S'abonner
Compte rendu

Susanna A. Throop, Paul R. Hyams (dir.), Vengeance in the Middle Ages. Emotion, Religion and Feud, Farnham et Burlington, Ashgate, 2010, 232-IX p

Pages 169m à 201m

Citer cet article


  • Lemesle, B.
(2012). Susanna A. Throop, Paul R. Hyams (dir.), Vengeance in the Middle Ages. Emotion, Religion and Feud, Farnham et Burlington, Ashgate, 2010, 232-IX p. Revue historique, 661(1), 169m-201m. https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169m.

  • Lemesle, Bruno.
« Susanna A. Throop, Paul R. Hyams (dir.), Vengeance in the Middle Ages. Emotion, Religion and Feud, Farnham et Burlington, Ashgate, 2010, 232-IX p ». Revue historique, 2012/1 n° 661, 2012. p.169m-201m. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2012-1-page-169m?lang=fr.

  • LEMESLE, Bruno,
2012. Susanna A. Throop, Paul R. Hyams (dir.), Vengeance in the Middle Ages. Emotion, Religion and Feud, Farnham et Burlington, Ashgate, 2010, 232-IX p. Revue historique, 2012/1 n° 661, p.169m-201m. DOI : 10.3917/rhis.121.0169m. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2012-1-page-169m?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169m


1 Cet ouvrage collectif comporte huit chapitres et autant d’auteurs dont les deux maîtres d’œuvre qui signent également l’introduction (S. Throop) et la postface (P. Hyams). Il poursuit le cycle déjà ancien d’études sur la vengeance au Moyen Âge qui compte parmi ses importants jalons l’ouvrage de William Miller, Bloodtaking and Peacemaking. Feud, Law and Society in Saga Iceland (1990), et parmi les récentes publications La Vengeance, 400-1200, édité par Dominique Barthélemy, François Bougard et Régine Le Jan (2006), W. Miller, Eye for an Eye (2006) et Vengeance in Medieval Europe. A reader, un intéressant recueil de textes (traduits en anglais mais, hélas, sans le texte original) édité par Daniel L. Smail et Kelly Gibson (2009).

2 Les maîtres d’œuvre rappellent le caractère licite reconnu aux vengeances en tant que représailles. Ils tiennent pour acquis qu’elles étaient gouvernées par des règles, qu’elles semblent avoir été liées au sens de l’honneur blessé et que, dans la droite ligne de la thèse fameuse de l’anthropologue Max Gluckman (The Peace and the Feud), elles pouvaient être utilisées de façon constructive dans la société en vue de renforcer le tissu social et la stabilité ; malgré tout, S. Throop introduit un bémol : un examen global ne permet guère de juger si elles sont un bien social ou un mal, écrit-elle.

3 Dans cet ouvrage, S. Throop et P. Hyams préfèrent mettre l’accent sur des aspects moins mis en valeur ou méritant à leurs yeux des approfondissements. Dans l’introduction, la première insiste sur l’extrême diversité des expressions de la vengeance caractérisée à la fois par son universalité et ses traits à chaque fois spécifiques au travers des règles qui la gouvernent. La plupart des auteurs de l’ouvrage n’esquivent cependant pas le problème de la minceur des indications explicites sur lesquelles l’historien peut vraiment s’appuyer. Ainsi en va-t-il lorsqu’il s’agit d’appréhender les émotions, l’un des thèmes majeurs de l’ouvrage : à la différence de Barbara Rosenwein qui estime que les émotions ne sont connues que lorsqu’elles sont exprimées, P. Hyams voudrait, tout en admettant la difficulté, en découvrir les expressions autres que verbales. Dans cette même veine, partant de l’idée que la passion qui alimente la vengeance défie la trop facile séparation analytique entre le calcul rationnel et l’émotion, il lance le défi aux historiens de mesurer les tensions qui unissent l’un et l’autre. Selon S. Throop, l’émotion religieuse peut faire partie des expériences d’émotion personnelle intense que sont les vengeances et plusieurs chapitres, dont le sien, s’y consacrent.

4 Un autre thème clé est lié au passage du Haut Moyen Âge à la période des constructions monarchiques et à l’expansion rapide du droit positif. Selon P. Hyams, les auteurs des textes juridiques du xiie siècle ont consciemment caché les émotions ; en se concentrant sur les problèmes juridiques, ils ont éliminé la vengeance des documents. D’autre part, la vision traditionnelle qui ne percevait que « sauvagerie » et anarchie dans les phénomènes de vengeance a entravé l’élaboration critique de modèles de querelles opérant aux côtés des États et de la loi, voire en leur sein.

5 Je pense qu’à ce stade l’investigation gagnerait à être poussée dans une autre direction, non pas à partir des documents juridiques en effet, mais à partir des textes littéraires de la fin du xiie siècle et du début du xiiie siècle : l’idée que les sentiments de colère étaient le moteur de la vengeance a longtemps contribué à qualifier négativement les sociétés préétatiques. Or, il importerait de cerner les manifestations d’une telle idée dès cette époque dans la littérature et les mettre en relation avec le développement des juridictions princières (ainsi que le suggère Stephen White dans une communication inédite prononcée à Copenhague en mai 2011) ; cela permettrait sans doute de voir comment certains récits fictionnels ont contribué à disqualifier le système vindicatoire en écartant sa dimension sociale et en le réduisant à des phénomènes de réactivité pulsionnelle individuelle. Du coup, le facteur « émotion » pourrait être réévalué dans une autre dimension, plus critique mais non moins pertinente.

6 Au total, les maîtres d’œuvre reconnaissent que le volume n’offre pas une vision uniforme, aussi terminerai-je ce compte rendu en indiquant le thème principal de chacun des chapitres. Máire Johnson étudie comment, agissant par représailles, les saints irlandais, loin de manifester seulement de purs comportements de colère, condensent et incorporent les modèles des récits de l’Ancien et du Nouveau Testament. Dans le même ordre d’idées, Susanna Throop met en valeur l’évolution du concept de vengeance au xiie siècle comme justification de la croisade, en expliquant que l’opposition souvent mise en avant par les historiens entre émotion et perception religieuse laissait échapper la force catalytique contenue dans la rhétorique émotionnelle de la ferveur propre aux textes religieux.

7 Jackson Armstrong étudie un cas de vengeance meurtrière dans les Marches écossaises au xve siècle dans un contexte de faiblesse monarchique et de troubles politiques, dans un royaume où la coutume admet ce type de querelle. L’auteur souligne le rôle complexe des acteurs et les difficultés des tiers à obtenir la pacification entre les ennemis. François Soyer montre comment une féroce vengeance du sang a divisé la communauté musulmane d’Évora dans le Portugal du milieu du xve siècle. L’enjeu en était une lutte de pouvoir pour la plus haute charge au gouvernement communal de cette minorité religieuse ; les documents sur cette affaire apportent un éclairage précieux sur la vie interne agitée de cette communauté en même temps qu’ils mettent en valeur l’apparente incapacité de la monarchie et de ses officiers à mettre un terme à la querelle.

8 Dominique Barthélemy de son côté note que dans le royaume de Francie occidentale du xe siècle l’hostilité et la guerre sont moins liées à des vengeances du sang qu’à la terre et aux châteaux, de sorte qu’elles mettent en action un réseau social plus vaste que celles des querelles mérovingiennes. L’auteur se demande si, au lieu d’écrire comme Guizot que le régime féodal ressemble moins à une société qu’à la guerre, on ne pourrait pas dire que c’est la guerre qui ressemble à la société, avec ses arrangements entre les adversaires, ses codes et les objectifs qui gouvernent la violence. Thomas Roche, après s’être intéressé au vocabulaire du moine de l’abbaye normande de Saint-Evroult, Orderic Vital (mort vers 1142-1143), pour décrire les querelles, et après avoir analysé son discours, montre comment les moines, qui sont impliqués dans les faides, diabolisent un de leurs adversaires, le seigneur de Bellême : de cette façon, ils se tiennent pour les instruments de la volonté divine ; le modèle de la vengeance divine qu’ils construisent est à son tour identifié à la faide royale.

9 Mettant également l’accent sur le discours de la vengeance, Paul Hyams se demande, avant d’y répondre positivement, dans quelle mesure tout discours de querelle au Haut Moyen Âge est aussi un discours de faide. Plutôt que de s’enfermer dans des études lexicales inévitablement insuffisantes, mieux vaut appréhender, selon lui, les formes de comportement, et pour cela il reconnaît particulièrement deux approches, désormais classiques, fort utiles à cet effet : le modèle « processuel » de J. Comaroff et S. Roberts d’une part, et la notion d’habitus telle que l’avait définie P. Bourdieu. Enfin, en étudiant une traduction-adaptation à succès du xvie siècle (L’Histoire d’Aurelio et d’Isabelle, composée à partir d’un récit du xve siècle de Juan de Flores), Marina Brownlee met en évidence comment cette fiction narrative où tous les registres de la vengeance sont convoqués révèle la puissance du potentiel de vengeance du langage.

10 Bruno Lemesle


Date de mise en ligne : 17/04/2012

https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169m