Jean-Patrice Boudet, Entre science et nigromance. Astrologie, divination et magie dans l’Occident médiéval (XIIe-XVe siècle), Paris, Publications de la Sorbonne (« Histoire ancienne et médiévale », 83), 2006, 624 p. + 16 planches.
- Par Alain Provost
Pages 921n à 995n
Citer cet article
- PROVOST, Alain,
- Provost, Alain.
- Provost, A.
https://doi.org/10.3917/rhis.084.0921n
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1 « Nous sommes tous, en un sens, les héritiers de la magie médiévale » : le beau livre de J.-P. Boudet s’achève ainsi sur l’hypothèse d’une transmission du passé au présent, entre croyance, illusion et « esbatement ». Dans cet ouvrage qui est, à sa manière, un « livre des passages », il est largement question de transmission, de modes de circulation des textes, des idées et des hommes. S’il fallait un patronage au travail de J.-P. Boudet, celui de Gérard de Crémone pourrait n’être pas tout à fait indigne : venu à Tolède pour « l’amour de l’Almageste », Gérard aurait passé une trentaine d’années, entre 1150 et 1180, à traduire la version arabe de l’œuvre de Ptolémée, qu’avait commandée au IXe siècle le calife al-Ma’mûn. Sous l’habit d’un certain classicisme, le propos de J.-P. Boudet, à l’intersection de l’histoire des sciences, de celle des sociétés et de celle des pouvoirs, est neuf : procéder à l’examen de l’ « évolution à la fois commune et divergente de l’astrologie et des arts divinatoires et magiques dans le Moyen Âge occidental » (p. 22).
2 Le livre rassemble un matériau considérable, dont il propose une synthèse toujours nuancée, écartant tout point de vue normatif, dans le souci constant de décloisonner les savoirs. Cette démarche entraîne le lecteur à la rencontre de trajectoires individuelles très diverses, celles, exceptionnelles ou ordinaires, de praticiens ou de théoriciens des différents « arts » envisagés, dans un spectre social largement ouvert, de la vetula à l’astrologue princier. En lui-même, ce livre peut être tenu, aussi, pour une formidable bibliothèque. On y trouvera des œuvres attendues – le Picatrix, « guide du sage », ou bien la traduction d’al-Kindî, texte devenu « le plus important traité de magie théorique de l’histoire de l’Occident médiéval » (p. 130). D’autres titres, sans doute moins connus, pourront étonner ou fasciner ; ainsi la traduction du De physicis ligaturis de Qusta ben Luqa, qui, parce qu’il évoque le pouvoir de l’imagination sur le corps, a été considéré comme un précurseur de la conception de l’effet placebo ; ainsi encore les Leges Platonis (ou Liber vacce), « texte stupéfiant », dit J.-P. Boudet, dont l’un des objectifs est la création artificielle d’animaux doués ou non de raison. C’est en outre une précieuse anthologie qui est proposée au lecteur, car les textes sont largement cités (et traduits), et, de même, l’ouvrage est un recueil d’images d’une grande richesse (mentionnons seulement celles qui proviennent d’un « chef-d’œuvre de l’illustration astrologique » : le Liber astrologie ou Liber Albumazaris de Georgius Zothorus ; ill. 8, p. 180, et planche VII du très beau cahier couleur).
3 Le plan adopté – deux parties chronologiques – marque les grandes scansions de l’histoire de l’astrologie, de la divination et de la magie au Moyen Âge. La première partie, « Le choc des traductions et la quête d’une norme (XIIe et XIIIe siècles) », montre d’abord un élargissement du champ des savoirs et des techniques. Ce renouveau est « fondé sur la diffusion, opérée grâce aux traductions arabo-latines, de tables, de textes et d’instruments astronomiques » (l’astrolabe et l’équatoire, « produit de très haute technicité »). J.-P. Boudet montre en la matière le poids de la demande sociale et politique, en particulier ce qu’il nomme « l’impulsion des cours », en Angleterre, en France, auprès de Frédéric II, et auprès d’Alphonse X de Castille, héritier de la science arabe. Ce déploiement conduit en retour à la recherche d’une norme, théologique et juridique, fondée sur des dynamiques de classification qui délimitent savoirs et disciplines et établissent le partage entre le légitime et l’illégitime. On suit ainsi notamment la construction par Guillaume d’Auvergne de l’opposition des notions de « magie naturelle » et de « magie démoniaque », l’établissement par Albert le Grand d’un compromis doctrinal avec les astrologues, l’élaboration par Thomas d’Aquin d’une synthèse que résume d’une part l’adage (faussement attribué à Thomas) selon lequel « les astres inclinent mais ne nécessitent pas » et qui d’autre part conduit à la notion de pacte exprès et tacite avec le démon. Roger Bacon, quant à lui, énonce une « conception décalée » où le problème des limites entre le licite et l’illicite se voit confronté, d’une part, à celui de la fin et des moyens, et, d’autre part, à celui du bon et du mauvais usage de ces savoirs et de ces pratiques.
4 La deuxième partie, « Épanouissement, prolifération et répression (XIVe et XVe siècles) », porte sur un temps qui est celui de l’application de cette norme et d’un déplacement des positions dans le champ du savoir. La période semble marquée par un contraste majeur, opposant la promotion de l’astrologie (que traduit par exemple la création de chaires ad astrologiam dans les universités italiennes ou la présence des astrologues dans le champ du pouvoir), et, à partir du deuxième quart du XVe siècle, le contrôle et la condamnation des guérisseurs, magiciens, sorciers et sorcières. J.-P. Boudet invite toutefois à apporter des nuances à ce schéma, en particulier parce que l’apparente différence de niveau entre magie savante et sorcellerie populaire pourrait tendre à masquer un « processus d’acculturation réciproque et d’enchevêtrement » (p. 444), une identité de nature, et des pratiques communes. La démonstration s’achève par l’examen de « la genèse médiévale de la chasse aux sorcières » (chap. VIII), à laquelle l’auteur reconnaît un point de départ dans le conflit entre Philippe le Bel et Boniface VIII et sous le pontificat de Jean XXII, et dans laquelle il voit intervenir un tournant vers 1435 : c’est alors que la « sorcellerie populaire », dans les régions alpines, passe au premier plan de la répression, par l’effet d’une quadruple métamorphose opérée dans la dynamique des accusations, de l’ange gardien au démon privé, de l’hommage au sabbat, du magicien à la sorcière et du voisin à l’État ; c’est alors, également, que tend à se fixer l’image stéréotypée de la sorcière de l’époque moderne.
5 Production de la norme, rapport au pouvoir, quête de puissance : ces thématiques viennent irriguer l’ouvrage, et ce sur plusieurs plans. J.-P. Boudet propose un schéma général des rapports entre pouvoirs établis et pouvoirs informels, auquel il apporte, là encore, des nuances : « Grosso modo, [l’Église et l’État] ont contrôlé la sainteté, tenté d’apprivoiser les prophètes et visionnaires, fait le tri au sein de la doctrine astrologique et des textes de magie naturelle pour en retenir une portion acceptable, et rejeté en bloc la divination, la magie démoniaque et la sorcellerie, tout en ne s’interdisant pas d’utiliser leurs adeptes à leur profit » (p. 522). Mais au-delà, le livre propose une exploration des liens qui unissent les « secrets des vérités occultes et des choses cachées » et la pratique du pouvoir. Le thème fondamental du Liber Razielis, traité de magie traduit sous le patronage d’Alphonse X de Castille, est celui de « l’initiation au secret, indispensable à l’exercice du pouvoir » ; il trouve un écho dans les Siete partidas. Au royaume de France, on reconnaît en ces domaines la dimension fondatrice du règne de Charles V : les richesses de la librairie du Louvre puisent dans la crise politique des années 1350, lors de laquelle, pour le dauphin, les théories astrologiques se sont affirmées « comme des instruments potentiels de conquête et d’exercice du pouvoir » (p. 307). D’emblée, J.-P. Boudet rappelait qu’Isidore de Séville avait affirmé, suivant une conception qui devait perdurer, que les devins, agissant comme s’ils étaient « pleins de Dieu », prédisaient frauduleusement l’avenir – qui ne peut appartenir qu’à Dieu. La norme sociale (vivre selon son état, ne pas chercher à échapper à sa condition), l’action sur la nature et la surnature, la maîtrise de la vie et de la mort : ces enjeux témoignent que c’est en effet le rapport à la majesté divine et à la Toute-Puissance qu’interrogent astrologues, devins et magiciens, entre obéissance et transgression. Freud – cité par J.-P. Boudet – affirme que les idées religieuses « sont des illusions, la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus pressants de l’humanité ; le secret de leur force est la force de ces désirs » (p. 534). Là réside peut-être effectivement la béance où nous pourrions reconnaître en nous-mêmes l’héritage de la magie médiévale.
6 Alain PROVOST.
7 Sophie Simon, “ Si je le veux, il mourra ! » Maléfices et sorcellerie dans la campagne genevoise (1497-1530), Lausanne, Cahiers lausannois d’histoire médiévale, 42, 2007, 305 p.