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Compte rendu

Jean-Charles Geslot, Victor Duruy, historien et ministre (1811-1894), préface de Jean-Yves Mollier, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2009, 422 p.

Pages 441y à 494y

Citer cet article


  • Chanet, J.-F.
(2010). Jean-Charles Geslot, Victor Duruy, historien et ministre (1811-1894), préface de Jean-Yves Mollier, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2009, 422 p. Revue historique, 654(2), 441y-494y. https://doi.org/10.3917/rhis.102.0441y.

  • Chanet, Jean-François.
« Jean-Charles Geslot, Victor Duruy, historien et ministre (1811-1894), préface de Jean-Yves Mollier, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2009, 422 p. ». Revue historique, 2010/2 n° 654, 2010. p.441y-494y. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2010-2-page-441y?lang=fr.

  • CHANET, Jean-François,
2010. Jean-Charles Geslot, Victor Duruy, historien et ministre (1811-1894), préface de Jean-Yves Mollier, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2009, 422 p. Revue historique, 2010/2 n° 654, p.441y-494y. DOI : 10.3917/rhis.102.0441y. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2010-2-page-441y?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.102.0441y


1 Pour les Français d’aujourd’hui qui ne l’ont pas tout à fait oublié, le souvenir de Victor Duruy, comme celui de Jules Ferry, Jean Macé ou Ferdinand Buisson, résulte pour l’essentiel de l’attribution de son nom à un grand nombre d’établissements d’enseignement public, parmi lesquels figure un grand lycée parisien. C’est là une postérité logique pour un homme dont la principale ambition fut d’être considéré comme l’Université en personne. Victor Duruy est en effet avant tout l’un des représentants les plus typiques d’une tradition qui, de François Guizot sous la monarchie censitaire à Alfred Rambaud sous la Troisième République (pour ne pas poursuivre jusqu’à Jérôme Carcopino sous Vichy), a justifié que fût confiée à des professeurs d’histoire la responsabilité de diriger l’administration de l’instruction publique. Personnage central, donc, à maints égards, mais personnage mal connu : sur les quatre-vingt-trois années d’une vie vouée au travail, valeur suprême d’une bourgeoisie dont il incarne les conquêtes et les soucis, seules avaient été jusqu’ici étudiées de près les six qu’il a passées au ministère de la rue de Grenelle (1863-1869).

2 C’est donc une incontestable lacune qu’est venue combler la thèse de Jean-Charles Geslot, dont une version raccourcie paraît aux Presses universitaires du Septentrion, grâce au soutien du prix Prosper Mérimée que l’auteur a obtenu en 2005. Deux traits complémentaires expliquent qu’il ne faille cependant pas réduire l’intérêt de ce livre aux seuls apports biographiques, certes précieux, mais nécessairement enclos dans les limites d’une vie qui, dépourvue des aventures, des gloires ou des revers propres aux destinées d’exception, se caractérise plutôt par la patience, l’obscurité des longs efforts et des services opportuns, préalables aux succès professionnels, politiques et symboliques qui les ont récompensés. Le premier mérite de l’auteur est précisément d’avoir voulu éclairer tous les aspects de cette vie non pour eux-mêmes, mais pour ce qu’ils apportent à la connaissance des institutions grâce auxquelles Duruy a réussi sa carrière et au service desquelles il a dépensé, en retour, le meilleur de son énergie, à la compréhension des évolutions globales de la société française qui ont à la fois rendu possible son ascension et déterminé ses convictions. Son second mérite est de s’être donné les moyens de cette coûteuse ambition. Elle imposait en effet la traversée de ce siècle qui fut si gros producteur d’archives de toute sorte, depuis les papiers de famille jusqu’aux imprimés innombrables, textes officiels, revues et journaux, mémoires et récits, en tête desquels venaient naturellement les Notes et souvenirs de Duruy lui-même, publiés sept ans après sa mort. L’ampleur et la sûreté de l’érudition étaient la première condition du succès de Jean-Charles Geslot dans une entreprise où, comme le souligne justement son maître et préfacier Jean-Yves Mollier, la biographie était moins une fin qu’un moyen au service d’un « programme d’histoire totale ».

3 Ce succès est dû aussi à la capacité de transformer la grosse thèse initiale en un véritable livre, d’un format raisonnable, d’un accès aisé et d’une lecture agréable. Ce n’est pas toujours le cas, on le sait. Pour des raisons qui tiennent à la structure du marché de l’édition et sur lesquelles il conviendrait de conduire, comme sur tant d’autres aspects de notre vie universitaire, une réflexion collective, nombre de jeunes docteurs, une fois accepté par un éditeur le principe de la transformation de leur thèse en un livre, effectuent ce travail difficile le plus rapidement possible, parce qu’il est urgent de publier, sans le suivi éditorial attentif dont ils mesureraient les premiers l’utilité. Dans le cas présent, l’auteur a été bien entouré et conseillé, et il a su lui-même prendre la distance qui convenait pour dégager les lignes directrices, adopter la juste hiérarchie d’importance dans l’agencement d’un plan classiquement chronologique, proposer enfin un bilan en forme de « ni-ni », ni réhabilitation de l’homme, ni réfutation du mythe.

4 Car, dans le siècle que François Furet et Mona Ozouf ont désigné comme celui de « l’avènement républicain », la carrière et la légende de Victor Duruy sont emblématiques d’un temps de transition qui en explique les ambiguïtés et les paradoxes. Reçu bachelier au lendemain de la révolution de juillet 1830 – après avoir commis, pour rejoindre son père à son bataillon de la garde nationale, le « seul acte d’indiscipline » qu’il ait avoué de sa vie –, attaché à Louis-Philippe, qui l’avait fait nommer par Guizot professeur au collège Henri-IV, à 22 ans seulement, pour qu’il enseignât l’histoire à ses fils, les ducs d’Aumale et de Montpensier, puis à Napoléon III, qui trente ans après, l’a fait entrer dans son cabinet avant de le nommer ministre, il n’en a pas moins été salué en 1885 par l’un de ses successeurs, Armand Fallières, comme un « précurseur de la République sous l’Empire », alors qu’il n’a donné au régime républicain qu’une adhésion tardive et minimale. Consécration d’une figure de l’opportunisme ? Bien plus : incarnation de la transition française entre Révolution et République, et à un triple point de vue, comme le montre Jean-Charles Geslot.

5 Duruy est né dans une famille de la petite bourgeoisie parisienne, qui s’est élevée de l’artisanat et de la boutique à la notabilité de quartier à force de zèle et grâce à des mariages d’intérêt. La manufacture des Gobelins, la limonaderie du faubourg Saint-Marcel, les affaires du marchand forain de La Chapelle dont son père, déjà deux fois veuf, a épousé la fille lorsqu’il avait dix-huit ans, furent à Duruy ce qu’avaient été à Michelet le Marais, l’atelier d’imprimerie, puis l’étrange maison de la rue Buffon, à la fois pension de famille et asile ; d’un côté, le travail et l’épargne couronnés, de l’autre la précarité vaincue par l’excellence scolaire. Les deux chemins convergent vers la rue d’Ulm : en 1835, Michelet, malade, choisit Duruy, qui y a été reçu en 1830, pour assurer à sa place les conférences de deuxième année. À partir de cette reconnaissance mutuelle, son biographe dégage de façon claire et convaincante les trois grands domaines où Duruy s’impose comme une figure exemplaire de la transition.

6 En politique, il incarne un libéralisme assez indifférent à la nature du régime, mais que le suffrage universel inquiète et qui veut « un gouvernement très fort ». Il est loin de penser, comme Pierre Larousse l’écrit dans la notice élogieuse qu’il lui consacre au tome 6 de son Grand Dictionnaire universel du xixe siècle, paru en 1870, que « sous un régime parlementaire, son action eût été plus féconde encore ». Ce qui en revanche a facilité son admission au panthéon républicain – peut-être son biographe eût-il pu le souligner avec plus de force –, ce sont ses convictions de libre penseur et même la fermeté de son anticléricalisme. Affirmer, comme il l’a fait dans un mémoire de 1860, que « les États pontificaux s’étaient faits, comme tous les autres, sans l’opération du Saint-Esprit » et que leur disparition ne porterait en rien atteinte à « l’indépendance spirituelle du Pape », convenait à l’empereur qui le lui avait commandé ; mais après sa nomination au ministère, cette opinion ne pouvait que l’isoler au sein du gouvernement – et cela, Jean-Charles Geslot le montre bien.

7 En matière d’éducation, Duruy apparaît, rappelle-t-il, comme « l’indispensable “maillon” entre Guizot et Ferry », avec ce que cette image suppose d’avancées durables et aussi de réformes partielles, hésitantes, voire empêchées. Sa politique, qui vise à développer l’instruction populaire et à lui donner le caractère d’une véritable éducation nationale, obéit à une pensée socialement conservatrice, au souci de l’ordre, à la peur devant la montée du flot démocratique. Sa conception de l’enseignement secondaire reflète les ambiguïtés de l’esprit du temps, partagé entre l’attachement nostalgique aux humanités classiques et la prise de conscience des adaptations nécessaires aux transformations de l’industrie et du commerce. On pourra discuter l’interprétation donnée du projet de création d’un enseignement secondaire laïque pour les jeunes filles. L’auteur est certes fondé à soutenir, à la suite de Claude et Françoise Lelièvre, que le fait d’avoir été mis en échec par l’Église ne signifie pas que ce projet ait obéi à une conception moderne et égalitaire de la femme. Sans doute ; mais quelle qu’en ait été l’inspiration, les obstacles qu’il a rencontrés en ont tout de même fait une étape sur le long chemin de l’émancipation. C’est bien ainsi que l’entendait Jules Ferry lorsqu’il concluait par un hommage appuyé à Duruy son célèbre discours d’avril 1870 sur l’égalité d’éducation. Jean-Charles Geslot a raison enfin de rappeler l’échec du projet visant à établir la liberté de l’enseignement supérieur, auquel le ministre tenait au moins autant qu’à la création de l’École pratique des hautes études, restée l’un de ses principaux titres de gloire.

8 Au demeurant, ses six années au ministère étaient la partie la mieux connue de sa carrière. On en apprendra davantage sur le rayonnement de l’historien. Là encore, il fait la transition entre ses premiers protecteurs, Michelet et Guizot, et ses héritiers, Ernest Lavisse, qui fut membre de son cabinet et lui a consacré un précieux livre de souvenirs, et Gabriel Monod. Sans le génie de Michelet, ni l’originalité d’esprit d’où naissent les tournants épistémologiques, il laisse tout de même une œuvre qui compte dans l’historiographie du siècle. Surtout, il fournit le modèle du savant qui se fait pédagogue, il inaugure, dans sa discipline, l’empire du manuel. Avec la parution en 1843 du premier volume de l’Histoire des Romains commence, entre Victor Duruy et Louis Hachette, tous deux normaliens et protégés de Guizot, une longue collaboration, profitable aux deux partenaires, parce qu’elle insère le premier dans des réseaux qui favorisent son ascension et qu’elle contribue à renforcer la domination du second sur le marché de l’édition scolaire. Comme Jean-Charles Geslot le montre bien, le rythme soutenu de sa production d’historien de l’Antiquité grecque et romaine a assuré à Duruy la notoriété internationale dès avant qu’il fût ministre – « cinq cent mille exemplaires de mes ouvrages courent le monde », se plaît-il à dire à Napoléon III lorsque celui-ci le reçoit pour la première fois aux Tuileries en 1859 – et la consécration académique sur ses vieux jours. Élu à l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres en 1873, puis à l’Académie des Sciences morales et politiques en 1879, il choisit de briguer en 1884 la succession de Mignet à l’Académie française – plutôt que celle d’Henri Martin, mort l’année précédente, parce que celui-ci était républicain sous l’Empire – et sa réception par le cardinal Perraud sous la Coupole, le 19 juin 1885, est un événement politico-mondain.

9 Avec cette biographie, Jean-Charles Geslot prend place parmi les historiens qui, d’Éric Anceau à Jean-Claude Yon, ont récemment renouvelé notre connaissance du Second Empire. Mais il a aussi le mérite de montrer ce qui, dans cette longue vie, peut instruire sur ce qui précède – l’ascension sociale par la voie universitaire d’un fils d’artisan embourgeoisé – et sur ce qui suit – comment un « cacique du bonapartisme » (p. 318) est pour les républicains une autorité dont ils cherchent à s’attacher les services et qu’ils célèbrent, après sa mort, comme un premier « agent », le mot est de Monod, de la politique qu’ils poursuivent. Il nous offre donc une précieuse contribution à l’histoire politique et culturelle du siècle tout entier.

10 Jean-François Chanet


Date de mise en ligne : 15/09/2010

https://doi.org/10.3917/rhis.102.0441y