Séverine Liatard, Colette Audry (1906-1990). Engagements et identités d’une intellectuelle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, Collection « Archives du féminisme », 2011, 395 p
- Par Bibia Pavard
Pages 169zq à 261zq
Citer cet article
- PAVARD, Bibia,
- Pavard, Bibia.
- Pavard, B.
https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169zq
Citer cet article
- Pavard, B.
- Pavard, Bibia.
- PAVARD, Bibia,
https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169zq
1 Le livre de Séverine Liatard sort de l’ombre une « inconnue illustre » : Colette Audry une figure intellectuelle et politique, jusque-là méconnue, du xxe siècle. Issu d’une thèse de doctorat d’histoire soutenue à Paris-I, l’ouvrage se divise en deux grandes parties. La première expose les multiples engagements de Colette Audry, depuis les années 1930 jusqu’à sa mort en 1990, toujours à la marge et pris entre « deux nécessités : écrire et militer ». Née en 1906 à Or,, elle grandit dans une famille de tradition républicaine, laïque et protestante où la politique est omniprésente (elle est la petite-nièce de Gaston Doumergue et son père est préfet). Cependant, ses premiers engagements sont insérés dans sa carrière professionnelle. Agrégée de lettres modernes en 1928 à 22 ans, elle est mutée à Caen puis à Rouen où, en 1932, elle adhère à la Fédération unitaire de l’enseignement (fue) affiliée à la Confédération générale du travail unitaire (cgtu). En 1934, elle adhère au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (cvia) et un an plus tard, elle signe l’appel constitutif de la Gauche révolutionnaire (gr), tendance de la sfio lancée par Marceau Pivert. C’est par son activisme qu’elle gagne le surnom qui lui est donné par Paul Nivet, « La Rouge de Rouen ». À la même époque, elle rencontre Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Après la guerre et son engagement dans la Résistance à Grenoble, elle se consacre à l’écriture et participe activement aux Temps modernes de 1946 à 1960, en fournissant des textes, des critiques, des articles. Elle publie deux de ses ouvrages les plus reconnus : la pièce de théâtre Soledad en 1956 chez Denoël et le roman Derrière la baignoire dans la collection blanche de Gallimard en 1962 qui reçoit le prix Médicis. À partir de 1955, elle reprend le militantisme dans la nouvelle gauche : psa puis psu. Parallèlement, très marquée par la lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, elle participe au renouveau du féminisme à partir du début des années 1960 en s’engageant dans le Mouvement démocratique féminin et en créant une collection « femmes » chez Denoël en 1964. À partir de 1963, aux côtés de Jean Poperen, elle travaille également au sein de l’Union des groupes et des clubs socialistes (ugcs) à la création d’un nouveau grand parti socialiste. Ainsi en 1971, à la suite du congrès d’Épinay, elle rejoint le ps. Elle s’investit alors dans le secteur formation puis dans l’Institut socialiste d’études et de recherches (iser), association liée au parti et qui a pour vocation de favoriser la recherche sur le socialisme pour stimuler la réflexion et former les cadres du ps, qu’elle préside de 1986 à sa mort le 20 octobre 1990.
2 Séverine Liatard a souhaité, sans doute pour des raisons pragmatiques, disjoindre engagement et identité. La seconde grande partie s’intéresse donc à la construction de l’identité de Colette Audry en tant qu’intellectuelle, à la croisée de l’écriture et de l’action et en tant que femme. L’auteure évoque d’abord son métier d’enseignante et sa formation à l’école normale en montrant la « hiérarchie sexuelle entretenue par le système scolaire » entre les hommes de la rue d’Ulm et les femmes de Sèvres. Séverine Liatard traite ensuite, à travers les engagements de Colette Audry, de la question de la marginalité des femmes dans les instances partisanes. Enfin, elle termine par son parcours d’écrivaine et l’usage que Colette Audry a fait de son engagement féministe pour affirmer son identité d’intellectuelle.
3 Cette biographie décevra peut-être ceux qui à travers ce livre auraient souhaité en savoir davantage sur la personnalité de Colette Audry. L’auteure a pris le parti d’un portrait en creux qui fait de Colette Audry une femme de son temps et dans son temps, mais qui laisse de côté la psychologie individuelle et la vie personnelle. Elle l’affirme en introduction : il s’agit d’une biographie intellectuelle. Mais l’ouvrage de Séverine Liatard est précieux parce que, à travers un parcours à la fois exemplaire et exceptionnel, il permet d’enrichir à la fois l’histoire contemporaine des femmes et du genre, l’histoire des intellectuel-le-s et l’histoire des gauches françaises des années 1930 aux années 1990. Il met par exemple en évidence le rôle des pluri-appartenances militantes, des réseaux et des sociabilités dans le développement de la deuxième gauche. Il apporte aussi des éléments de connaissance sur l’engagement des femmes dans la nébuleuse socialiste et sur les liens entre socialisme et féminisme de la seconde vague. Enfin, il informe sur les milieux intellectuels sartriens durant le second xxe siècle.
4 Bibia Pavard