Jean‑Claude Caron, Annie Stora‑Lamarre, Jean‑Jacques Yvorel (dir.), Les Âmes mal nées. Jeunesse et délinquance urbaine en France et en Europe (xixe ‑ xxie siècles), Besançon, Presses Universitaires de Franche‑Comté, 2008, 405 p.
Pages 679zf à 747zf
Citer cet article
- DESSERTINE, Dominique,
- Dessertine, Dominique.
- Dessertine, D.
https://doi.org/10.3917/rhis.103.0679zf
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https://doi.org/10.3917/rhis.103.0679zf
1 Les 23 auteurs rassemblés ici représentent la quasi‑totalité des historiens français spécialistes de la criminalité et de la délinquance juvénile. Entourés de deux chercheurs étrangers, Dorena Caroli et Bruna Bianchi, travaillant sur les États‑Unis et sur la Russie, ils se sont réunis à Besançon, accueillis par Annie Stora‑Lamarre, au moment même où le problème de la jeunesse dangereuse réapparaissait sur la scène médiatique française. Les travaux rassemblés ici, issus du colloque qui s’est tenu du 15 au 17 novembre 2006, offrent un large panorama de l’état des savoirs et des questions posées par l’histoire de la délinquance juvénile. Mais ils comprennent aussi des articles de sociologues (Jean‑François Laé, François Sicot) qui explorent le présent, certains se faisant anthropologues (Jean‑Michel Bessette). On ne trouve pas dans cet ouvrage d’articles sur les colonies pénitentiaires, par exemple, ou sur la prison des jeunes, sinon pour la période la plus récente (Élise Yvorel).
2 Le livre s’attache d’abord à analyser la construction d’un objet – la délinquance juvénile – par le judiciaire et par le social. L’essai de mesure de sa réalité (Jean‑Claude Farcy), qui étudie la statistique du xixe, conclut sur la montée de la violence (assassinats et meurtres) en croissance réelle à Marseille et à Paris à la fin du siècle, en liaison avec la diffusion du revolver et le développement du proxénétisme. L’article de Jean‑Jacques Yvorel qui suit l’évolution de la catégorie juridique du vagabondage, montre bien combien cette catégorie, créée par le droit pénal, traque des réalités sociales très diverses, dont l’immense majorité échappe à la répression. Toujours dans les constructions du fait délinquant, l’article de Pascale Quincy‑Lefebvre s’interroge sur la signification des âges pour le droit pénal en décortiquant le passage de la majorité de 16 à 18 ans en 1906 et sur la réflexion très contemporaine autour de la notion de jeune majeur de 18 à 25 ans, qui se révèle irrecevable.
3 L’ouvrage met également en valeur des figures de délinquants relativement nouvelles. Alors que l’incendiaire des villes (sous la Commune particulièrement) a défrayé la chronique et alimenté les discours, l’incendiaire rural est resté dans l’ombre. Jean‑Claude Caron montre qu’il a été très vite intégré dans la catégorie du pathologique et que la justice s’aventure alors au‑delà de sa fonction (dire le permis et l’interdit) pour aller trancher entre le normal et le pathologique. Notons l’incursion de Patrice Arnaud sur un terrain tout neuf, celui de la criminalité des jeunes travailleurs civils en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. Avec le casseur, qui naît dans la décennie 1980, Ivan Jablonka, achève cette galerie de portraits en abordant la période très contemporaine, tout comme Gilles Vieille Marchiset, qui repère la stigmatisation de jeunes de la ville à partir de leurs pratiques sportives autonomes. Autre originalité de l’ouvrage, la place qu’il accorde aux filles au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, objet des études de Véronique Blanchard et d’Anne Thomazeau qui permettent d’aborder le sujet à la lumière du genre. La première, qui a travaillé sur les archives du tribunal pour enfants de la Seine, conclut que le passage des filles chez le juge pour vagabondage vise surtout à contrôler et à réprimer des comportements qui ne sont pas poursuivis chez les garçons. Anne Thomazeau analysant les dossiers de jeunes filles placées en internat fait émerger les « mauvaises fréquentations » comme cause d’un vagabondage justifiant un placement. La dernière, et toute « neuve », figure présentée dans le livre, est celle du jeune soldat en garnison, facteur de désordre (Agnès Courvoisier). À partir de l’exemple de Besançon à la fin du xixe siècle, l’auteur repère les comportements perturbateurs de l’ordre public de ces jeunes hommes souvent désœuvrés (prostitution, consommation d’alcool). Dans un contexte où s’affirme d’un côté un antimilitarisme d’origine socialiste et de l’autre la volonté du ministère de la Guerre de faire de la caserne un prolongement de l’école, les débordements des jeunes soldats sont tolérés avec indulgence. Ce sont des jeunes avant tout, et non des délinquants.
4 C’est dire l’importance de la lecture qui est faite par les contemporains des comportements déviants. L’analyse empathique d’une des premières fondatrices de centres sociaux américains, Jane Addams, présentée par Bruna Bianchi, tranche fortement sur les approches des autres spécialistes abordés ici. Jane Addams croit en l’apport des immigrés à la société qui se construit autour d’elle (Chicago au début du xxe siècle). Autant que de travail, les jeunes ouvriers ont besoin d’exprimer leurs rêves. Dès lors, les loisirs sont une des dimensions fondamentales de ce que Jane Addams n’appelle pas encore la prévention. Cette approche par le social caractérise l’école de criminologie de Chicago qui rompt avec le monofactorialisme dans les années 1940, alors que longtemps en France la primauté de l’approche médicopsychologique a fait obstacle à une réflexion sociale sur la délinquance juvénile. L’article de Ludivine Bantigny rappelle aussi que la théorie de la « réaction sociale » passe peu à peu dans les approches, mais se trouve remise en cause à son tour par ceux qui ne veulent pas priver les délinquants de leurs actes. On retrouve ce même écho dans la communication de Jean‑Michel Bessette : la seule force qui reste à ceux qui sont rejetés est la violence, la violence symbolique à la Girard. On est loin du philosophe Alfred Fouillée, lu attentivement par Annie Stora‑Lamarre qui, refusant l’idée du criminel né de Lombroso, voit dans le jeune criminel une figure inachevée. Par le concept de l’idée‑force de liberté, il propose de rompre avec la fatalité du déterminisme que l’éducation et les lois doivent atténuer. Grâce à Éric Pierre qui déconstruit la notion de délinquance en démontrant que les actes passés en jugement ne sont qu’une partie des actes illégaux, on découvre aussi le fossé qui sépare le discours des spécialistes théoriciens et les pratiques des juges. Les premiers sont bien rigides et les juges se trouvent être plus proches de la famille populaire et des jeunes déviants que les revues spécialisées.
5 Enfin, au chapitre des solutions dont beaucoup ont déjà été abordées plus haut, il faut bien souligner que cet ouvrage est le premier qui prenne en compte la relégation abordée ici dans deux articles pionniers, de Dominique Kalifa (dont le Biribi a été publié en 2009) et Jean‑Claude Vimont qui se centre sur la relégation en métropole au lendemain de la Seconde Guerre. Univers de violence, où se retrouvent, plus qu’ailleurs, des victimes du malmenage émotif de l’enfance et de l’inadaptation des institutions, le monde de la relégation traduit l’impuissance des politiques à juguler le problème lancinant de la récidive.
6 L’ouvrage, on le voit, est foisonnant, qui conclut ou amorce, selon les sous‑ thèmes, qui mêle approche littéraire, statistique, monographique, synthèses et pistes de recherche, à l’image d’un secteur qui commence à être bien balisé, comme en témoigne, par ailleurs, la Revue d’Histoire de l’enfance irrégulière. On ne peut que souhaiter, comme le fait Jean‑Claude Caron en conclusion, que s’instaure une capillarité entre discours savant et discours politique.
7 Dominique Dessertine