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Compte rendu

Jean-Hervé Foulon, Église et réforme au Moyen Âge. Papauté, milieux réformateurs et ecclésiologie dans les Pays de Loire au tournant des xie-xiie siècles, Bruxelles, De Boeck (Bibliothèque du Moyen Âge, 27), 2008, V-698 p.

Pages 441e à 455e

Citer cet article


  • Senséby, C.
(2010). Jean-Hervé Foulon, Église et réforme au Moyen Âge. Papauté, milieux réformateurs et ecclésiologie dans les Pays de Loire au tournant des xie-xiie siècles, Bruxelles, De Boeck (Bibliothèque du Moyen Âge, 27), 2008, V-698 p. Revue historique, 654(2), 441e-455e. https://doi.org/10.3917/rhis.102.0441e.

  • Senséby, Chantal.
« Jean-Hervé Foulon, Église et réforme au Moyen Âge. Papauté, milieux réformateurs et ecclésiologie dans les Pays de Loire au tournant des xie-xiie siècles, Bruxelles, De Boeck (Bibliothèque du Moyen Âge, 27), 2008, V-698 p. ». Revue historique, 2010/2 n° 654, 2010. p.441e-455e. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2010-2-page-441e?lang=fr.

  • SENSÉBY, Chantal,
2010. Jean-Hervé Foulon, Église et réforme au Moyen Âge. Papauté, milieux réformateurs et ecclésiologie dans les Pays de Loire au tournant des xie-xiie siècles, Bruxelles, De Boeck (Bibliothèque du Moyen Âge, 27), 2008, V-698 p. Revue historique, 2010/2 n° 654, p.441e-455e. DOI : 10.3917/rhis.102.0441e. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2010-2-page-441e?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.102.0441e


1 Cet ouvrage constitue la publication revue et enrichie d’une thèse nouveau régime préparée sous la direction de Pierre Toubert et soutenue en 1998. L’auteur marche sur les pas d’illustres prédécesseurs tels que Jean-Marc Bienvenu, Joseph Avril, Jean-François Lemarignier et Olivier Guillot ou encore de Dominique Barthélemy. Sans négliger les sources conciliaires, il exploite en priorité un corpus épistolaire, œuvre de prélats ligériens. Sont ainsi analysées 614 lettres, celles d’Yves, évêque de Chartres, de Geoffroy, abbé de la Trinité de Vendôme, d’Hildebert de Lavardin, évêque du Mans puis archevêque de Tours, de Marbode, archidiacre et écolâtre d’Angers puis évêque de Rennes, de Baudri, abbé de Bourgueil puis archevêque de Dol ; à cet ensemble documentaire s’ajoutent des sources hagiographiques, des œuvres poétiques, des sermons, des traités théologiques et moraux et à l’occasion les gesta des évêques du Mans, des chroniques et des actes de la pratique.

2 Le propos de l’auteur est d’examiner la mise en œuvre de la réforme de l’Église d’Occident à l’échelon régional, en l’occurrence dans les Pays de Loire. Ceux-ci ne se confondent pas avec des circonscriptions religieuses ou politiques ; ils correspondent à l’Anjou, au Chartrain, au Vendômois, au Maine, à la Touraine mais aussi à l’Orléanais, à la Normandie et ponctuellement au Beauvaisis. Ce cadre spatial, dont les contours varient selon les questions abordées et les sources exploitées, constitue l’espace où se déploie l’action de prélats dont le parcours personnel et intellectuel est suivi précisément. Appréhender la position et le rôle de ces hommes dans la défense, la réception et l’application de la réforme de l’Église au tournant des xie et xiie siècles et mesurer l’impact de leurs interventions dans les décennies suivantes, tel est le dessein de cette étude qui met en exergue quelques figures de l’épiscopat et de l’abbatiat ligériens. L’ouvrage de près de 700 pages est divisé en dix chapitres répartis en trois volets et conduit le lecteur du début du xie siècle aux années 1140. La première partie est consacrée au « milieu régional et aux hommes » au xie siècle ; la deuxième porte sur « la réforme pontificale dans l’espace ligérien » et la dernière, la plus longue, sur l’« ecclésiologie et les sensibilités réformatrices » au xiie siècle surtout. Deux annexes complètent ce travail : l’une dresse une liste des évêques (Angers, Chartres, Le Mans, Tours) de la fin du xe siècle aux années 1150 ; l’autre traite de la correspondance d’Yves de Chartres.

3 Dans un premier temps, s’appuyant sur les travaux antérieurs, l’auteur décrit la situation de l’Église dans le Val de Loire avant le voyage d’Urbain II en 1096 et souligne la prégnance de l’héritage carolingien. L’Église ligérienne est encore immergée dans la société féodale : elle est contrôlée par les princes qui interviennent dans la nomination des évêques ; la simonie et le nicolaïsme y sont monnaie courante ; les dîmes sont entre les mains des laïcs. L’épiscopat puissant reprend peu ou prou le thème de la non intervention du pape dans les affaires locales et de la soumission des abbayes à l’autorité épiscopale. Dès 1090 dans le Maine et le Vendômois, il intervient systématiquement lorsque des nobles entendent céder des églises à des monastères. Il s’attache aussi à reconstituer le temporel de l’église cathédrale (Angers, Le Mans), à convoquer plus régulièrement des synodes, à promouvoir la vie régulière dans les chapitres (Le Mans) et à favoriser l’activité intellectuelle mais l’œuvre réformatrice ainsi menée s’effectue dans une optique carolingienne (temporel et liturgie) et néglige la lutte contre la simonie et le nicolaïsme. Enfin, la restauration monastique manifeste les liens forts entre le monachisme et les grands lignages qui soutiennent l’œuvre de reconstruction, fournissent des abbés aux communautés : les abbayes servent les stratégies politiques des pieux laïcs et permettent le contrôle des principautés. Mais la restauration du temporel va de pair avec le rétablissement de l’observance régulière grâce à l’intervention de Cluny (Marmoutier…) ou de Fleury (Saint-Florent de Saumur…) sollicités par les comtes de Blois ou par les évêques, puis grâce à l’action d’abbayes régionales réformées, notamment de Marmoutier jusqu’en 1060. Pour l’auteur, la réforme monastique ligérienne serait la parfaite héritière de la tradition carolingienne et ne s’appuierait sur aucune revendication théorique de la libertas ecclesiae ; le monachisme exempt de type clunisien est le grand absent de cet espace, les institutions de paix aussi. Ainsi dans les Pays de Loire, une première réforme de l’Église est entreprise à l’instigation des comtes et des évêques jusqu’en 1060 environ, puis la coopération des pouvoirs comtal et épiscopal est compromise et les préoccupations réformatrices mises entre parenthèses.

4 Cependant dès le premier xie siècle, des contacts sont noués entre la papauté et les autorités locales : des hommes d’Église font appel au pape pour régler des questions affectant le corps épiscopal ; des princes comme Foulque Nerra se rendent en pèlerinage à Rome et s’appuient ponctuellement sur la papauté pour faire triompher leurs intérêts politiques. Puis avec Léon IX, ces interventions romaines qui étaient des réponses à des initiatives locales deviennent plus régulières, intégrées dans une politique qui vise à faire pénétrer les idées réformatrices dans le Val de Loire. À la faveur de quelques affaires, la papauté envoie des légats comme Hildebrand, futur Grégoire VII, favorise le monachisme exempt et s’attache des hommes qui vers 1090-1100 accèdent à la dignité d’abbé ou d’évêque avec le soutien du siège apostolique. Leurs origines sociales montrent le fléchissement du poids de la parenté dans les élections épiscopales : Geoffroy, abbé de Vendôme en 1093, est un noble apparenté à la famille royale, Renaud de Martigné, évêque d’Angers dès 1101, appartient à un modeste lignage ; Marbode, évêque de Rennes en 1096, est le fils d’un tailleur… Ce sont tous des clercs cultivés, proches des abbayes réformées et issus majoritairement des milieux cathédraux comme Marbode, écolâtre à Angers. Ils ne sont pas tous des réformateurs zélés. Pourtant, ils ont permis la mise en œuvre des idées réformatrices dans le Val de Loire. Le pontificat d’Urbain II est selon l’auteur décisif car il marque la fin du monde post-carolingien et l’arrivée d’un monde « grégorien », car le pape devient l’acteur déterminant de la réforme à l’échelon local, se substituant au prince.

5 Urbain II tire partie du renouvellement des évêques, qui font des voyages ad limina et avec lesquels il entretient une correspondance soutenue, notamment lors des crises qui affectent l’église ligérienne ; il accueille à la curie des moines ligériens ; il tente de fidéliser les prélats et le comte d’Anjou Foulque IV ; il étend l’exemption de Marmoutier… Il inaugure surtout une politique de compromis : par pragmatisme et pour assurer l’application de la réforme, il accepte de consacrer des candidats locaux recommandés par des prélats de confiance et dont l’élection a parfois un caractère politique. Malgré des atteintes aux normes canoniques, le primat des princes s’estompe, le poids du chapitre cathédral souvent non réformé s’élève et le rôle consécrateur du pape s’affermit au détriment de l’archevêque. Le voyage d’Urbain II dans le Val de Loire ainsi que le grand concile réformateur de mars 1096 réuni à Tours permettent aussi l’introduction des institutions de paix, la diffusion de l’idéal de vie commune et de la réforme. C’est pourquoi cette « génération de transition » doit régler le problème des investitures laïques et celui de la fidélité due au prince. À travers des études de cas, J.-H. Foulon montre l’affrontement des fidélités « préférentielles », le seigneur direct ou Rome et souligne que les années 1100-1110 sont synonymes d’apaisement grâce à des évêques comme Yves de Chartres qui acceptent de concilier fidélité royale et obéissance apostolique. Au xiie siècle, s’effectue alors le progressif passage d’une Église fidèle aux princes à une Église dirigée par Rome et acquise aux idées réformatrices : les légats jugent les causes ecclésiastiques, réunissent des conciles réformateurs ; sous Pascal II, les abbayes n’hésitent plus à recourir à la protection de Rome, les privilèges d’exemption s’étoffent et la libre élection de l’abbé l’emporte ; sous Honorius II, les appels à Rome se multiplient ; la nouvelle génération d’évêques, celle de Geoffroy de Lèves à Chartres en 1116, d’Ulger à Angers en 1125, est élue selon les formes canoniques et elle encourage la restauration d’une observance régulière et les fondations d’origine érémitique que les prélats antérieurs avaient parfois soutenues (Yves de Chartres) ou négligées (Geoffroy de Vendôme).

6 Dans la troisième partie, l’auteur examine les constructions doctrinales et les justifications théologiques de la réforme. D’emblée, il rappelle que ce milieu réformateur réunit des individus aux sensibilités réformatrices diverses : Geoffroy de Vendôme, « seul véritable théoricien grégorien », incarne le courant radical ; le pragmatique Yves de Chartres, précocement engagé dans la réforme, est l’homme des compromis ; Marbode, Baudri et Hildebert, pétris de culture carolingienne, sont surtout des praticiens de la réforme même si Hildebert semble avoir abandonné la posture du savant écolâtre pour celle du pasteur réformateur. C’est cette variété des convictions et des positions qui est mise en lumière grâce à des études thématiques. L’une concerne la simonie : à la différence de Geoffroy, Yves refuse de faire de l’investiture laïque un sacrement et une hérésie contre la foi ; il l’analyse comme une mauvaise coutume et entend restaurer la collaboration traditionnelle entre les deux pouvoirs héritée de l’ecclésiologie carolingienne. Il s’oppose aussi à Geoffroy sur la question du serment de l’abbé exigé par l’évêque diocésain mais condamné par Urbain II et par l’abbé de Vendôme qui assimile la profession à une consécration. De même, la primauté romaine est diversement appréciée : Marbode et Baudri constatent la place croissante de Rome alors que Hildebert et Yves tentent de concilier l’ancienne tradition épiscopaliste avec l’affirmation de la primauté romaine. Ces deux prélats, qui adhèrent à la tradition carolingienne issue de l’augustinisme politique, celle d’un roi sacré au service de l’Église et des fidèles, n’acceptent pas la désacralisation du pouvoir royal à l’œuvre depuis 1075. D’autres questions comme celles de la communion apostolique, du recours à Rome, de l’autonomie des églises locales… sont à l’origine de prises de position variées. Enfin, l’auteur analyse la figure de l’évêque et celle du prêtre médiateur du sacré, dont l’office est valorisé au xiie siècle. Bien d’autres aspects sont abordés, indices de la richesse de la réflexion menée sur l’Église par ces lettrés, surtout par Geoffroy de Vendôme et Yves de Chartres.

7 L’intérêt de cet ouvrage est de montrer avec précision les modalités de diffusion et d’application de la réforme pontificale en un espace peu réceptif aux idées « grégoriennes », de mettre en exergue l’impact du voyage d’Urbain II dans les Pays de Loire et le rôle des hommes, ces prélats cultivés qui furent surtout des praticiens de la réforme. Ce travail complète utilement les développements de Bruno Lemesle et de Henk Teunis sur la justice dans le Val de Loire, même si par ailleurs les études de ces historiens ne sont pas mentionnées. Toutefois quelques réserves doivent être faites. Le choix de l’auteur de suivre des hommes, d’analyser leur action et leur propos dans un espace géographique aux contours flous et mouvants a des conséquences gênantes : le diocèse de Tours, le Blésois sont les parents pauvres de cette étude ; les relations pourtant fort riches entre les comtes de Blois et les établissements religieux sont peu abordées ; l’abbaye de Marmoutier est négligée dans une zone où elle possède nombre de prieurés… Par ailleurs, une analyse critique des sources diplomatiques que l’auteur exploite aurait été la bienvenue. Enfin il est regrettable que l’auteur manifeste une empathie non dissimulée pour les lettrés dont il analyse les œuvres. Il n’en reste pas moins que le lecteur tirera assurément profit de la fréquentation de cet ouvrage.

8 Chantal Senséby


Date de mise en ligne : 15/09/2010

https://doi.org/10.3917/rhis.102.0441e