Anne-Claude Ambroise-Rendu et Christian Delporte (dir.), L’Indignation. Histoire d’une émotion politique et morale, xixe-xxe siècles, Paris, Nouveau Monde éditions, 2008, 250 p. Marc Deleplace (dir.), Les Discours de la haine. Récits et figures de la passion dans la Cité, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2009, 347 p.
- Par Laurent Martin
Pages 477q à 479q
Citer cet article
- MARTIN, Laurent,
- Martin, Laurent.
- Martin, L.
https://doi.org/10.3917/rhis.102.0441q
Citer cet article
- Martin, L.
- Martin, Laurent.
- MARTIN, Laurent,
https://doi.org/10.3917/rhis.102.0441q
1 L’histoire des émotions et des sentiments a décidément le vent en poupe. Après plusieurs travaux consacrés à l’histoire des larmes, de la douleur ou de la nostalgie, deux nouveaux ouvrages collectifs s’inscrivent dans ce courant historiographique et, de manière explicite pour le premier d’entre eux, dans le renouvellement des objets historiques que propose l’histoire culturelle. Dans les deux cas, il s’agit d’actes de colloque ou de journée d’étude qui ont les défauts de leurs qualités, c’est-à-dire le caractère disparate et inégal des contributions ; mais tandis que L’Indignation se focalise pour l’essentiel sur le xixe siècle français, Les Discours de la haine fait le pari de l’histoire longue d’une passion, avec des études de cas allant de l’Antiquité à nos jours, perdant en profondeur ce qu’il gagne en étendue (on notera, en particulier, l’absence de toute communication sur les guerres de religion, regrettée à bon droit par l’auteur de la postface, Jean-Clément Martin).
2 De l’un à l’autre ouvrage, les passerelles ne manquent pas, ne serait-ce que parce que l’on peut considérer l’indignation comme une « haine épurée, élevée au rang des émotions positives », ainsi que l’écrit Anne-Claude Ambroise-Rendu. Émotion valorisée, noble, impersonnelle, tendue vers le rétablissement d’une harmonie troublée, dans le cas de l’indignation, émotion négative, porteuse de violences dans le cas de la haine : tout semble les opposer. Mais la réalité est sans doute plus complexe et la confusion des sentiments fréquente : il peut y avoir une positivité de la haine, quand elle se fait haine du péché ou du mal ou de la tyrannie (voir les articles d’Anne-Emmanuelle Veïsse sur la haine du mal dans les papyrus grecs d’Égypte, ou de Sudhir Hazareesingh sur la haine de la tyrannie dans la mémoire républicaine) ; à l’inverse, Christian Delporte pointe la difficulté de distinguer entre une indignation offensive ou défensive ; on pourrait même douter que haine et indignation soient exactement comparables, la haine étant au sens propre une passion tandis que l’indignation est plutôt la manifestation d’une passion – passion pour la justice, révolte contre la dégradation de l’humain en l’homme, etc.
3 Ces quelques remarques liminaires indiquent assez l’embarras où se trouve l’historien pour isoler, définir, caractériser des affects qui se trouvent souvent confondus entre eux et avec d’autres (le mépris, la colère, l’injure), le risque qu’il court de plaquer sur le passé des catégories psychologiques contemporaines, le grand péril d’anachronisme que ne parviennent pas toujours à éviter certaines contributions. Du moins la distinction que fait Marc Deleplace entre catégorie discursive (la notion employée par les acteurs eux-mêmes) et catégorie analytique (la notion employée par les historiens, linguistes, musicologues pour caractériser certains discours) est-elle utile, si elle ne résout pas tous les problèmes.
4 Les maîtres d’œuvre des deux ouvrages insistent sur la spécificité et la pertinence d’une approche historienne des émotions par rapport à des approches philosophique, psychologique ou anthropologique. Refusant de s’exprimer en termes moraux ou généraux, de se prononcer sur la légitimité ou la sincérité des passions qu’ils observent, ils cherchent « seulement » à fournir une description, contextualisée dans l’espace et située dans le temps, de sentiments en tant qu’ils deviennent des phénomènes sociaux et politiques, d’émotions que l’individu ne cèle pas en son for intérieur mais exprime dans l’espace public, selon des motifs, des modalités et des objectifs qui fluctuent dans le temps et selon les sociétés. La haine est-elle de nature à produire des formes particulières de discours ? Quelles sont les fonctions sociales de l’indignation ? Quelles sont les représentations attachées à l’une et à l’autre ? Telles sont quelques-unes des questions posées par les historiens qui étudient la haine ou l’indignation.
5 Comme l’écrit Anne-Claude Ambroise-Rendu, il s’agit moins de « sonder les profondeurs et les nuances [du sentiment d’indignation] que d’examiner les sujets qui le font naître, les différentes manières dont il se donne à voir dans l’espace public et dont il constitue parfois un des moteurs de l’action des êtres humains ». L’ambivalence est ici patente : tantôt l’indignation est un moyen de mobiliser, d’inviter à l’action, au changement, tantôt un simple effet de manche, une posture rhétorique qui se suffit à elle-même et stérilise l’action ; l’article de Jean-Jacques Yvorel sur les campagnes contre les bagnes d’enfants ou l’indignation de Marx devant la misère du prolétariat parisien (David Munnich) illustrent le premier cas, l’article de Christophe Prochasson sur l’indignation dans les meetings socialistes (le « socialisme des indignés ») le second. De son côté, la haine peut être également un puissant levier de persuasion, de manipulation, de propagande, un « ciment identitaire » comme pour l’extrême-gauche européenne étudiée par Philippe Buton. Dans tous les cas, il est nécessaire d’examiner de près les modalités d’expression, différentes selon les lieux de l’énonciation : ce n’est pas la même indignation ni la même haine, ce n’est pas le même usage ni les mêmes formes de l’une et de l’autre selon qu’elles s’expriment dans un congrès politique, un journal, un pamphlet, sur un plateau de télévision.
6 L’approche historienne cherche à articuler l’individu et la société, à partir de cette question simple et compliquée à la fois : comment une passion privée devient-elle un phénomène public ? Comment la haine personnelle de Cicéron pour Antoine devient-elle une haine politique, s’interroge Paul-Marius Martin ? L’indignation, plus encore que la haine, met en jeu des valeurs partagées, s’autorise d’une représentation commune de ce qui doit être, de ce qui convient, de ce qui est acceptable, tolérable. Pas d’indignation sans conception du juste, du normal, du bien. « Socialement construites, les formes de l’indignation sont aussi intégratives et fonctionnelles. Tout l’enjeu pour un historien est là », écrit Anne-Claude Ambroise-Rendu. La valeur normative de l’indignation dessine en creux le territoire de la norme, de l’acceptable, du digne, comme le montre l’exemple de la chronique judiciaire à la Belle Époque étudiée par Frédéric Chauvaud, où se donne à lire ce qui rassemble la communauté, le public comme les journalistes. Il y a une vertu fédératrice de l’indignation ; elle rassemble contre un sujet de scandale, constitue du lien social et moral comme peut le faire, à sa façon, la haine, qui « participe de la définiton même de la Cité, de sa structuration, de ce qui fait lien social » (Marc Deleplace).
7 Dernier trait historien, le souci, partagé par les contributeurs des deux ouvrages, de repérer des continuités mais aussi des évolutions dans le temps, quant aux sujets ou motifs d’indignation ou de haine et quant à leurs modalités ou à leurs finalités. L’indignation peut être une réaction contre la nouveauté, le malaise suscité par un sentiment de détérioriation, de dégradation des choses, de déclassement, de marginalisation. Signe d’effroi devant l’accélération, la sécularisation, la démocratisation, la massification des xixe et xxe siècles, elle permet « d’apercevoir l’émergence de sensibilités nouvelles » (Christian Delporte). Tantôt le changement est objectif, constatable, mesurable ; tantôt il s’agit plutôt d’une modification du regard, un abaissement ou une élévation des seuils de tolérance, une perception nouvelle de ce qui peut ou doit être accepté ou refusé – mais les deux aspects sont souvent liés, comme le montre la contribution de Loïc Artiaga sur l’indignation des catholiques devant le déferlement des « torrents de papier », soit la massification de l’imprimé au xixe siècle.
8 Pour autant, certaines continuités apparaissent au fil de la lecture, pour l’indignation comme pour la haine. Autant l’indignation est bavarde, bruyante, cherche l’éclat, autant la haine s’épanouit dans le secret, le silence, l’obscurité. Si l’une et l’autre font l’économie de la démonstration rationnelle, une lecture fonctionnaliste les considère comme des moyens d’expression et de résolution des tensions à l’œuvre dans une société, des moyens de renforcer la cohésion par la rupture avec certains éléments désignés comme nuisibles dans une représentation dichotomique du monde social. Il y une rationalité de l’irrationnel. La dimension charnelle, corporelle des représentations que la haine et l’indignation charrient avec elles, la bestialisation de l’adversaire, préalable à son élimination physique constituent également des continuités, qu’illustrent tristement deux communications situées aux deux extrémités de la chaîne des temps : le discours de haine contre les juifs ds l’Égypte ptolémaïque étudié par Bernard Legras et la haine du juif dans le nationalisme français des années 1880-1890 étudiée par Laurent Joly et Grégoire Kauffmann.
9 Pour autant, ce sont bien les changements, les évolutions, les différences, les écarts que mettent en lumière chacun de ces deux très riches ouvrages, dont nous n’avons pu citer tous les articles. La haine et l’indignation, loin d’être des invariants philosophiques, psychologiques ou anthropologiques, dépendent étroitement des conditions historiques, du contexte social, spatial et temporel, des normes propres à chaque époque et à chaque lieu. Le pathos aussi a une histoire.
10 Laurent Martin