Michel Rouche, Attila. La violence nomade, Paris, Fayard, 2009, 510 p., 14 cartes, 16 ill.
- Par Alain Chauvot
Pages 679d à 689d
Citer cet article
- CHAUVOT, Alain,
- Chauvot, Alain.
- Chauvot, A.
https://doi.org/10.3917/rhis.103.0679d
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- Chauvot, A.
- Chauvot, Alain.
- CHAUVOT, Alain,
https://doi.org/10.3917/rhis.103.0679d
1 Attila et les Huns ont fait l’objet dans les sources de mentions relativement nombreuses et abondantes ; pour autant, il ne semble pas que, sauf exception, les auteurs anciens aient bien connu ni surtout compris un monde aussi étranger au leur. Le livre de Michel Rouche entend lui restituer sa singularité. Il se situe à l’intersection de deux genres : la biographie historique et l’essai thématique. Or le sous-titre offre une clef de lecture qui met en lumière l’unité de l’ouvrage et servira, mieux que son plan (classique), de fil conducteur à ce compte rendu : la violence nomade. C’est bien en effet d’un type de violence qu’il est question, violence collective mais aussi violence d’un homme qui porte au paroxysme les traits du groupe. Cette violence, telle qu’elle ressort du livre, a deux traits fondamentaux. Tout d’abord, elle traduit une extrême férocité ; ses manifestations en ont été suffisamment décrites pour qu’il n’y ait pas lieu de les mettre en cause. Mais surtout, cette violence est réfléchie, disciplinée et calculée ; en ce sens elle est authentiquement « terroriste ». C’est à bon droit que l’auteur se réfère (p. 231) à la définition donnée par Raymond Aron de l’action terroriste : celle « dont les conséquences psychologiques sont sans commune mesure avec le fait objectif. Il faut pour cela créer la peur et la panique ». La violence des Huns est « sélective » (p. 99), l’objectif étant d’obtenir la soumission. La férocité vise donc à établir une réputation de terreur qui permettra d’obtenir facilement la reddition de ceux qui se trouvent sur la route ; mais que des villes soient utiles aux échanges des Huns, et elles seront épargnées, comme le sera aussi une partie des villages goths (ibid.). Attila se situe dans la continuité de ces méthodes mais leur donne une ampleur inédite. Il est, dans la tradition hunnique, un adepte de la « violence réfléchie » (p. 233). Mais sa « politique terroriste » gagne en subtilité : elle ne se contente pas de créer des « ondes de panique » avec une grande économie de moyens ou d’épargner les vaincus, elle récompense aussi les peureux (p. 231). L’outil de la violence, la force militaire, possède ce double caractère de semeur d’effroi et de maîtrise d’emploi. Il repose sur une arme capitale (l’arc à double courbure) mais aussi sur une tactique de cavalerie qui révèle une forte discipline (c’est ce que montre une lecture attentive d’Ammien Marcellin, XXXI, 2, 8). Il bénéficie en outre des compétences de tous ceux que la violence ou sa menace ont domptés, y compris les transfuges romains qui apportent leur science des machines de siège (p. 140-146), transformant ainsi les rapports de forces entre Romains et Barbares. Mais il faut s’interroger sur les limites d’une telle politique : si cette violence peut avoir pour objet l’externe, elle peut aussi s’exercer en interne ; le problème devient dès lors celui de la cohésion d’une société désormais multiethnique sous l’emprise du roi, alors que les Germaniques soumis subissent l’attrait de deux modèles opposés, celui du nomade, imposé par les Huns, et celui du sédentaire, porté par l’Empire romain. Entre l’usage systématique d’une violence qui peut devenir autodestructrice, et les pratiques d’une société régulée, le choix, précipité plus que causé sans doute par la mort d’Attila en 453, ira vers la seconde option. Ce serait là l’une des causes de l’effondrement de la domination hunnique. En ce sens, et même si l’auteur n’emploie pas ce terme, sans doute pourrait-on parler d’une implosion de la société multiethnique à direction hunnique, favorisée par l’apparition des échecs de 451-452.
2 La lecture du livre de Michel Rouche suggère que cette violence, pour efficace qu’elle ait été à court ou moyen terme, contenait en elle les germes de l’échec à long terme. La violence nomade ne porte pas seulement atteinte à la cohésion, elle est aussi une réponse insuffisante à la question de la pérennisation de la domination, même si Attila a su trouver dans l’Empire des talents individuels aidant au fonctionnement de la « société de prédateurs ». Qu’attendaient les Huns de l’espace impérial (y compris des Barbares qui s’y étaient désormais installés) ? Examiner leur confrontation avec le monde romain impose un difficile exercice, la reconstitution préalable de la vision qu’ils en avaient. Michel Rouche montre bien que, même si, par définition, aucun document d’origine hunnique ne nous donne réponse à cette question, l’analyse des actions des Huns fait voir qu’ils ont associé une perception aiguë de la manière dont ils pouvaient tirer profit de l’Empire et une ignorance profonde de traits essentiels de ses ressorts et de son mode de fonctionnement. Les Huns, à la différence des peuples germaniques, ne sont pas, par rapport au monde romain, des émigrants. Ils entendent d’abord dominer le monde non romain, tout en pillant l’Empire (pour les Huns, ce qui compte c’est la richesse mobilière, p. 228-229) et en lui vendant des mercenaires (p. 120), sans parler des tributs. À la différence de nombre de chefs d’origine germanique, Attila, homme à l’ego surdimensionné (p. 390), n’est pas intéressé par un haut grade dans l’armée romaine. Il ne se soucie pas de conquérir l’Empire romain : il considère, plus simplement, que celui-ci lui appartient (p. 230). Mais de l’Occident ruiné, il n’attend pas grand-chose ; c’est le riche Orient qu’il fait payer (jusqu’au refus de l’empereur Marcien en 450, dont les conséquences sont sans doute importantes). De ce jeu-là, l’Empire oriental se tire plutôt bien : payer le tribut permet d’économiser des frais militaires (p. 238)– un Attila mieux informé aurait pu faire monter les enchères. Quant à ses entreprises guerrières vers l’Occident, finalement soldées par une défaite (451) et un repli (452), elles apparaissent tout autant comme des tentatives de mise au pas de Barbares désormais établis dans l’espace impérial : l’adversaire romain (occidental) n’est plus, dans la géopolitique du milieu du ve siècle, qu’un élément secondaire par rapport aux Wisigoths, voire aux Francs. En définitive, le livre ouvre la perspective d’une réponse à une lancinante question : comment mettre en accord la description faite par Ammien Marcellin des Huns à la fin du ive siècle (des errants irrationnels) et leur situation au milieu du ve siècle (un groupe apparemment sédentarisé pratiquant des raids à longue distance) ? Le texte d’Ammien a été à l’origine de bien des erreurs et des malentendus. Alors qu’il entendait constituer une vision fondamentale de l’errance, il a durablement imposé une conception du nomadisme d’une trompeuse abstraction ; le monde des nomades est autrement plus complexe et, par exemple, ne peut se passer des rapports avec celui des agriculteurs (p. 27-28). Mais, tout sédentarisés que soient devenus les Huns d’Attila, le modèle dont celui-ci est le porteur reste celui du « nomade triomphant » (p. 252). Pour Attila lui-même, sa position est celle d’un descendant des dieux (p. 280) dont le pouvoir est fondé sur la violence et la victoire. Il y a donc un décalage entre un modèle se traduisant par la permanence de comportements traditionnels et de certaines formes de représentation, et les contraintes qu’imposerait le fonctionnement d’une structure qui aurait dû avoir pour objet de se pérenniser. Peut-être faudrait-il voir aussi dans ce décalage l’une des sources de l’effondrement rapide des structures hunniques après la mort d’Attila. Conformément aux contraintes d’une collection qui s’adresse en priorité au grand public, il n’y a pas de notes, mais l’auteur a su insérer dans le corps du texte de nombreuses et substantielles références aux sources ; de surcroît, une précieuse Annexe offre sept textes (Strabon, Tacite, Ammien Marcellin, Jordanès, et surtout l’extraordinaire et célèbre récit de l’ambassade de Priscus auprès du roi hun, traduit par l’auteur et jusque-là accessible surtout au cercle étroit des spécialistes). Le livre de Michel Rouche couvre des domaines d’une grande diversité et convoque des sources littéraires et archéologiques riches, variées et d’interprétation difficile. Les différents spécialistes pourront assurément contester ou discuter telle affirmation particulière ou telle définition. Il aurait sans doute été intéressant de poursuivre encore davantage la confrontation entre cette violence nomade et les formes et objectifs de la violence telle qu’elle existait aussi dans le monde romain. Mais l’on s’accordera assurément sur le brio de l’écriture, la pertinence des lignes directrices et la force de la synthèse.
3 Alain Chauvot