David Bensoussan, Combats pour une Bretagne catholique et rurale. Les droites bretonnes dans l’entre-deux-guerres, Paris, Fayard, 2006, 680 p.
Pages 677x à 742x
Citer cet article
- VAVASSEUR-DESPERRIERS, Jean,
- Vavasseur-Desperriers, Jean.
- Vavasseur-Desperriers, J.
https://doi.org/10.3917/rhis.083.0677x
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- Vavasseur-Desperriers, J.
- Vavasseur-Desperriers, Jean.
- VAVASSEUR-DESPERRIERS, Jean,
https://doi.org/10.3917/rhis.083.0677x
1 Une Bretagne catholique et rurale : l’ouvrage porte essentiellement sur ce sujet. Rejetant le cadre étroit d’une simple analyse des forces de droite, l’auteur se propose, dans une perspective d’histoire globale, de démonter la stratégie des élites catholiques et rurales bretonnes dans leur logique de préservation de leur position dominante (p. 12). L’auteur parvient à une puissante synthèse, appuyée sur une importante documentation composée en grande partie de sources d’origine privée jusque-là peu consultées. D’importantes lectures ont nourri une méditation dont l’aboutissement se trouve dans ce texte particulièrement clair, dont la limpidité s’allie à la simplicité – une seule réserve : peut-on vraiment parler du « nationalisme farouche » de Poincaré, même en 1923 (p. 71) ? L’érudition sans faille est toujours présente, mais sans alourdissement inutile : l’auteur ne présente ici que ce qui lui semble nécessaire à sa démonstration, et de remarquables cartes et tableaux offrent une présentation synthétique des résultats obtenus.
2 Au commencement, sur la terre bretonne, dont l’auteur met en valeur l’originalité dans la société englobante, on trouve le « bloc agraire ». Cette notion, d’inspiration gramscienne, souligne l’importance, dans les rapports de domination, des éléments culturels : l’autorité de l’aristocratie rurale ne peut s’expliquer que par un processus de légitimation, qui renvoie à « la persistance d’une lecture du passé justificatrice et au poids d’un cléricalisme omniprésent » (p. 200). Sa puissance économique lui vient de la grande propriété terrienne, son idéologie, c’est le traditionalisme de type organique, héritier de la Contre-Révolution. L’influence catholique, pièce essentielle du système, longuement décrite, passe par la formation des jeunes (l’école privée, les associations sportives), la profession (les syndicats agricoles), la presse. Mais l’auteur, rompu à toutes les habiletés dialectiques, montre bien les contradictions du système. Loin d’enfermer la jeunesse dans la contre-société bretonne, rurale et catholique, l’école peut jouer le rôle inverse : « Elle dévoile les apories d’une entreprise qui ne peut éviter de s’insérer dans des réalités éducatives et sociales plus larges » (p. 270). Le syndicalisme, dominé par les agrariens, peut devenir acteur de l’émancipation des « cultivateurs-cultivants » – c’est-à-dire des petits et moyens exploitants, comme le démontre la tentative manquée de la Ligue des paysans de l’Ouest, que tentèrent de fonder des abbés démocrates chrétiens.
3 La tendance lourde de la période étudiée est bien celle de la dislocation de ce « bloc agraire ». À la veille de la Seconde guerre, le pouvoir économique des agrariens a été singulièrement érodé, son pouvoir symbolique fortement mis à mal, aussi bien sous les coups des démocrates chrétiens que sous l’effet du dorgérisme, que l’auteur décrit comme un authentique mouvement de protestation de la paysannerie bretonne, plus proche du poujadisme que du fascisme. Mais l’évolution ne s’est pas faite de façon linéaire. De 1919 à la veille du second conflit mondial, l’auteur nous invite à suivre un cheminement complexe. Une série de crises jalonnent la période, constituant autant d’oscillations à court terme, dont l’auteur nous restitue subtilement le mouvement. Ces changements s’opèrent sur trois plans étroitement imbriqués, religieux, social et politique. Sur le plan religieux, si l’opposition au Cartel semble recréer une unanimité chez les catholiques, la tendance démocrate chrétienne, déjà présente avant la Grande Guerre, constitue, par sa « dissidence », une rupture décisive dans le front catholique, cependant que l’intransigeantisme subit une lourde défaite avec la condamnation de l’Action française, pourtant soutenue par d’importantes figures du haut clergé breton. Pour autant, la condamnation, en 1930, de L’Ouest-Éclair, pour ses audaces démocratiques, montre bien la défiance de la hiérarchie catholique à l’égard du nouveau courant. Par ailleurs, si les démocrates chrétiens se rallient définitivement au libéralisme républicain (en acceptant des notions fondamentales comme le pluralisme et le libéralisme économique), ils n’en conservent pas moins l’idée, héritière des anciennes conceptions organiques, d’un aménagement réformiste de la société individualiste. Et l’esprit de l’Action catholique est bien, dans les années 1930, celui d’une préservation de la civilisation chrétienne : la crise de ces années suscite des réflexes plus défensifs que conquérants. Sur le plan social, le pouvoir des agrariens est mis à mal aussi bien par l’évolution économique qui leur est défavorable, que par la poussée des « cultivateurs-cultivants », dont le souci d’émancipation se manifeste par les moyens les plus divers, depuis le syndicalisme catholique initié par les abbés démocrates jusqu’à l’agitation dorgériste. Mais à la fin des années 1930, le corporatisme autoritaire et d’inspiration traditionaliste retrouve une forte influence, et, avec lui, celle des agrariens. Enfin, sur le plan politique, si les monarchistes disparaissent lentement du paysage, des représentants du vieux conservatisme maintiennent leur présence, en obtenant notamment le soutien de la Fédération républicaine, dont l’auteur montre la faible consistance politique sur le terrain. La seule force émergente réside en fin de compte dans les Croix-de-Feu, puis dans le Parti social français, qui parvient à s’implanter de manière importante, avec l’appui dans un premier temps des vieux conservateurs, devenus par la suite plus réticents, quand ils s’aperçoivent que leur autorité et leur influence pourraient bien pâtir de cette recomposition.
4 Telle est la trame, que l’on souffre d’exposer en un aussi bref énoncé, tant l’ouvrage est riche d’analyses fines et nuancées, qui saisissent dans un même mouvement une réalité souvent contradictoire. De ses multiples apports, on retiendra deux aspects essentiels ; le premier porte sur l’histoire des droites ; le second s’insère dans les recherches anthropologiques plus générales relatives à la participation et à l’intégration des populations au sein d’un corps politique.
5 En ce qui concerne l’histoire des droites, on peut regretter la rapidité avec laquelle sont évoqués les progressistes et leurs héritiers modérés de l’entre-deux-guerres, différents des démocrates chrétiens issus du Ralliement. Ils sont évoqués (les « catholiques bleus »), mais peu étudiés. Une mention est faite d’Alexandre Lefas, dont le refus de figurer sur une liste conservatrice en 1919 – qui lui coûte son siège – est en parfait accord avec ses options d’avant guerre : catholique hostile au Bloc des gauches, Lefas est un ferme républicain. Sans doute sont-ils minoritaires et citadins, condamnés à un espace politique de plus en plus restreint par la poussée démocrate chrétienne. Quelques études de parcours auraient été les bienvenues, portant notamment sur les élus d’avant guerre, afin de mieux mettre en valeur l’absence de la droite « orléaniste » sur les terres bretonnes. Sur trois autres points, l’auteur apporte des réponses nuancées, mais parfaitement claires : 1 / La démocratie chrétienne est issue du courant traditionaliste, lui-même dérivé de la Contre-Révolution. Mais il représente en même temps une rupture profonde. Pour D. Bensoussan, il ne fait pas de doute que c’est ce deuxième aspect qui l’emporte, de loin. Cf. p. 341 : « La critique de l’individualisme libéral et la valorisation des corps intermédiaires face à l’État, qui en est le corollaire, traduisent certes des réticences vis-à-vis du modèle libéral, y compris sur le plan politique, mais doivent surtout se concevoir dans [une] dimension réformatrice. » Cette conversion au modèle libéral, qui doit être amendé, mais non remplacé, explique l’opposition frontale entre les traditionalistes et les démocrates chrétiens. 2 / Les Croix-de-Feu, puis le PSF, recrutant en milieu traditionaliste, connaissent un réel succès sur les terres bretonnes. Cela confirme le lien généalogique entre la droite traditionaliste et les organisations dirigées par le colonel de La Rocque, mise en valeur, par ailleurs, par les travaux d’Albert Kéchichian et de Jean-Paul Thomas. 3 / Le dorgérisme est-il un fascisme ? Bensoussan répond carrément non : de l’agitation, oui ; de parti de masse, point. Peu de disponibilité des paysans pour le « fascisme vert » ou supposé tel. Ni liturgie, ni religion de substitution, car, explique-t-il, « dans un milieu où la religion catholique structure fortement l’imaginaire social, il n’y avait guère de place pour une liturgie fasciste à forte connotation religieuse » (p. 458).
6 Poussant plus loin ses analyses, l’auteur aborde la question sous l’angle de l’anthropologie politique. Le mouvement de longue durée évoqué plus haut réside bien dans la poussée des paysans bretons vers une autonomisation sociale, qui suppose une politisation, impossible à réaliser dans le cadre d’une société organique. Après la tentative des « cultivateurs-cultivants », un rôle essentiel est ici joué par le dorgérisme des années 1934-1937, considéré comme un « élément fondateur d’une nouvelle forme d’apparition de la paysannerie sur la scène sociopolitique, où son autonomie s’affirme dans la tonalité de ses revendications et ses modalités d’action » (p. 443). Il est vrai que ces velléités d’autonomisation sont, dans la deuxième partie des années 1930, mises au second plan par le retour du corporatisme, qui se présente comme une version « modernisée » de la société organique. Ce n’est qu’au lendemain de la guerre que se produira l’essor vers une modernité sociale et politique. Parallèlement, l’espace breton s’intègre de plus en plus dans l’ensemble national. Le régionalisme breton joue ici un rôle ambivalent. D’une part, reprenant ici des analyses développées ailleurs, Bensoussan montre que la petite patrie permet de réaliser l’appartenance à la grande – dans son ensemble, le clergé reste réticent devant les mouvements autonomistes ; mais que, d’un autre côté, ce type d’intégration permet d’éviter les écueils de l’individualisme.
7 Dans son introduction, Bensoussan déclare vouloir apporter une contribution, non seulement à l’histoire des droites, mais aussi à celles du catholicisme et du monde rural français. Incontestablement, la multiplicité des approches, comme l’exceptionnelle qualité de la synthèse qui nous est ici offerte, permettent d’affirmer que cette ambition a été superbement réalisée : il s’agit bien ici d’un ouvrage de première importance.
8 Jean VAVASSEUR-DESPERRIERS.