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Compte rendu

Jean-Louis Brunaux, Nos ancêtres les Gaulois, Paris, Le Seuil, coll. " L’Univers historique ", 2008, 299 p.

Pages 127f à 228f

Citer cet article


  • Lamoine, L.
(2009). Jean-Louis Brunaux, Nos ancêtres les Gaulois, Paris, Le Seuil, coll. " L’Univers historique ", 2008, 299 p. Revue historique, 649(1), 127f-228f. https://doi.org/10.3917/rhis.091.0127f.

  • Lamoine, Laurent.
« Jean-Louis Brunaux, Nos ancêtres les Gaulois, Paris, Le Seuil, coll. " L’Univers historique ", 2008, 299 p. ». Revue historique, 2009/1 n° 649, 2009. p.127f-228f. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2009-1-page-127f?lang=fr.

  • LAMOINE, Laurent,
2009. Jean-Louis Brunaux, Nos ancêtres les Gaulois, Paris, Le Seuil, coll. " L’Univers historique ", 2008, 299 p. Revue historique, 2009/1 n° 649, p.127f-228f. DOI : 10.3917/rhis.091.0127f. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2009-1-page-127f?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.091.0127f


1 On ne peut qu’être d’accord avec le discours pro domo " Redécouvrir la Gaule " de Jean-Louis Brunaux qui constitue l’introduction de son dernier ouvrage et irrigue l’ensemble de son livre : la connaissance des Gaulois est encore trop souvent victime aujourd’hui des anciennes représentations (les profondes forêts, le druide et son gui, les sacrifices humains, la résistance à la conquête romaine, etc.), élaborées aux XIXe et XXe siècles pour des motifs souvent idéologiques ; l’auteur insiste sur la responsabilité de la IIIe République. Ces images d’Épinal sont entrées dans la mémoire collective des Français par l’intermédiaire des manuels d’histoire de l’Instruction publique et des productions de la littérature de jeunesse ou à destination du grand public. Plus grave encore : elles n’ont pas pu être révisées car la Gaule a disparu des programmes de l’Éducation nationale qui privilégient le monde contemporain. J.-L. Brunaux pousse l’analyse plus loin encore : il voit dans ce mauvais traitement la conséquence d’une spécialité (l’histoire de la Gaule) " arriv[ée...] trop tard " (1828 avec Amédée Thierry) et " disparu[e] avant même d’atteindre sa maturité " (1926 avec le dernier tome de l’Histoire de la Gaule de Camille Jullian) ; ensuite, la discipline s’est éclatée entre spécialistes, souvent archéologues, peu soucieux pour la plupart de transmettre au grand public un discours historique intelligible. Quant aux études celtiques, qui ont fleuri après 1945, elles ont pu apparaître comme la panacée en noyant les Gaulois dans la nébuleuse celte, mais cette voie était truffée d’embûches (perte d’historicité en particulier) et ne fut empruntée finalement jusqu’au bout que par les celtomanes. Dans la lignée de ses études antérieures, J.-L. Brunaux milite pour un retour aux sources littéraires gréco-romaines, confrontées aux autres données. À travers cinq parties (le pays, les Gaulois, leur religion, Rome et l’héritage gaulois), il parcourt la galerie des anciennes représentations en expliquant leur genèse et en apportant le contre-pied fondé sur les résultats de la recherche actuelle. Avec cette méthode en apparence simple mais ô combien pédagogique, il permet au lecteur d’être solidement informé et de se faire une opinion éloignée des fantasmes d’hier.

2 Dans la première partie ( " La Gaule, le pays qui préfigure la France " ), J.-L. Brunaux rappelle que Gallia n’est pas le visage antique, mangé par la forêt, de la France éternelle, campée sur ses frontières naturelles, abritant une nation (c’est-à-dire une patrie) qui préfigurerait celle sortie de la Révolution. La Gaule est née autant de l’imagination des savants grecs (Poseidonios) et de Jules César que de l’observation scrupuleuse par ces derniers d’une koinè culturelle (politique) et socio-économique qui pouvait justifier une appellation spécifique. L’auteur insiste sur la maîtrise des paysages par les Gaulois, les études archéologiques fondées sur la prospection systématique au sol, l’interprétation de la photographie aérienne, et les études paléo-environnementales ont prouvé que la Gaule était un territoire livré au labour et au pâturage, et non à la seule forêt.

3 Dans la deuxième partie ( " Les Gaulois, un peuple frustre ? " ), J.-L. Brunaux envisage le topos du guerrier gaulois valeureux, volontiers querelleur et indiscipliné, sur lequel les Anciens portaient un jugement ambivalent, nourri autant par la crainte que par la sympathie ; il vivrait dans une hutte sauvage et ronde, dépourvu de toute préoccupation artistique. Pour contrecarrer cette représentation, l’auteur replace le guerrier gaulois dans son environnement collectif qui évolua, du Hallstatt à l’époque de César, du compagnonnage archa ïque à l’armée quasiment hoplitique ; à cette occasion, il évoque l’importance des assemblées de guerriers, des valeurs et de la sociabilité guerrières et aristocratiques (du banquet), des rites de la victoire, mais également des transformations sociales dues à l’entrée des Gaulois dans l’économie méditerranéenne (l’émergence des commerçants et des financiers). La recherche archéologique a permis de sortir de l’image exclusive de la hutte pour envisager la très grande variété de formes d’habitat des Gaulois, depuis la confortable " villa aristocratique " jusqu’à l’habitation isolée, fondée sur une maîtrise poussée du travail du bois. J.-L. Brunaux offre une précieuse historiographie de la découverte de l’art gaulois, un temps focalisée sur les monnaies. Il rappelle la fébrilité des années 1950 (et les " traits de génie fulgurants " d’André Malraux en particulier) qui aboutit, en 1977, à " L’Univers des formes " consacré à l’art celte de Paul-Marie Duval. C’est d’ailleurs en se fondant encore sur la périodisation élaborée par ce savant que l’auteur invite à découvrir la maîtrise des créateurs et la richesse de l’imaginaire gaulois où se retrouvaient la main des artistes et l’esprit des druides, jusqu’à l’ultime période, celle de la conquête romaine, qui voit une certaine perte d’originalité.

4 Avec la troisième partie ( " La religion gauloise " ), J.-L. Brunaux retrouve des lieux communs célèbres, concernant les sacrifices humains, les druides et les bardes, et des champs d’investigation qu’il connaît bien. Il a fallu attendre les années 1980 et l’étude des enclos sacrés découverts dans ces années-là (Gournay-sur-Aronde, Ribemont-sur-Ancre) pour découvrir une religion où le " sacrifice de commensalité " et l’offrande des dépouilles des ennemis morts aux combats tenaient le premier rang, et remettre à sa place, c’est-à-dire exceptionnelle, le sacrifice humain (peine capitale ritualisée, sacrifice divinatoire). Après avoir évoqué le succès des druides dans l’imaginaire européen occidental, J.-L. Brunaux rappelle que les druides étaient d’abord des sages dont les connaissances encyclopédiques leur avaient permis de dominer la société gauloise d’avant Poseidonios, témoin de leur déclin, et d’intervenir dans de nombreux domaines (justice, religion, pouvoir). L’idée que les Gaulois n’auraient eu comme seule crainte que celle de l’effondrement du ciel est une caricature de l’eschatologie des druides. J.-L. Brunaux clôt cette partie sur les bardes qui, à la manière des aèdes grecs, distribuaient par leurs compositions la louange ou le blâme dans la société aristocratique hallstattienne et non dans celle de la fin de l’âge du fer.

5 J.-L. Brunaux retrouve dans la quatrième partie ( " Les relations avec Rome " ) la question de la conquête romaine et de la civilisation gallo-romaine. Il fait un sort à la croyance dans une confrontation de bloc à bloc, conception inspirée par la montée des nationalismes contemporains. Il consacre une introduction aux relations entre les Romains et les Gaulois en Italie depuis l’affaire de la prise de Rome par des Gaulois à la solde du tyran Denys l’Ancien. Ce préalable permet à J.-L. Brunaux de montrer que les motivations et le déroulement de la conquête césarienne ne peuvent se comprendre que dans ce contexte chronologiquement et géographiquement large, même s’il n’est pas question de nier l’opportunisme de Jules César. Il rappelle la diversité et la complexité des conflits entre 58 et 51 av. J.-C. qui ne constituaient pas " une seule et même guerre ", ni la préfiguration des guerres entre la France et l’Allemagne et de la résistance des Français aux envahisseurs. J.-L. Brunaux évoque ensuite toute l’ambigu ïté du concept de Gallo-Romains (inventé en 1836 par Michelet) et détourné de son sens premier au XXe siècle pour signifier le caractère original de la civilisation gallo-romaine dont on refuse pour des raisons idéologiques l’inscription pure et simple dans la civilisation romaine impériale. La provincialisation légère, la municipalisation souple et la participation aux échanges économiques à l’échelle de l’Empire permettent à la Gaule de poursuivre sans trop de bouleversement son intégration dans le monde romain, commencée bien avant César et offrant aux Gaulois une " démocratisation de la consommation ", une " découverte [plus grande] de l’individualisme " et un accroissement de l’urbanisation. Caractériser la romanisation ne signifie pas qu’il faille minimiser l’apport gaulois touchant non seulement l’agriculture, l’élevage et les métiers artisanaux, mais aussi la pratique politique locale. L’auteur termine cette partie en soulignant sa préférence pour le concept de " culture romaine provinciale " gauloise, l’une des nombreuses facettes de la culture romaine.

6 Dans la cinquième et dernière partie ( " Que reste-t-il des Gaulois ? " ), J.-L. Brunaux s’interroge sur l’épaisseur réelle de l’héritage gaulois. Refusant la position extrême de Karl F. Werner qui imagine une disparition de la culture gauloise dès l’époque gallo-romaine, il souligne au contraire les indices d’une persistance sous l’Empire de certains caractères de cette dernière, y compris certaines croyances druidiques (la transmigration des âmes, mythes des origines), partagées depuis longtemps avec les Grecs et les Romains. Il insiste, à la suite d’Arnaldo Momigliano, sur la " "fluidité" de la civilisation gauloise " qui lui permit, dès le début de l’âge du fer, de se mêler aux autres cultures, voire de " se dissoudre " dans " sa grande sœur latine ". Les toponymes et les mots gaulois présents dans la langue française représentent peut-être les vestiges de cette antique fluidité ; cependant, certains vont même jusqu’à soupçonner une influence plus grande du gaulois sur la syntaxe du français. Faut-il alors convoquer un " esprit gaulois " rémanent, débarrassé des caricatures que sont la gauloiserie des hommes et la fanfaronnerie du coq, emblème de la France ? J.-L. Brunaux termine son livre à la fois sur une mise en garde et un souhait. Reconnaître les anciennes représentations ne doit pas conduire à en créer de nouvelles, mais bien plutôt doit encourager à écrire une " nouvelle histoire de la Gaule ". L’ouvrage possède une courte sélection bibliographique, un tableau chronologique et des indices (thématique, géographique et des personnes).

7 Laurent LAMOINE.


Date de mise en ligne : 01/05/2009

https://doi.org/10.3917/rhis.091.0127f