H. Arnold Barton, Essays on Scandinavian History, Carbondale, Southern Illinois, University Press, 2009, 286 p
Pages 169y à 230y
Citer cet article
- SCHNAKENBOURG, Éric,
- Schnakenbourg, Éric.
- Schnakenbourg, É.
https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169y
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- Schnakenbourg, É.
- Schnakenbourg, Éric.
- SCHNAKENBOURG, Éric,
https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169y
1 L’ouvrage rassemble 13 articles publiés entre 1966 et 2006 par Arnold Barton, professeur à l’université de Carbondale aux États-Unis. L’objet de cette sélection est de donner un aperçu des quarante années de carrière du principal historien américain de la Scandinavie de l’époque moderne. Son champ d’études privilégié transparaît bien à travers le choix des articles qui portent tous, à une exception près, sur la fin du xviiie et le xixe siècle. Les thématiques permettent de reconstituer l’évolution des centres d’intérêt d’Arnold Barton, la Suède gustavienne puis la construction des identités nationales et transnationales nordiques.
2 Le livre s’ouvre sur une suite de réflexions sur le xviiie siècle suédois, visant à souligner la richesse de cette période à travers son patrimoine architectural et sa production littéraire, artistique et scientifique qui ont permis à la Suède de tenir en Europe un rôle différent du siècle précédent. Cependant, le souvenir flatteur de la puissance militaire ne s’est pas évanoui. Il demeure même vivace chez de nombreux Suédois, à commencer par le roi Gustave III (1771-1792). Ce monarque se trouve au cœur de quatre contributions permettant de mieux connaître, à défaut de toujours la comprendre, l’une des figures emblématiques du despotisme éclairé. Gustave III est incontestablement imprégné des idées des Lumières puisqu’au début de son règne il abolit la torture, se montre favorable à la liberté de la presse et à la physiocratie. Mais, parallèlement, il a une si haute idée de la fonction monarchique qu’il se révèle de plus en plus conservateur, voire réactionnaire. Il rêve d’en revenir à une monarchie fonctionnant sur une alliance entre le souverain et la haute aristocratie qui, elle-même, chapeauterait les trois autres états représentés au Riksdag (clergé, bourgeoisie et paysannerie), comme cela se pratiquait à l’époque de Gustave-Adolphe. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant de voir l’hostilité de Gustave III envers les deux événements internationaux majeurs de son règne : la guerre d’Indépendance américaine et la Révolution française. Ils sont, pour lui, deux défis lancés à la souveraineté légitime qui n’appellent que la fermeté. Malgré l’aversion de leur roi pour les révoltés américains, les Suédois profitent de leur guerre contre l’Angleterre. Pour de nombreux officiers, le conflit offre de belles possibilités d’avancement de carrière grâce au service dans la marine française, alors que les négociants nouent des relations commerciales avec la nouvelle république via le port libre de Marstrand. Finalement, même Gustave III cherche à tirer profit de sa neutralité pour jouer un rôle de premier plan dans le rétablissement de la paix. Après 1789, il veut une nouvelle fois être à l’avant-garde, en prenant la tête des adversaires de la Révolution française. Il ne voit dans les événements parisiens que l’expression d’un chaos, dont il craint d’autant plus la contagion qu’il doit lui-même affronter une opposition nobiliaire de plus en plus forte. Après l’épisode de Varennes, Gustave III redouble d’efforts pour organiser une grande coalition permettant de restaurer Louis XVI dans l’intégralité de ses prérogatives. Parallèlement à ses projets chimériques d’intervention militaire, le roi de Suède établit une censure rigoureuse sur tout ce qui vient de France, afin de ne pas nourrir son opposition et de pouvoir poursuivre ses rêves de grandeur. La nostalgie de la puissance suédoise est bien un élément déterminant de la politique de Gustave III en Baltique orientale. Rêvant d’être le successeur des rois du xviie siècle et confronté à la nécessité de réunir ses sujets autour de sa personne, il aspire à reconquérir les provinces baltes occupées par les Russes. Profitant de la guerre que Catherine II livre aux Turcs, les Suédois passent à l’offensive en juin 1788. Mais contrairement à ce qu’ils espéraient, la noblesse balte et les paysans demeurent fidèles à l’impératrice. Faute de moyens maritimes suffisants, le roi de Suède doit renoncer à son projet d’attaquer Saint-Pétersbourg et à la gloire de réussir là où Charles XII avait échoué. La scène baltique est aussi pour Gustave III une source d’inspiration et de réflexion. Le premier partage de la Pologne, au début de l’année 1772, annonce, selon lui, ce qu’il pourrait advenir d’une Suède dans laquelle l’autorité politique est trop diluée. À cet égard, son coup d’État du 19 août 1772 permet de restaurer le pouvoir royal fort, ce qui place Gustave sur un pied d’égalité dans ses discussions avec l’impératrice Catherine II. Ses relations avec cette autre grande personnalité oscillent entre méfiance et fascination, entre l’envie d’une alliance et les traditions d’hostilité suédoise envers la Russie.
3 Après l’assassinat de Gustave III en 1792, la Suède connaît une période de fortes tensions que Gustave IV n’a pas les moyens de surmonter. Le nouveau roi a hérité de son père une profonde aversion pour les idées révolutionnaires et, étant en outre anti-intellectuel, s’attire rapidement l’animosité des milieux les plus radicaux tout comme celle de la noblesse libérale. Faute de souplesse et d’entregent, il ne parvient pas à pratiquer la politique traditionnelle des rois de Suède d’équilibre entre la noblesse et les roturiers. L’instabilité intérieure, une conjoncture économique déprimée et les revers militaires ont finalement raison de Gustave IV qui abdique en mars 1809. Sa succession ouvre une période très importante dans l’histoire de la culture politique scandinave, car elle voit revenir au premier plan l’idée d’une union entre les voisins danois et suédois. La sensation d’une influence allemande toujours plus importante au Danemark, la redécouverte, et parfois la reconstruction, d’un passé scandinave commun et, enfin, la prise de conscience de la trop forte emprise des grandes puissances en Baltique amènent la question d’une union nordique au premier plan. La désignation du prince danois Charles Auguste d’Augustenbourg comme héritier du trône de Suède en 1810 en est la traduction. Cependant, la mort prématurée du prince, qui permet l’ascension de Jean-Baptiste Bernadotte, éloigne, sans le ruiner, le projet d’un rapprochement entre les royaumes scandinaves. Il demeure vivace tout au long du xixe siècle qui voit une sédimentation du scandinavisme. Mouvement d’affirmation d’une identité propre face à la puissance russe en Baltique et à l’influence allemande au Danemark, il englobe également les Finnois. Mais en Finlande, qui fait alors partie de l’Empire russe, le sentiment d’une identité culturelle propre se cristallise autour de travaux d’érudits dont le plus emblématique est le Kalevala publié en 1835 par Elias Lönnrot. La fennomanie génère une relecture de la période suédoise qui est dorénavant considérée comme un temps d’occupation, et pose la question de la viabilité d’un État finlandais indépendant. Si, d’un côté, un sentiment national semble bien émerger, d’un autre côté, les élites finlandaises mesurent les avantages qu’elles tirent de leur autonomie politique et des relations économiques privilégiées qu’elles entretiennent avec la Russie. La question de la construction d’une nation se pose également en Norvège qui est unie à la Suède à partir de 1814. Un sentiment national se forge peu à peu en prenant ses racines dans les sagas anciennes et en affirmant une sensibilité propre dans les arts visuels, l’architecture et la musique. L’identité norvégienne ressort également des regards portés par les étrangers qui visitent ce pays à partir de la fin du xviiie siècle. Il connaît en effet une certaine renommée à l’aune de la sensibilité des voyageurs romantiques qui glorifient la nature sauvage des montagnes et idéalisent les simples paysans. La Norvège est également une terre de héros légendaires et vertueux dont la figure des descendants permet de dénoncer la corruption des sociétés occidentales modernes. En Suède, le sentiment national s’exprime de manière différente. Il s’organise autour de deux tendances : la première, monarchique et conservatrice, demeure nostalgique de la grandeur passée ; la seconde privilégie les relations pacifiques de la Suède au nom des caractères communs qu’elle partage avec les autres pays du Nord. Dans les deux cas, l’histoire et la reconstruction du passé permettent d’inscrire le pays dans son espace régional et de penser les modalités de ses relations avec ses voisins.
4 Cette sélection d’articles ayant jalonné la carrière d’Arnold Barton a le mérite de souligner l’importance de certaines questions dans l’histoire de la Scandinavie à la fin du xviiie siècle et au xixe siècle, que ce soit les relations entre pays de la région ou la formation des identités nationales et, plus généralement, d’une conscience nordique. L’auteur a surtout le mérite de rappeler la manière dont s’agencent les événements internationaux et les considérations d’ordre intérieur. Cependant, une organisation thématique de l’ouvrage, au lieu d’une présentation chronologique des périodes traitées par les articles, aurait permis de mieux dégager les lignes de forces du propos. Ce livre, agréable à lire, se referme tout de même avec un arrière-goût d’inachevé, faute sans doute d’avoir apporté des éléments de connaissances historiques et analyses réellement nouveaux. Le propos, parfois un peu trop général, mériterait d’être approfondi par un recours aux archives qui, à en juger par les notes, n’ont été consultées pour aucune des contributions. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage demeure accessible et intéressant pour l’historien souhaitant connaître la déclinaison à l’échelle scandinave de grands phénomènes européens couvrant la jonction des périodes moderne et contemporaine.
5 Eric Schnakenbourg