Sylvie Rémy, Jean, Jules, Prosper et les autres. Les socialistes indépendants en France à la fin du xixe siècle, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2011, 346 p
Pages 169zh à 246zh
Citer cet article
- CASTAGNEZ, Noëlline,
- Castagnez, Noëlline.
- Castagnez, N.
https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169zh
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- Castagnez, Noëlline.
- CASTAGNEZ, Noëlline,
https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169zh
1 Qui sont les socialistes indépendants en France à la fin du xixe siècle ? D’emblée, on peut dire qu’il s’agit d’un objet historique aux contours mal définis ; ce n’est pas le moindre des mérites de l’auteur que d’avoir voulu le cerner. Car ce vocable désigne tout un ensemble de militants, élus, publicistes – comme on appelle alors les journalistes – qui se réclament du socialisme, sans pour autant adhérer à une organisation constituée quelle qu’elle soit. Or, parmi eux, ils comptent quelques grandes figures telles que Jean (Jaurès), Jules (Vallès), communard qui écrivit L’Insurgé et dirigea Le Cri du peuple, et Prosper (Lissagaray), autre communard et directeur de La Bataille, lesquels ont tendance à faire presque oublier tous les autres. D’où le titre, intriguant au premier abord, mais tout à fait pertinent de cet ouvrage, tiré d’une thèse d’histoire contemporaine, dirigée par Jean El Gammal (Les Socialistes indépendants de la fin du xixe siècle au début du xxe siècle en France, Université de Limoges, 2001) et qui comble une lacune historiographique.
2 Alors même que la forme partisane n’en est qu’à ses prémices et que le terme de « collectiviste » l’emporte sur celui de « socialiste » jusqu’au congrès de 1879 avec la naissance de la Fédération du Parti des travailleurs socialistes de France, l’auteur a dû délimiter son objet. Par socialistes, elle entend tous ceux qui se déclaraient comme tels et étaient considérés pour tels par les organisations constituées. Par indépendants, elle désigne non seulement ceux d’entre eux qui ne militent, ni au pof des Guesdistes, ni au posr des Allemanistes, ni à la ftsf des Broussistes, ni même au crc puis au psr des Blanquistes…, mais aussi et surtout tous ceux qui entretiennent avec leur organisation des liens distendus au point de se retrouver sur leurs marges. L’objectif de Sylvie Rémy est donc d’analyser comment ces hommes et quelques femmes, si divers, se sont insérés dans le mouvement ouvrier aux débuts de la IIIe République et, plus particulièrement, quelles idées et pratiques militantes les distinguent au sein du socialisme français. Ont-ils constitué un authentique pôle réformiste opposé au pôle révolutionnaire de Guesde et Vaillant ? Sont-ils, comme les broussistes, partisans d’un parti où individus, élus, groupes ou fédérations disposeraient d’une très large autonomie à la différence du pof, si discipliné et centralisé ? Ont-ils accordé plus d’importance que les organisations constituées aux échéances électorales ?
3 Afin de répondre à ces questions, l’auteur analyse leurs itinéraires en tenant compte de leur diversité au long de cinq chapitres diachroniques, de la fondation de la première Association internationale des travailleurs (ait) en 1864, à la participation au gouvernement de Waldeck-Rousseau en 1899, alors que les socialistes indépendants l’ont emporté sur le reste du mouvement ouvrier, derrière Alexandre Millerand, aux législatives de 1898. Puis, dans un sixième chapitre, elle interroge leurs modes de structuration avant d’esquisser, enfin, un profil sociologique et culturel du socialiste indépendant. Un index des noms propres, toujours bienvenu, des tableaux statistiques éclairants et des listes de candidats socialistes indépendants confortent la démonstration de l’auteur.
4 Selon Sylvie Rémy, ce n’est donc pas dans la théorie qu’il faut chercher leur apport essentiel. La « synthèse jaurésienne » et le « socialisme intégral » de Benoît Malon ne peuvent rivaliser avec l’audience du marxisme. Et si les socialistes indépendants adoptent résolument la voie parlementaire et réformiste, avec l’affaire Dreyfus, le socialisme français doit être républicain et, en cela, ils ne se distinguent pas d’autres courants. C’est dans leurs pratiques que réside par conséquent leur principale originalité. Moins « ouvriers » que les autres socialistes, mais moins « bourgeois » que les radicaux-socialistes, ils ont avant tout joué « un rôle de trait d’union », en particulier à partir des législatives de 1893. Désormais, les élections pèsent de tout leur poids sur l’équilibre interne du mouvement ouvrier, où le jeu s’est resserré autour des guesdistes et des socialistes indépendants et où les autres factions ne sont plus que des forces d’appoint. Jaurès et Millerand sont désormais incontournables et souhaitent, le premier, unir les socialistes, le second, réunir ceux-ci avec les radicaux. Les socialistes indépendants ont donc contribué à remiser les querelles internes du mouvement socialiste au rang d’accessoires. Ils ont en outre interrogé les rapports du socialisme au pouvoir, même si la participation au gouvernement de Défense républicaine de Millerand, en 1899, ne permet pas, à court terme, de concilier la conquête et l’exercice du pouvoir, pour reprendre les termes plus tardifs de Léon Blum. Ils ont contribué, en effet, à la réflexion sur la répartition des pouvoirs au sein d’un réseau ou d’un parti en régime de démocratie représentative et soutenu un mode de fonctionnement prépartidaire appuyé sur le groupe parlementaire, sorte de « parti de cadres » avant la lettre, où le parlementaire est le représentant de ses électeurs et non le représentant générique de la classe ouvrière, comme à la sfio.
5 De sorte que, à la fin de cette étude bien troussée, le lecteur aura compris qu’il serait bien difficile de définir le socialisme indépendant en termes doctrinaux, même si, à la fin du xxe siècle, leur révisionnisme antimarxiste trouve un écho dans la nouvelle déclaration de principes du ps. En revanche, il aura observé les itinéraires et pratiques de diverses figures du mouvement socialiste qui, en allant et venant entre les différentes organisations ou sur leurs marges, ont contribué à acculturer le socialisme français aux joutes électorales et au parlementarisme.
6 Noëlline Castagnez