Marc Boone, À la recherche d’une modernité civique. La société urbaine des anciens Pays-Bas au bas Moyen Âge, Bruxelles, Université de Bruxelles, coll. « Histoire », Bruxelles, 2010, 192 p.
Pages 959k à 979k
Citer cet article
- SANTAMARIA, Jean-Baptiste,
- Santamaria, Jean-Baptiste.
- Santamaria, J.-B.
https://doi.org/10.3917/rhis.104.0959k
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- Santamaria, J.-B.
- Santamaria, Jean-Baptiste.
- SANTAMARIA, Jean-Baptiste,
https://doi.org/10.3917/rhis.104.0959k
1 Marc Boone, spécialiste de l’histoire urbaine des Pays-Bas bourguignons, et plus spécifiquement de la Flandre néerlandophone, offre au lecteur francophone une mise en perspective de plusieurs de ses principales études, autour du thème de la modernité civique dans les anciens Pays-Bas. Rassemblant des travaux ayant fait l’objet de publications internationales, son livre est également le fruit d’une série de cours à l’Université libre de Bruxelles. La cohérence de ce que l’auteur qualifie de « collection d’essais », est due à une problématique englobante. L’auteur questionne les modalités d’émergence d’une expérience urbaine singulière : celle des Pays-Bas. Entre les xiiie et xvie siècles, un certain rapport politique à la ville s’y enracine dans les spécificités sociales de ce grand ensemble si avancé dans le processus d’urbanisation, rapport s’articulant aux transformations intellectuelles et politiques de la fin du Moyen Âge et du début de l’époque moderne. L’avènement d’une modernité civique est donc le moyen de tenir ensemble des logiques historiques souvent séparées.
2 Les prolégomènes introduisant la succession des chapitres portent sur les figures tutélaires du Belge Henri Pirenne et du Néerlandais Johan Huizinga. Partant de leur destin croisé en matière de popularité, Pirenne étant progressivement détrôné par un Huizinga identifié par la postérité comme penseur postmoderne, l’auteur revient sur la manière dont ces historiens ont nourri leurs problématiques de leur rapport tourmenté à un présent brutal, celui du premier vingtième siècle. Pirenne et Huizinga laissent un héritage, celui d’une analyse de la singularité des villes des Pays-Bas dans l’émergence d’une expérience politique plus démocratique et porteuse d’une identité nationale face aux États centralisés étrangers. On retrouve là le poids des deux guerres sur les identités du Benelux, mais aussi des préoccupations fort actuelles.
3 Le premier chapitre questionne la notion de démocratie dans les Pays-Bas à travers le cas des corporations flamandes. Dans la perspective libérale de Pirenne, les corps de métiers auraient été les libérateurs de l’activité urbaine avant d’en devenir un carcan. Le phénomène corporatif, par la suite discrédité par les récupérations fascistes, fut étudié après 1945 dans une perspective plus économique et sociale. L’auteur situe alors son propre travail sur Gand dans la volonté de nuancer l’idée d’une lutte fratricide permanente entre corporations : s’appuyant sur ses travaux relatifs aux liens entre métiers et organisations des pouvoirs urbains, il propose un panorama éclairant des équilibres sociaux sous-jacents à la vie politique gantoise, y voyant l’émergence d’un mouvement oligarchique solide, non démocratique mais bien aux origines du mouvement républicain antiespagnol de 1581.
4 Le deuxième chapitre replace les révoltes flamandes, notamment celles du xive siècle, dans la perspective plus longue des mouvements de rébellion urbaines des anciens Pays-Bas. Renvoyant aux théories du Kommunalismus de Peter Blicke, l’auteur interprète les rébellions urbaines comme la traduction d’une expérience politique née hors de l’État princier et porteuse de la notion de bien public, un mouvement dont les relations furent complexes avec le pouvoir des princes ; parti de Flandre, il inspira les révoltes modernes des Pays-Bas, et triompha de l’absolutisme.
5 Le chapitre III permet de développer cette notion de bien commun dans la république urbaine, autour du contrôle social et de la justice. L’auteur part de l’opposition entre une justice princière plus brutale voire sanguinaire et une justice urbaine aux modes de punition propres (bannissement, amendes), progressivement supplantée par la première. La répression des crimes de sodomie à Bruges permet de nuancer cette opposition : les villes ont su faire preuve de brutalité pour manifester leur contrôle social, et surtout collaborer avec le prince.
6 Le chapitre IV interroge les liens entre pouvoir et paysage urbain, autour d’une confrontation désormais classique entre Pays-Bas et Italie. Marc Boone pose ici de manière très vigoureuse les différences entre ces espaces : l’absence de pouvoir ecclésiastique fort et surtout le maintien d’un pouvoir princier extérieur expliquent largement la modestie des constructions spatiales aux Pays-Bas.
7 Le cinquième et dernier chapitre envisage les liens entre la société urbaine et la formation de l’État bourguignon. Dans cette rare synthèse en français sur l’histoire institutionnelle de la Flandre, l’auteur expose la complexité des relations des villes à leurs princes. Le développement de la notion de bien commun conduit l’auteur à déceler la trame d’une nouvelle source de légitimité opposable au droit du prince, depuis le xiie siècle, et culminant à l’époque moderne, avec l’alliance nouvelle des villes et de la noblesse contre les Habsbourg.
8 L’ouvrage de Marc Boone offre une synthèse rare sur la singularité politique des villes des Pays-Bas, dans la lignée d’Henri Pirenne. On insistera sur les nombreuses passerelles ouvertes par ce travail singulier, qui n’est ni un bilan ni un manuel. L’ouverture historiographique européenne constante, complétée d’une riche bibliographie, permet également une prise de recul sur les enjeux actuels de la recherche. Dans un ouvrage à la langue limpide, l’auteur offre une nouvelle ouverture pour la recherche française sur celle de langue néerlandaise, qui rejoint la démarche d’Élodie Lecuppre sur le plan de la culture politique urbaine. Dans cette perspective décentrée, très inspirée par l’expérience des villes de Flandre flamingante et laissant davantage dans l’ombre la Flandre wallonne ou l’Artois, les ducs de Bourgogne semblent former une puissance intrusive, le temps dynastique se diluant dans le temps long du phénomène urbain ; en outre l’importance accordée à un tournant sous Philippe le Bon réduit l’importance de l’avènement de la dynastie en 1384. Le thème est donc encore largement ouvert. Les pistes lancées sont particulièrement nombreuses dans les divers champs de l’histoire urbaine qui forme bel et bien un moyen de nouer des liens entre des réalités historiques souvent disjointes.
9 Jean-Baptiste Santamaria