Philippe Marchand (dir.), Le Baccalauréat, 1808-2008. Certification française ou pratique européenne ? Actes du colloque « Le Baccalauréat et la certification des études secondaires : exception française ou pratique européenne », Lille, 14, 15 et 16 mai 2008, hors-série, Revue du Nord, 24, 2010, 446 p
- Par Hugues Febvre
Pages 169zv à 272zv
Citer cet article
- FEBVRE, Hugues,
- Febvre, Hugues.
- Febvre, H.
https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169zv
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- Febvre, Hugues.
- FEBVRE, Hugues,
https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169zv
1 L’Institut de recherches historiques du Septentrion et le Service d’histoire de l’éducation de l’inrp ont saisi l’opportunité du bicentenaire du baccalauréat, créé par le décret du 17 mars 1808 organisant l’université impériale, pour mener un colloque sur l’histoire, alors en friche, de l’examen. Contrairement au titre affiché, la comparaison européenne n’est pas présente, l’appel à communications n’ayant pas reçu l’écho espéré chez les chercheurs étrangers. Cette absence est compensée par la richesse des contributions présentées, introduites fort utilement par deux conférences, l’une de Philippe Marchand retraçant les grandes étapes de l’histoire du baccalauréat, l’autre de Jean-Marie Syrotat, présentant l’examen dont il avait en charge l’organisation en 2007 dans l’académie de Lille.
2 En 1808, rien ne prédestinait le premier grade universitaire à devenir monument national. Il a fallu d’abord lui apporter une réelle valeur sociale, et pour cela en renforcer le niveau scientifique. Le récit fait par Pierre Caspard à partir des écrits du for privé, du parcours scolaire de Simon-Pierre Jacot-Guillarmod, fils de paysan horloger né en 1803 dans le Jura suisse, montre comment le baccalauréat devient une stratégie parmi d’autres de réussite. Le jeune homme monte sur Paris pour préparer pendant quatre mois auprès d’un maître d’études, Jean Ferréol Perrard, un des tout premiers entrepreneurs du baccalauréat, l’examen qu’il réussit en août 1823. Le baccalauréat se structure sous la monarchie de Juillet puis le Second Empire ; l’introduction de la première épreuve écrite, la version latine, et la multiplication des questions à l’oral en 1840, le font entrer dans le règne de l’encyclopédisme et du bachotage, prix à payer pour devenir la norme et le couronnement de l’enseignement secondaire (Jérôme Louis). L’examen s’alourdit encore sous la Troisième République malgré les réformes pour l’adapter aux évolutions socio-économiques du pays. Le baccalauréat d’enseignement secondaire spécial de 1881, devenu baccalauréat de l’enseignement moderne de 1892, disparaît en 1902. La question de l’unification ou non des baccalauréats est alors définitivement tranchée dans le sens de l’unité, tempérée par des séries, dans un modèle qui se maintient jusque dans les années 1950.
3 Le baccalauréat a ses laudateurs. Car il devient un instrument de régulation des cursus étudiants dans les facultés parisiennes à la fin du xixe siècle (Pierre Moulinier) : aux bacheliers, les formations longues conduisant aux emplois les plus distingués, aux autres, les formations courtes menant aux emplois subalternes. La série permet aussi de distinguer les bacheliers entrant dans les facultés professionnalisantes (droit, médecine, pharmacie) de ceux intégrant les facultés académiques (lettres, sciences). Il est par ailleurs un symbole de l’élitisme républicain quand il permet la promotion des élèves « les plus brillants des milieux les plus modestes », enfants d’instituteurs, de commerçants et d’employés, comme trois quarts des élèves du lycée du Parc entre 1924 et 1938 (Arnaud Costechareire). Mais le bac est aussi accusé. Pour Ernest Lavisse, il est ce « malfaiteur » qui divise la nation et crée une véritable caste. L’opinion publique critique la politique malthusienne de jurys déconnectés des réalités du secondaire, le poids du bachotage, la place trop importante du hasard, etc. (Jean-François Condette). Ces reproches conduisent aux initiatives de réformes. Mais l’enquête parlementaire dirigée par Ribot en 1899 (Jean-Marc Guislin), face à la crainte d’une déstabilisation de l’enseignement secondaire qu’entraînerait la suppression de l’examen, associée au génie français dont il serait un des derniers remparts, conduit à son maintien et son renforcement. La même année, le Congrès international de l’enseignement secondaire rejette le modèle allemand de l’Abitur comme axe de réforme possible (Damiano Matasci). Quant à la section spéciale, sans baccalauréat, développé à l’école des Roches à partir de 1904 par Edmond Demolins, elle est délaissée par les parents et ne survit pas à la mort de son créateur : le poids du baccalauréat a eu raison des initiatives pédagogiques (Nathalie Duval). La démocratisation de l’enseignement secondaire, à partir de la fin des années 1950, amène la diversité des parcours scolaires, associée à celle des élèves. Le baccalauréat devient pluriel : au côté du baccalauréat général apparaissent la filière technique en 1965 (Gérard Bodé) et la filière professionnelle en 1985 (Daniel Bloch). L’opinion feint de ne pas voir les différences entre ces examens, l’essentiel étant le nom et le rituel. Le bac général se dote d’une pléiade d’options et se diversifie ; Claire Lemêtre présente le « bac théâtre », né en 1989, bac de « choix relatif » pour des jeunes filles issues des classes moyennes.
4 Le baccalauréat a d’abord été une affaire d’hommes. Si Julie-Victoire Daubié, première bachelière en 1861, à 37 ans, ouvre la voie de l’examen aux femmes, il faut attendre le début des années 1900 pour que les lycées et les collèges le préparent aux jeunes filles. Dans l’académie de Rennes, la croissance du nombre de bachelières connaît son tournant dès avant la Grande Guerre, en 1910 (Evelyne Hery). Le baccalauréat est pour elles un passeport pour l’enseignement supérieur et les carrières dites masculines. La conquête de cet examen, créé pour les garçons, conduit en 1924 à l’assimilation des enseignements masculin et féminin.
5 Le baccalauréat a aussi de tout temps structuré les disciplines scolaires. Jean Leduc montre comment les sujets historiques de la composition française évoluent entre le milieu et la fin du xixe siècle : l’histoire passe d’une fonction narrative ou descriptive à celle de simple substrat d’un exercice de rhétorique ; sa disparition des sujets de compositions françaises en 1902 marque une étape décisive dans sa constitution en discipline distincte. André Chervel trouve dans l’évolution de l’épreuve orale originale du baccalauréat, entre 1808 et 1890, portant sur la rhétorique puis la littérature, un moyen de saisir celle de l’enseignement du français, passant de la rhétorique maximaliste à une histoire de la littérature. Le baccalauréat génère aussi des résistances pédagogiques. Les prétentions littéraires des professeurs de langues vivantes, nécessaires à leur reconnaissance, empêchent ces matières, dans la seconde moitié du xixe siècle, et ce, malgré les efforts de l’institution, de devenir des disciplines pratiques (Marie-Pierre Pouly). Quant à l’attraction de l’épreuve d’une langue régionale au baccalauréat, elle reste fortement liée à l’utilitarisme de l’examen : c’est seulement à partir de 1970, quand l’option compte pour l’admission et plus seulement pour la mention, que les effectifs explosent (Youenn Michel).
6 À défaut de comparaison européenne, le colloque présente deux contributions sur le baccalauréat dans les ex-colonies françaises. Exclusivement réservé aux enfants de colons français et à ceux de notables indigènes durant la période coloniale, le baccalauréat survit aux indépendances en même temps qu’il se démocratise. En Indochine, l’école française s’ouvre aux élèves vietnamiens, cambodgiens et laotiens à partir de 1948. Ils forment rapidement trois quarts des effectifs, et une partie obtient le baccalauréat qui se maintient jusqu’au milieu des années 1970 ; leurs performances sont identiques à celles des élèves français selon l’étude sociologique et docimologique menée par Thuy Phuong Nguyen pour les années 1954 et 1955. En Algérie est créé en 1963 le bac algérien selon le modèle français en place depuis les années 1850. Il devient rapidement un enjeu de luttes politiques et idéologiques autour des questions identitaires : arabisation dans les années 1970, islamisation dans les années 1990, le tout sur fond de démocratisation.
7 Le colloque s’achève par trois communications traitant des représentations et des imaginaires du baccalauréat. Philippe Marchand explore les méthodes de triche à l’examen pour la période 1808-1940, remplacement par un versionnaire et copiage surtout, et les mesures de l’institution pour lutter contre ce fléau dont la persistance dans le temps témoigne de la valeur emblématique et sociale d’un examen dont l’échec fait perdre au candidat, selon l’époque, six mois à deux ans, et met à mal les espérances et les projets de toute une famille. Jean-François Chanet, à travers l’étude de 88 œuvres littéraires de la période 1871-1997, montre que le baccalauréat est bel et bien à la fois un rite d’initiation de l’âge adulte et l’objet de toutes les critiques : certificat de bourgeoisie pour lequel les familles sont prêtes à tous les sacrifices et examen lourd et déconnecté de son temps. Enfin, Yann Forestier met en évidence la posture ambivalente de la presse, entre 1958 et 2008, qui anime les débats sur la nécessaire réforme du baccalauréat mais qui chaque année en célèbre le rite, participe au primat des souvenirs, défend le modèle traditionnel du baccalauréat et renforce ainsi le consensus social autour du statu quo. Ce qui est sans doute dommageable, car la nature de l’examen a été bouleversée : symbole absolu d’un élitisme républicain particulièrement prononcé en France, en raison, selon Antoine Prost, d’une passion plus prononcée qu’ailleurs pour l’égalité, le baccalauréat, hier objet de sélection, est dorénavant un objet d’exclusion.
8 Hugues Febvre