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Compte rendu

Heliand. L’Évangile de la mer du Nord, présenté et traduit par Éric Vanneufville, Turnhout, Brepols, coll. « Miroir du Moyen Âge », 2008, 488 p.

Pages 679f à 694f

Citer cet article


  • Gautier, A.
(2010). Heliand. L’Évangile de la mer du Nord, présenté et traduit par Éric Vanneufville, Turnhout, Brepols, coll. « Miroir du Moyen Âge », 2008, 488 p. Revue historique, 655(3), 679f-694f. https://doi.org/10.3917/rhis.103.0679f.

  • Gautier, Alban.
« Heliand. L’Évangile de la mer du Nord, présenté et traduit par Éric Vanneufville, Turnhout, Brepols, coll. “Miroir du Moyen Âge”, 2008, 488 p. ». Revue historique, 2010/3 n° 655, 2010. p.679f-694f. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2010-3-page-679f?lang=fr.

  • GAUTIER, Alban,
2010. Heliand. L’Évangile de la mer du Nord, présenté et traduit par Éric Vanneufville, Turnhout, Brepols, coll. « Miroir du Moyen Âge », 2008, 488 p. Revue historique, 2010/3 n° 655, p.679f-694f. DOI : 10.3917/rhis.103.0679f. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2010-3-page-679f?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.103.0679f


1 Le Heliand, long poème en vieux saxon composé au début du ixe siècle, n’avait jamais fait l’objet d’une traduction française complète. C’est désormais chose faite grâce au livre d’Éric Vanneufville qui propose à son lecteur, après une rapide introduction (p. 7‑28), le texte intégral des 71 chants et des 5 983 vers, une traduction en regard, un lexique en six langues (français, saxon du Heliand, anglais/vieil anglais, frison, néerlandais et allemand) et une courte bibliographie. La traduction, en prose, se lit agréablement et est accompagnée de notes explicatives relativement peu nombreuses, mais parfois assez longues. On lira donc avec plaisir et intérêt cette passionnante paraphrase des Évangiles, ou plus exactement du Diatessaron, concordance réalisée par Tatien au iie siècle de notre ère. Le poème raconte, en effet, l’ensemble de l’histoire du Sauveur (c’est le sens du mot heliand), depuis l’annonce à Zacharie jusqu’à son Ascension, mais en prêtant à ce récit une atmosphère, un vocabulaire et même un paysage qui évoquent plus le monde de la mer du Nord, entre Frise et Jutland, que les collines de Galilée ou le désert de Judée.

2 Le traducteur insiste tout particulièrement sur ce décalage entre l’ambiance du texte évangélique et celle que propose notre poème. L’introduction, parfois un peu confuse, évoque successivement les sources du Heliand, sa période de composition, la société saxonne au lendemain de la conquête et de la christianisation du pays par Charlemagne, le paysage et le climat de la Saxe, les deux manuscrits principaux (celui de Munich, le plus ancien, et le manuscrit Cotton de Londres, des environs de l’an mil, le plus complet), la langue du poème, les fragments contenus dans d’autres manuscrits (en particulier celui découvert dans la bibliothèque bavaroise de Straubing, dont la langue présente de fortes affinités avec le vieux frison), et la manière dont le poème s’accommode des croyances préchrétiennes. Elle se termine par une reprise des arguments de Van Weringh (cité seulement quelques pages plus haut, et non repris en bibliographie) qui, au vu du fragment de Straubing, a proposé de voir en Bernlef, poète frison guéri par l’évêque Liudger à l’extrême fin du viiie siècle, un possible auteur du Heliand.

3 Plusieurs aspects de ce livre rendront le lecteur assez dubitatif. Le texte reproduit en pages paires est celui d’une édition ancienne, celle d’Eduard Sievers (1878) : pour des questions de droits d’auteur autant qu’en raison du sérieux de cette édition, ce choix se justifiait pleinement. Sievers édite cependant, en regard l’un de l’autre, les deux manuscrits de Munich et de Londres, et É. V. nous dit compléter les leçons de Munich par celles du manuscrit Cotton : or, rien n’indique où É. V. passe d’un manuscrit à l’autre (les leçons du manuscrit Cotton sont de fait suivies du v. 1 au v. 84, puis à nouveau à partir du v. 5276, pour lesquels Munich est lacunaire). On regrettera aussi qu’il n’ait ni consulté ni utilisé l’édition d’O. Behaghel (Heliand und Genesis, Tübingen, 1903), ni surtout la récente édition de J. Cathey (Heliand. Text and Commentary, Morgantown, 2002).

4 Certains choix de traduction semblent curieux. Le Heliand utilise de manière constante le mot burg pour désigner les agglomérations traversées par Jésus : or, É. V. fournit au moins sept traductions différentes de ce terme (bourg, cité, cité fortifiée, site fort, site fortifié, ville, ville forte), alors que l’auteur semblait paradoxalement se faire une même idée de lieux aussi différents que Rome (Rumuburg) ou Bethléem (Bethleemburg). Plusieurs termes n’apparaissent pas dans le lexique, dont on ne parvient pas vraiment à saisir la logique : les mots bom (« arbre », constamment utilisé pour désigner la croix), cnosl (« tribu » ou « peuple »), erl (« noble »), sinhiun (« couple » ?) et bien d’autres, bien que souvent commentés dans les notes, ne sont pas repris. Par ailleurs, le lexique distingue artificiellement les lettres u, w (dans les manuscrits, un double u) et v (pour un seul mot, en l’occurrence commençant par un double u). Les fautes de frappe (en particulier dans l’usage des guillemets) sont récurrentes, et le texte (en dehors de l’édition Sievers numérisée) n’utilise pas les lettres spécifiques telles que le thorn, le d barré et le b barré, ce qui entraîne quelques erreurs : ainsi, p. 20 où l’on parle des « formes datives mi et pi (me et pe), intervenant au lieu des accusatifs mik, mich et pik, dich (sic).

5 Si l’on en vient au commentaire, on reste étonné par certaines remarques. On voit ainsi apparaître des considérations sur la société matrilinéaire saxonne, mythe dénoncé depuis longtemps (p. 117). Une note (p. 137) sur le fait que les pièces de monnaie sont brillantes, donc neuves, porte sur un passage qui s’explique bien mieux par l’allitération (fagare fehoscattas). De fait, en dehors d’une brève allusion au Beowulf (p. 16), É. V. ne met jamais en parallèle le texte du Heliand avec d’autres poèmes saxons (comme cette Genèse sans doute composée par le même auteur) et surtout anglo‑saxons, dont les particularités rejoignent bien souvent celles du Heliand : les nombreuses paraphrases bibliques de la poésie vernaculaire anglo‑saxonne, souvent contemporaines de notre poème, ne sont jamais mentionnées, alors même que le rôle des missionnaires anglo‑saxons dans la christianisation de la Saxe est plusieurs fois souligné. Certains aspects du poème, qu’É. V. considère comme des traits propres à la situation de la Saxe après la conquête franque et au fonctionnement de sa société, s’expliqueraient tout aussi bien par le lien à la pratique poétique anglo‑saxonne.

6 On regrettera donc qu’É. V. ne fasse jamais mention (ni, semble‑t‑il, usage) du principal commentaire moderne du Heliand, à savoir The Saxon Savior: The Germanic Transformation of the Gospel in the Ninth‑Century Heliand, de R.‑G. Murphy (Oxford, 1989). L’ouvrage de Murphy, ainsi que sa traduction du Heliand en anglais (The Heliand: The Saxon Gospel, Oxford, 1992, brièvement cité par É. V., p. 23), restent donc à l’heure actuelle, et malgré la parution de cet agréable volume, la référence incontournable pour tous ceux qui souhaitent découvrir ou étudier cet « Évangile de la mer du Nord ».

7 Alban Gautier


Date de mise en ligne : 01/03/2011

https://doi.org/10.3917/rhis.103.0679f