S'abonner
Compte rendu

Anne-Marie Sohn, « Sois un homme ! » La construction de la masculinité au xixe siècle, Paris, Le Seuil, 2009, 456 p

Pages 169za à 234za

Citer cet article


  • Tamagne, F.
(2012). Anne-Marie Sohn, « Sois un homme ! » La construction de la masculinité au xixe siècle, Paris, Le Seuil, 2009, 456 p. Revue historique, 661(1), 169za-234za. https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169za.

  • Tamagne, Florence.
« Anne-Marie Sohn, “Sois un homme !” La construction de la masculinité au xixe siècle, Paris, Le Seuil, 2009, 456 p ». Revue historique, 2012/1 n° 661, 2012. p.169za-234za. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2012-1-page-169za?lang=fr.

  • TAMAGNE, Florence,
2012. Anne-Marie Sohn, « Sois un homme ! » La construction de la masculinité au xixe siècle, Paris, Le Seuil, 2009, 456 p. Revue historique, 2012/1 n° 661, p.169za-234za. DOI : 10.3917/rhis.121.0169za. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2012-1-page-169za?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169za


1 Parce que l’histoire du genre s’est construite dans le prolongement d’une histoire des femmes, qui s’inscrivait elle-même en réaction à une histoire prétendument universelle mais écrite du point de vue d’une « masculinité hégémonique », pour reprendre l’expression de R. W. Connell, l’histoire des masculinités est restée longtemps un point aveugle de la recherche. Depuis une quinzaine d’années pourtant, elle s’est imposée comme l’un des champs les plus dynamiques de l’histoire du genre, d’abord dans les pays anglo-saxons, avec notamment les travaux de George Mosse ou John Tosh, puis en France, où André Rauch a fait office de précurseur. Pour autant, l’histoire de la famille, l’histoire du sport, l’histoire du corps, l’histoire de la citoyenneté et l’histoire des mentalités avaient déjà contribué à une histoire des masculinités qui ne se désignait pas encore comme telle. Pensons à des ouvrages comme Le Tribunal de l’impuissance : virilité et défaillances conjugales dans l’Ancienne France, de Pierre Darmon (1979), à l’Histoire des pères et de la paternité, sous la direction de Jean Delumeau et Daniel Roche (1990) ou à Bons pour le service : l’expérience de la caserne en France à la fin du xixe siècle d’Odile Roynette (2000).

2 Les French masculinities sont aujourd’hui un objet d’étude privilégié tant pour les chercheurs anglo-saxons – Christopher Forth et Judith Surkis par exemple – que pour de jeunes chercheuses et chercheurs français, qui s’inscrivent à la croisée de l’histoire du genre et des sexualités. L’histoire des homosexualités, parce qu’elle a connu un essor tardif en France et concomitant, justement, de l’histoire des masculinités, a pu servir de point d’ancrage pour ces recherches. Ainsi, en septembre 2006, une première journée d’études intitulée « Histoire des masculinités : France, 1789-1945 », organisée en lien avec l’association efigies, Mnémosyne et le Ring a donné lieu à publication, sous le titre Hommes et masculinités de 1789 à nos jours : contributions à l’histoire du genre et de la sexualité en France. L’ouvrage, dirigé par Régis Revenin est paru aux Éditions Autrement en 2007. Plus récemment encore, en juin 2009, un colloque international, intitulé « Histoire des hommes et des masculinités » et organisé justement sous la direction d’Anne-Marie Sohn, s’est tenu à l’ens-lsh de Lyon.

3 « Sois un homme ! » La construction de la masculinité en France au xixe siècle s’inscrit dans le prolongement des travaux antérieurs d’Anne-Marie Sohn sur le genre (notamment Du premier baiser à l’alcôve : la sexualité des Français au quotidien, 1850-1950, Aubier, 1996) et sur la jeunesse (Âge tendre et tête de bois : histoire des jeunes des années 1960, Hachette Littératures, 2001). De fait, ainsi que le remarque Anne-Marie Sohn dans son introduction, l’adolescence constitue une « voie privilégiée pour comprendre les masculinités ». En effet, de la même manière qu’on ne saurait parler d’une essence féminine, la virilité n’a rien de naturel, mais apparaît socialement construite et doit être historicisée. L’intériorisation des codes de la masculinité passe donc par une série de rites de passage qui doivent faire la preuve d’une virilité en constante redéfinition. C’est en effet là l’une des idées fortes du livre que de montrer comment, sur un temps long qui court de la Restauration à la Grande Guerre, un régime de masculinité cède progressivement la place à un autre. On passerait ainsi, à partir du milieu du xixe siècle, d’une « masculinité offensive » à une « masculinité maîtrisée », qui se caractériserait par le recul des violences juvéniles (refus de la querelle, renonciation aux conduites de défi…) et la disqualification graduelle du courage physique au profit de l’excellence scolaire et de l’art de la négociation. Le « brave » cède la place au « beau parleur ». On regrettera simplement un certain déséquilibre dans le traitement des deux régimes, puisque le processus d’adoucissement des mœurs est davantage esquissé qu’analysé.

4 L’ouvrage bénéficie par ailleurs d’un ancrage solide dans l’histoire sociale, alors que trop souvent, sans doute, l’histoire des masculinités se cantonne à une histoire des représentations. Les sources convoquées permettent non seulement de croiser les appartenances de classe – jeunesse rurale, « jeunesse des écoles », jeunesse ouvrière –, mais aussi d’explorer certains lieux de construction de la masculinité : lycées, cabarets, bals, boutique, usine ou bordel. Les rixes, en particulier, offrent l’occasion d’étudier une virilité en action – mais aussi en représentation. Anne-Marie Sohn a par ailleurs le souci de proposer des catégories utiles d’analyse pour l’histoire des masculinités : elle distingue ainsi les marqueurs de masculinité, puis les ressorts et les modalités d’intériorisation. L’expression de la virilité juvénile passe ainsi d’abord par un certain nombre de caractéristiques corporelles, comme la force physique ou la pilosité, mais aussi d’accessoires qui font l’homme, et qui peuvent varier selon les milieux, tels que la canne, la redingote ou le chapeau. La consommation d’alcool et de tabac marque l’entrée dans l’âge adulte et offre la possibilité, dans le cadre des sociabilités juvéniles masculines, d’une surenchère virile, qui peut aisément dégé­nérer. Si le jeune homme se doit de maîtriser les gestes et les postures propres à son sexe, il doit également conquérir l’espace public et nocturne, apanage des hommes qui bénéficient, à la différence des femmes, de la liberté d’aller et venir à leur guise. Le débit de boisson, en ville comme à la campagne, devient alors le lieu privilégié de la mise en scène de soi. S’approprier l’espace, c’est d’abord s’adjuger le droit de passage : mener la danse, monopoliser la chaussée, bousculer les passants sont autant de moyens d’affirmer une virilité naissante, mais c’est aussi maîtriser le paysage sonore : parler fort, rire, chanter, chahuter. Alors que la jeune fille se voit, dès son plus jeune âge, inculquer la réserve, le jeune homme comprend vite l’avantage qu’il y a à être une « grande gueule ». Ces provocations tournent au test de virilité : sauf à perdre la face, il faut relever les défis, aussi stupides soient-ils, et défendre son honneur, celui de ses camarades, de sa famille, de son village, quel que soit le rapport de force, au risque, parfois, de blessures graves, voire mortelles. Cette compétition virile trouve particulièrement à s’exprimer dans le domaine sexuel : pour « être un homme », il faut « faire une femme », ce qui n’exclut pas du reste les expériences homosexuelles, où peuvent également s’exercer des formes de domination des plus forts sur les plus faibles, par exemple dans le cadre de l’internat.

5 Alors que les femmes se voient privées de l’accès à la citoyenneté, les hommes ont le monopole des armes et sont seuls à pouvoir voter. L’intériorisation de la masculinité passe ainsi par l’apprentissage des rôles publics. Le passage par la caserne est le principal rite de passage de la jeunesse masculine et soude une génération. La conscience politique, pour la jeunesse des écoles, se construit quant à elle dès l’adolescence et trouve notamment à s’exprimer lors d’innombrables mutineries lycéennes, la principale éclatant en janvier-février 1870, après la mort du journaliste Victor Noir. Dans la France anticléricale enfin, poser à l’esprit fort est aussi, le plus souvent, un privilège masculin.

6 Anne-Marie Sohn souligne, à juste titre, que si les femmes sont paradoxalement les arbitres ultimes de ces épreuves, qui se déroulent dans un cadre homosexué, c’est d’abord par ses pairs et par les adultes que le jeune homme souhaite être reconnu. Les pères sont ainsi les premiers responsables de la socialisation des garçons, mais on ne saurait sous-estimer le rôle des employeurs, enseignants, voisins, tous ces hommes adultes qui, quotidiennement, jugent ces hommes en devenir à l’aune de leur propre conception de la virilité. Les mises à l’épreuve, les vexations, voire les mauvais traitements, par exemple lors de la période d’apprentissage, ancrent ainsi chez les jeunes gens l’idée que la brutalité est une preuve de virilité et qu’être un homme, c’est dominer d’autres hommes. En même temps, « l’indulgence des aînés vaut approbation tacite pour des désordres qui sous-tendent des manifestations viriles. La tolérance envers les écarts sexuels enracine, quant à elle, la double morale » (p. 342). Les mères, en cautionnant les excès des fils, participent, du reste, elles aussi, de la légitimation et de la reproduction de la domination masculine.

7 Florence Tamagne


Date de mise en ligne : 17/04/2012

https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169za