C. H. Lawrence (éd. et trad. anglaise), The Letters of Adam Marsh, volume II, Oxford, Clarendon Press, Oxford Medieval Texts, 2010, X + 373 p.
Pages 493j à 515j
Citer cet article
- LACHAUD, Frédérique,
- Lachaud, Frédérique.
- Lachaud, F.
https://doi.org/10.3917/rhis.122.0493j
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- Lachaud, F.
- Lachaud, Frédérique.
- LACHAUD, Frédérique,
https://doi.org/10.3917/rhis.122.0493j
1 Avec le second volume de l’édition, accompagnée d’une traduction en anglais, des lettres d’Adam Marsh par C. H. Lawrence, le public dispose désormais de l’ensemble de cette remarquable correspondance, sans doute compilée au sein de l’école franciscaine d’Oxford dans les deux décennies qui suivirent la mort de leur auteur en 1259. Comme le rappelle l’éditeur dans l’introduction générale qui figure en tête du premier volume, il s’agissait sans doute, pour les franciscains d’Oxford, de fournir aux membres de l’ordre une sorte de formulaire, tout comme d’utiliser ces lettres à des fins de propagande. Adam Marsh était en effet admiré par ses contemporains pour son œuvre de théologien – dont il ne nous reste toutefois rien. Surtout, il joua un rôle central à la fois dans son ordre, dans les débats qui agitèrent l’université d’Oxford, dans les relations entre l’ordre franciscain et les séculiers, et au sein des élites curiales pendant une période particulièrement mouvementée de l’histoire politique anglaise. Sa correspondance témoigne de la place des franciscains dans la vie de l’Église anglaise vers le milieu du xiiie siècle, de leur rôle dans les événements politiques, comme de l’atmosphère qui prévalait, dans certains cercles, à la veille du mouvement de réforme baronnial, et à ces différents titres elle constitue un témoignage historique de premier plan, dont la valeur est reconnue depuis longtemps. Le style souvent obscur adopté par Adam Marsh rend ses lettres d’une lecture difficile : J. S. Brewer en avait donné une édition pour la Rolls Series en 1858, mais ce n’est pas le moindre mérite de cette nouvelle entreprise que d’en permettre une lecture aisée grâce à une traduction élégante et claire.
2 À quelques exceptions près, les lettres d’Adam Marsh, qui couvrent la période 1241 à 1259, sont classées par destinataire. Elles ne comprennent pas de clause de datation, mais C. H. Lawrence a pu toutefois en dater un certain nombre, ce qui permet de constater qu’aucun regroupement chronologique ne fut envisagé au moment de la compilation. C’est dans le premier volume que l’on trouve notamment les lettres adressées à Robert Grosseteste, que l’évêque de Lincoln légua sans doute aux franciscains d’Oxford en même temps que ses livres. Le second volume rassemble des lettres destinées à des membres de l’ordre – en particulier William de Nottingham, ministre de la province anglaise –, mais aussi à quelques séculiers et à des membres de la cour royale ou des élites nobiliaires. Une grande partie de ces lettres ne concernent que des affaires d’ordre pratique – recommandations pour une nomination à un bénéfice, arbitrages, interventions auprès de personnes bien placées en cour en faveur d’individus (plusieurs veuves obtinrent ainsi son appui pour des affaires en justice) ou d’établissement religieux impliqués dans des procès ou souffrant d’exactions. Quelques-unes nous montrent les relations ambiguës d’Adam Marsh avec le monde séculier : il intervint fermement auprès du ministre de son ordre en faveur de Robert Grosseteste, et on le voit dispenser des conseils destinés à contourner la législation d’Innocent IV qui interdisait aux prélats d’avoir recours à des frères pour leurs affaires, mais c’est à contrecœur qu’il fréquenta lui-même l’entourage de l’archevêque de Cantorbéry.
3 D’autres lettres enfin relèvent avant tout du domaine spirituel, et témoignent de l’importance d’Adam Marsh comme guide spirituel auprès des grands. À cet égard, la dernière lettre de la collection, adressée à l’archevêque de York Sewal de Bovill peu après sa nomination, constitue un cas particulier : il s’agit d’un véritable traité spirituel, qui circula d’ailleurs séparément du reste de la collection et dont les différentes sections sont rubriquées. On y trouve notamment des considérations sur la figure du bon pasteur, sur la prière – on peut quasiment parler à propos de cette section d’un traité séparé –, sur la défense de l’Église d’Angleterre face aux dangers qui la menacent, à l’intérieur comme à l’extérieur. On peut aussi classer dans cette catégorie les lettres envoyées à la reine, Aliénor de Provence, ainsi qu’à Simon de Montfort et à son épouse. Adam Marsh semble avoir systématiquement pris le parti du comte de Leicester alors même que les accusations lancées contre celui-ci jetaient une lumière crue sur la dureté de son gouvernement en Aquitaine, et il intervint auprès de la reine pour permettre à Simon de Montfort de rentrer en grâce. Les travaux de John Maddicott ont permis de mieux connaître l’influence des franciscains sur le réformateur baronnial : les lettres qu’Adam Marsh adressa à Simon de Montfort sont un remarquable témoignage de cette influence, Adam offrant à son destinataire de le guider dans sa quête spirituelle, lui recommandant par exemple la lecture du Livre de Job et de son commentaire par Grégoire le Grand. Toutefois, il n’hésita pas à lui adresser, comme à son épouse, de sévères mises en garde, rappelant au comte son devoir de protection du peuple, ou la nécessité de mieux contrôler sa parole, ainsi que la crainte du châtiment divin, et à Aliénor de Montfort les vertus de modestie et de modération. Cette même exigence se retrouve dans les lettres où on le voit intervenir pour empêcher certaines promotions qu’il jugeait scandaleuses, ou pour rappeler des frères à l’ordre. Toutefois, si l’on met à part l’épisode des sermons qu’Adam Marsh prononça à la cour dans un moment de tension entre Henri III et son beau-frère, et qui conduisirent à sa disgrâce temporaire, il semble qu’il ait conçu son rôle avant tout comme celui d’un modérateur et d’un médiateur, préférant ainsi, dans le domaine politique, comme pour la défense et la réforme de l’Église, la prière au combat, l’obéissance à la révolte.
4 Plusieurs lettres jettent un éclairage précieux sur la vie de l’université d’Oxford comme sur les conflits qui la traversaient. Adam Marsh intervint fréquemment auprès du ministre provincial en faveur de certains maîtres, évitant aux uns le fardeau d’un enseignement trop précoce ou les dirigeants vers d’autres centres scolaires, obtenant une aide financière pour les autres, ou encore, pour des sujets qu’il estimait particulièrement brillants ou prometteurs, des livres ou des assistants. On le voit ainsi intervenir en faveur de Thomas Docking, réclamant pour lui une Bible qui avait appartenu à un membre de l’ordre. Il nous renseigne aussi sur les techniques du travail universitaire : dans une lettre réclamant auprès du ministre provincial la nomination d’un assistant pour un lecteur écrasé par sa tâche, il suggère à quel point les techniques de l’écrit dans l’enseignement devaient représenter un investissement et une fatigue considérables.
5 La correspondance d’Adam Marsh constitue en effet une source majeure sur la place de l’écrit dans la culture et la société anglaises du xiiie siècle. De très nombreuses lettres font allusion à l’existence d’une large correspondance et d’un réseau épistolaire serré ; elles enclosent elles-mêmes souvent des lettres recopiées au bénéfice du destinataire. Si Adam Marsh dit toujours préférer le face-à-face, notamment dans les relations amicales, on voit qu’il fait un très large usage de l’écrit comme substitut à la rencontre. Toutefois, ces lettres sont loin de tout dire : souvent, leur porteur complétait le message écrit par des précisions orales qui nous échappent, et les événements politiques du temps font souvent l’objet d’allusions savamment voilées et coulées dans un langage nourri de références bibliques. Ainsi, dans la lettre 142 adressée à Simon de Montfort, Adam Marsh explique qu’il refuse de s’exprimer par écrit sur une question d’importance. Mais il y fait l’éloge inspiré des efforts qui ont toujours marqué l’action humaine pour déterminer par des discussions et par des enquêtes l’action à mener pour parvenir au bien et au juste : on doit certainement voir ici une allusion aux débuts du mouvement baronnial dont Simon de Montfort allait prendre la tête, et la correspondance d’Adam Marsh constitue un précieux et presque unique témoignage sur la dimension spirituelle et morale de la période de réforme.
6 Frédérique Lachaud