Rome et l’Occident (iie siècle av. J.-C.-iie siècle apr. J.-C.). Gouverner l’Empire, Frédéric Hurlet (dir.), Rennes, pur, Coll. « Histoire », 2009, 528 p.
- Par Gérard Chouquer
Pages 155d à 165d
Citer cet article
- CHOUQUER, Gérard,
- Chouquer, Gérard.
- Chouquer, G.
https://doi.org/10.3917/rhis.111.0155d
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- Chouquer, G.
- Chouquer, Gérard.
- CHOUQUER, Gérard,
https://doi.org/10.3917/rhis.111.0155d
1 Ce livre porte une double marque qui en explique les choix. Il se réfère à une question mise aux concours de l’agrégation et du capes d’histoire, et est ainsi présenté par son responsable comme un manuel, ce qui explique la première partie du titre. Ensuite, il est une contribution aux débats qui existent depuis plusieurs années sur la romanisation, sur l’identité des régions de l’Empire, sur les formes impériales (« Gouverner l’Empire »).
2 La première partie de l’ouvrage est consacrée aux structures. Huit études thématiques passent ainsi en revue les lois provinciales (F. Kirbihler), les gouverneurs (N. Barrandon et F. Hurlet), l’armée (B. Rossignol), la circulation des hommes et de l’information (S. Grogiez-Pétrequin et J. Nélis-Clément), l’impôt provincial (J. France), le cens (A. Bérenger), l’administration judiciaire (J. Fournier), la monnaie (A. Suspène).
3 La seconde partie offre des aperçus régionaux : la Lusitanie (J. Edmonton), les Trois Gaules (X. Lafon), les cités de droit latin en Gaule méridionale (M. Christol), la citoyenneté en Gaule du Nord (M.-Th. Raepsaet-Charlier), l’armature des cités en Bretagne (J. C. Mann), les capitales de province dans les Germanies et en Rhétie (R. Haensch), les religions des provinces germaniques (W. Spickermann) et celles de Bretagne (R. Häussler).
4 S’il n’est pas possible d’entrer dans la recension de chaque contribution, il importe, en revanche, de souligner l’intérêt de cette publication par rapport aux débats de fond. À plusieurs reprises, les enjeux sont bien soulignés. Ainsi, Jérôme France rappelle que deux courants historiographiques s’opposent nettement quant au statut du sol provincial : depuis Mommsen, une longue série d’études admet que l’essentiel du territoire dominé est versé dans l’ager publicus uniquement susceptible de possessio, ce qui laisse une place très relative à la terre possédée selon la « propriété pérégrine » ; d’autres auteurs pensent, au contraire, que l’intégration du sol provincial dans l’ager publicus est l’exception, ce qui fait que la forme dominante de la propriété dans les territoires est la propriété pérégrine. Cette question délicate porte en elle tout l’enjeu du tributum soli et notamment de son assiette. L’article d’Agnès Bérenger sur le fonctionnement du cens complète fort bien l’exposé des aspects fiscaux dans les provinces occidentales de l’Empire.
5 Dans une dense synthèse, Michel Christol revient sur une question qu’il connaît bien, la diffusion du droit latin en Gaule Narbonnaise et ses implications politiques et sociales. Puissant instrument de romanisation des élites locales, le droit latin donne à la Narbonnaise une personnalité juridique vraiment originale, qui ne trouve de comparaison véritable qu’en Cisalpine au siècle précédent, puis dans la péninsule Ibérique municipalisée par l’œuvre des Flaviens. Pour la Gaule du Nord, Marie-Thérèse Raepsaet-Charlier, dans une étude parallèle, aboutit à des conclusions différentes. La latinisation des noms n’y a pas le même poids qu’en Narbonnaise. Mais le maintien d’une plus grande diversité dans le choix des noms n’empêche pas que la structure des nomenclatures est directement conditionnée par le statut des personnes.
6 L’étude de l’administration judiciaire provinciale par Julien Fournier, à travers l’analyse des cas de la Sicile et des provinces ibériques, attire l’attention sur le fait que là où la tradition civique est forte et ancienne, le maintien des spécificités locales est possible. Ce n’est pas le cas de l’Espagne où la moindre profondeur de l’institution favorisa une romanisation juridique des communautés. La cité, qui passe habituellement pour être le meilleur indice de la romanisation, peut donc être, à l’inverse, un élément utile dans l’évaluation des particularismes !
7 Plus avant dans l’ouvrage, le choix de traduire et d’éditer un texte de John Cecil Mann, disparu en 2002, s’explique par le débat autour de la structuration en civitates de la Bretagne. Monique Dondin-Payre, qui le commente, montre que ce texte s’oppose à la vision d’historiens et d’archéologues selon lesquels la Bretagne n’aurait jamais connu la division systématique en cités. Ainsi, le débat de fond est celui de la réalité et du degré des changements que la domination romaine est susceptible d’avoir introduits. Les réponses détaillées qu’offrent certains articles sont de nature à nous aider à mieux en poser les termes.
8 L’article de J. C. Mann propose, à côté d’observations très intéressantes, des systématisations que l’on peut juger hâtives et que des travaux récents aident à reformuler. Voulant défendre l’institution de la cité, il en donne une vision excessivement normative et autosimilaire. Quand on connaît la faiblesse des bases épigraphiques concernant le vicus et le pagus en Bretagne (moins de dix inscriptions pour les deux formes ; voir les travaux de Michel Tarpin à ce sujet), quand on sait les débats auxquels la nature de ces deux institutions donne lieu, on ne peut qu’être étonné de lire que le territoire était divisé en circonscriptions nommées pagus et, ensuite, que les oppida et les pagi étaient à leur tour divisés en vici. Le pagus est une institution fiscale, ce qui n’est pas dit, et sa possible généralisation intervient dans la mise en place du census. Mais il ne paraît pas possible, en l’état actuel de la documentation, d’en faire la subdivision principale et générale de toutes les cités romaines, valable pour tous les secteurs de la vie civique et administrative. Quant au vicus, on commence à mieux savoir que c’est, avant de devenir un mot-valise désignant toute agglomération, une institution qu’on trouve assez systématiquement là où il y a une ressource à capter et à organiser au profit de Rome : une carrière, une mine, un péage, un port. Le présenter comme une circonscription courante et faire du magister vici une espèce de « maire » (le mot est p. 394), est totalement excessif.
9 De manière plus générale, on constate la focalisation induite par le plan adopté pour le livre. Bien que les auteurs soulignent des changements, les choix chronologiques effectués sont quelquefois involontairement réducteurs. Ainsi, l’étude sur les provinces hispaniques débute avec Auguste. Il aurait été intéressant de souligner, pour les candidats aux concours auxquels on s’adresse et étant donné les termes chronologiques de la question, l’originalité des formes de la domination romaine dans la péninsule Ibérique depuis le décret d’Aemilius Paulus de 189 av. J.-C. qui initie une forme juridique souple laissant aux populations leurs terres et leurs oppida, « tant que le peuple et le Sénat de Rome le voudraient », formule reprise ensuite à plusieurs occasions pour régler les relations entre Rome et ces territoires conquis. Dans l’ensemble, l’ouvrage porte sur l’Empire à partir de la construction augustéenne. Cette restriction n’interdit pas d’y voir un bon livre.
10 Gérard Chouquer