont se sert Patricia Simons, historienne de l’art à l’Université du Michigan (Ann Arbor) pour désigner à la fois l’objet et la thèse principale de son étude. La saisie historique du « sexe des hommes » dans l’Europe de la première modernité requiert, selon P. Simons, de s’affranchir d’une vision excessivement phallocentrique pour mettre davantage l’accent sur trois facteurs « non-péniens » : la semence, les testicules et la chaleur innée considérée comme un attribut masculin décisif. Le terme « semenotics » vise à souligner la réunion de ces trois facteurs en un seul faisceau cohérent de significations, dont la prégnance sur les représentations, les attitudes et les pratiques liées à la masculinité dans son inscription corporelle ne saurait être sous-estimée. On est ainsi invité à cet égard à un décentrement qui, d’après l’auteur, fait globalement défaut dans les travaux sur l’histoire et le caractère de la masculinité qui se sont multipliés depuis quelques décennies : des histoires du pénis, de la circoncision, de la castration et de l’impuissance ont été écrites sans poser la question de la contingence historique du phallus comme support principal d’une identité sexuée masculine. L’enjeu, par conséquent, est d’historiciser celle-ci, ce à quoi une enquête attentive au « système » que l’auteur définit comme « semen-centric » peut apporter des éclairages cruciaux.

2 Si le propos général est moins novateur que P. Simons ne le prétend, sa démonstration, en revanche, est convaincante. Sa critique historiographique aussi, en particulier quand elle rend compte des raisons qui lui font prendre ses distances vis-à-vis des thèses avancées voici plus de vingt ans par Thomas Laqueur sur le modèle « uni-sexe » – les corps masculin et féminin étant conçus comme le résultat de l’inversion d’organes génitaux analogues –, qui aurait prévalu de l’Antiquité jusqu’au xviiie siècle. Il ne s’agit pas uniquement, comme cela a pu être fait, de discuter la chronologie ou de nuancer les propositions trop massives de Laqueur, mais bien de contester une interprétation qui fait des idées sur la différence sexuelle une affaire essentiellement anatomique. P. Simons insiste au contraire sur l’intérêt de déplacer le regard historien vers la physiologie, ce qui équivaut à mettre la doctrine humorale au cœur de l’analyse. Dans ce cadre, qui est celui où la chaleur et la semence deviennent les vecteurs fondamentaux du « sexe des hommes », la « projection » prend le pas sur la pénétration dans les représentations et les pratiques associées à la virilité. Sur le plan anatomique, les testicules, en tant que producteurs ou réservoirs de la semence, comptent autant, sinon plus, que le pénis en érection. P. Simons a sans doute raison quand elle plaide pour une réévaluation de l’idée même du phallus et de ses actions qu’elle juge, à juste titre, anachroniques – le deuxième chapitre de l’ouvrage est spécialement consacré à cette question ; on peut néanmoins trouver excessive sa description du statut et de la fonction attribués au pénis à l’époque moderne comme ayant été surtout un véhicule, une voie de passage pour le transit et la projection de la semence.

3 Des réserves peuvent être émises aussi quant à l’usage indifférencié de certaines catégories historiographiques, notamment en matière de périodisation. Le titre du livre évoque l’Europe « pré-moderne », terme qui est repris dans le texte sans établir de distinction avec celui d’« early modern », également utilisé, de même que « non-modern ». Ces expressions, discutables en elles-mêmes et couramment employées dans l’historiographie anglophone, renvoient toutes à un intervalle chronologique qui dépasse de loin celui sur lequel se concentre l’ouvrage de P. Simons. Son étude concerne principalement en effet les xve et xvie siècles, tout en relativisant pourtant l’identification d’un terminus ad quem : la longue prédominance de la semence décline au cours de la seconde moitié du xviie siècle, alors que commence « l’âge du sperme » avec l’essor d’une nouvelle anatomie et l’usage du microscope ; or, ajoute-t-elle, c’est vers la fin du siècle précédent que le modèle « uni-sexe » connaît une remise en question de plus en plus significative. Aussi bien l’un que l’autre de ces deux moments de changement, que plusieurs décennies séparent, pourraient servir comme repères pour marquer l’avènement de l’époque contemporaine (« modern age »). Simons n’en retient aucun, ce qui laisse ouverte, partant souple, la considération des processus historiques et culturels dont elle traite – on signalera au passage que ce sont ces processus, autrement dit l’objet même de l’étude, qui semblent fonder une périodisation désignée, par ailleurs, avec des catégories générales usuelles.

4 Hormis ces aspects qu’on aurait souhaité voir plus et mieux développés, The Sex of Men in Premodern Europe est non seulement une contribution importante sur son thème spécifique mais aussi, plus largement, au regard d’une histoire du corps qui a donné lieu depuis au moins une dizaine d’années à une production aussi foisonnante qu’inégale. Ne se contentant pas de relativiser la portée de la thèse d’un modèle « uni-sexe », Patricia Simons met bien en lumière la puissance structurante de ce qu’elle appelle la « théorie de l’inégalité des deux semences », masculine et féminine, dans les modes d’existence culturelle des corps sexués à la Renaissance. Aussi le « sexe des hommes » donne-t-il l’occasion à l’auteur de revisiter également le sexe des femmes, et de souligner en ce sens à quel point l’utérus s’avère déterminant, par l’« avidité » qu’on lui prête vis-à-vis de la semence masculine, dans la définition des idées sur le plaisir féminin ou sur la fécondité, entre autres. Sur tous ces aspects, la pensée médicale joue de toute évidence un rôle majeur ; le livre de P. Simons en fait longuement état en lui réservant la place qu’il convient, malgré un traitement parfois étonnamment expéditif – à titre d’exemple, le lecteur est renvoyé aux œuvres d’Ambroise Paré pour un aperçu de la doctrine humorale (p. 125).

5 Plutôt que sur le genre ou sur la sexualité au sens contemporain du terme, prévient P. Simons, son étude porte sur « le sexe des corps ». Elle s’y attaque au moyen de l’exploitation d’un large éventail de sources – écrites, visuelles, matérielles – analysées sous l’angle d’une « iconographie sociale » faite de paroles, d’images, mais aussi de pratiques interconnectées. Par cette approche, elle entend rendre effectivement son objet à l’histoire du corps, sans que cela implique une quelconque minoration de la problématique des élaborations culturelles des identités sexuées. Au contraire, le refus de s’intéresser au corps comme expédient d’une histoire culturelle visant à y lire autre chose que lui permet ici de réinscrire ces identités dans les fluctuations historiques de la chair : des valeurs qui lui sont assignées, des actes qui les traduisent et les sous-tendent à la fois, des expériences du sexe auxquelles ces valeurs et ces actes, ancrés dans leur temps, ont mis à distance des évidences contemporaines. L’étrange familiarité du sexe des hommes dans la première modernité – des femmes aussi, et non seulement en creux – penche salutairement, à la lecture de ce livre, du côté de l’étrange.

6 Rafael Mandressi


Date de mise en ligne : 02/01/2013

https://doi.org/10.3917/rhis.124.0937u