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Compte rendu

Jean-Marie Guillon, Paul-Albert Février. Un historien dans l’Algérie en guerre. Un engagement chrétien, 1959-1962, Paris, Le Cerf, 2006, 525 p. (préface de Pierre Vidal-Naquet, postface d’André Mandouze).

Pages 383zza à 486zza

Citer cet article


  • Dard, O.
(2008). Jean-Marie Guillon, Paul-Albert Février. Un historien dans l’Algérie en guerre. Un engagement chrétien, 1959-1962, Paris, Le Cerf, 2006, 525 p. (préface de Pierre Vidal-Naquet, postface d’André Mandouze). Revue historique, 646(2), 383zza-486zza. https://doi.org/10.3917/rhis.082.0383zza.

  • Dard, Olivier.
« Jean-Marie Guillon, Paul-Albert Février. Un historien dans l’Algérie en guerre. Un engagement chrétien, 1959-1962, Paris, Le Cerf, 2006, 525 p. (préface de Pierre Vidal-Naquet, postface d’André Mandouze). ». Revue historique, 2008/2 n° 646, 2008. p.383zza-486zza. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2008-2-page-383zza?lang=fr.

  • DARD, Olivier,
2008. Jean-Marie Guillon, Paul-Albert Février. Un historien dans l’Algérie en guerre. Un engagement chrétien, 1959-1962, Paris, Le Cerf, 2006, 525 p. (préface de Pierre Vidal-Naquet, postface d’André Mandouze). Revue historique, 2008/2 n° 646, p.383zza-486zza. DOI : 10.3917/rhis.082.0383zza. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2008-2-page-383zza?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.082.0383zza


1 Il faut féliciter Jean-Marie Guillon, directeur de l’UMR Telemme, de perpétuer, chez les historiens contemporanéistes, le genre de l’édition critique de sources historiques et de présenter ainsi autour de la figure de Paul-Albert Février une série de documents, principalement des lettres (envoyées à ses parents, reçues et adressées à ses amis ou à d’anciens prisonniers algériens), des notes en forme de journal, un rapport daté d’avril 1960 et préparé pour la Croix-Rouge, une ébauche d’article en forme de bilan de son engagement pendant la guerre d’Algérie rédigé en 1984, sans oublier l’intérêt d’un cahier de photos qui livre une vision des documents bruts à la disposition du chercheur. L’ensemble réuni, présenté et annoté par Jean-Marie Guillon s’impose comme une source imprimée de premier plan pour saisir un certain nombre d’aspects non seulement de l’itinéraire de leur auteur, Paul-Albert Février (1930-1991), historien spécialiste de l’Antiquité tardive, élève d’Henri-Irénée Marrou et chrétien progressiste engagé (il lit alors France observateur, Esprit et Les Temps modernes), mais aussi du quotidien d’un « Centre de transit temporaire » (CTT), celui de Colbert, d’avril 1959 à février 1960, ou de la vie d’un jeune archéologue à Sétif puis à Alger de février 1960 à septembre 1962.

2 On saluera d’abord, dans cet épais volume très bien présenté et dont il ne faut regretter que l’absence d’un index, la qualité d’une introduction dense, combinant une empathie distanciée assumée et une rigueur historique irréprochable. Jean-Marie Guillon dresse, en une trentaine de pages, l’itinéraire de Paul-Albert Février, de ses premières recherches de jeune chartiste à sa mort, en rappelant sa présence à partir de 1968 comme professeur à l’Université d’Aix-en-Provence où il arrive depuis Alger où il était resté après 1962. Jean-Marie Guillon propose aussi une analyse précise du fonds Février et s’emploie à resituer les principaux apports des documents publiés en opérant un lien, nullement forcé, bien au contraire, entre la Résistance – dont il est un spécialiste reconnu – et l’engagement de Février, placé constamment sous ce signe : « Sa résistance, à sa façon, c’est en Algérie qu’il l’avait faite. » On pourrait y ajouter le poids de Marc Bloch dont L’étrange défaite est relue et méditée, tant sur le fond que sur la démarche, et imprègne en particulier le rapport sur Colbert rédigé par Paul-Albert Février, envoyé à la Croix-Rouge internationale et dont il s’explique ainsi : « C’est en historien que je me suis efforcé de considérer la vie de ce camp. »

3 L’édition critique des documents combine rigueur de l’érudition et absence de caractère pesant. Le défi était délicat à relever à cause de la nature même du personnage, déjà célébré, en particulier comme historien, dans différents livres d’hommages. La préface de Pierre Vidal-Naquet, qui n’a rencontré qu’une fois Paul-Albert Février (en 1980), resitue son propos dans les controverses sur la torture en Algérie et souligne, à raison, la qualité du témoignage et de l’analyse. Il faudrait y ajouter l’engagement, car, même si Paul-Albert Février définit l’intellectuel comme l’homme du « tâtonnement », « celui qui s’est donné pour tâche de voir, de comprendre, d’interpréter », il livre au quotidien des interprétations des milieux dans lequel il est plongé et, loin de se contenter d’être un spectateur, il agit dans le sens de ce qu’il estime être un « engagement chrétien » au quotidien. On retrouve cette force et cette vitalité dans la postface chaleureuse de son « camarade », son « ami », son « frère », André Mandouze.

4 Beaucoup doit être retenu de cet ouvrage. On relèvera d’abord l’intérêt de la description, au quotidien, du camp de Colbert où Février sert comme sergent. Les coups et les sévices (« téléphone », etc.), qu’il constate d’autant plus qu’il les soigne, sont évidemment décrits de même que la mise en scène effectuée pour l’inspection de la Croix-Rouge (falsifications de fiches, évacuations rapides, etc.) qualifiée d’ « excellent spectacle pour l’historien ». Ce sont surtout ses analyses qui sont riches d’intérêt. Février y voit un échec de la pacification et une trahison des idéaux de la Résistance. En même temps, il se rapproche de ses prisonniers algériens autant par compassion chrétienne que par le sentiment d’être lié à eux par une communauté de destin : « Entre Méditerranéens, nous nous comprenons. » En revanche, face aux militaires, à leurs objectifs comme à leurs méthodes, c’est l’incompréhension et le rejet : « Cette race se croit tout permis. » Février se décrit comme « séparé et détesté. Leur combat n’est pas le mien ». Lorsqu’il discute, difficilement, avec le capitaine Archenault, c’est pour le décrire comme « une fiche vivante d’action psychologique », le « défenseur d’une cause, qui ne raisonne plus, qui s’identifie avec cette argumentation ». En même temps qu’il souffre, Paul-Albert Février admet sa condition qu’il décrit comme celle d’un homme « lié avec ceux qui torturent et avec ceux qui subissent injustice et tribulations ». Il revendique même ce qu’il appelle sa « compromission » et sa « souillure » qu’il oppose à la démarche d’un autre catholique, Jean Le Meur, qui a choisi l’insoumission par refus de la torture et dont Esprit a publié les lettres en décembre 1959. Sans critiquer la démarche de Le Meur, Février justifie la sienne d’un point de vue chrétien : « “Il s’est fait homme, hormis le péché”, dit-on du Seigneur. Témoin du Seigneur au milieu d’un monde de haine, séparé et mêlé à ce monde. Compromis à lui pour que le Seigneur daigne le sauver. »

5 La seconde partie du volume, qui couvre principalement la période allant d’avril 1961 à septembre 1962, est également riche d’intérêt. Paul-Albert Février, installé à Sétif comme archéologue, entend rendre compte de « ce qu’un homme bien installé dans la vie [au chic Hôtel de France] peut voir de la vie algérienne ». Il y décrit une ville « calme » que le putsch ne touche nullement tandis qu’il se consacre à ses fouilles et se soucie du retard de paiement de ses ouvriers. On retrouve la volonté de précision d’un acteur conscient qu’il ne saisit qu’une partie de la situation. Elle croise la nécessité historiographique de territorialiser l’histoire de la fin de l’Algérie française : Sétif n’est ni Oran ni Alger (que Février fréquente de loin en loin jusqu’à l’indépendance, ce qui lui permet cependant de livrer des instantanés saisissants, notamment sur l’incendie de la bibliothèque par l’OAS). Février mesure bien, à l’automne 1961, que le départ de l’armée entraîne celui des colons, notamment à Batna ; il souligne l’importance de la peur des attentats et des enlèvements, et découvre aussi des pieds-noirs qui font « mentir » ce qu’il appelle leur « portrait traditionnel ». Ainsi, « tout est nuance, partout et toujours ». En même temps qu’il infléchit certains de ses jugements initiaux, les choix de Paul-Albert Février sont nets. On ne s’étonnera pas de sa condamnation de l’OAS, peu présente à Sétif et dont il fait, un peu rapidement, la grande responsable des difficultés ambiantes : « Tout irait bien si l’OAS se calmait. » À l’inverse, il brosse du FLN un tableau complaisant qui n’est pas sans rappeler une controverse épistolaire avec l’un de ses amis catholiques (fort opportunément reproduite en annexe) qui lui reprochait un certain aveuglement sur le terrorisme du FLN. De même, Février accommode, à sa façon, ses observations sur les conditions du scrutin lors du référendum de juillet 1962 dont il relève les irrégularités (bourrage des urnes, absence d’isoloir). Selon lui, ce vote qualifié d’ « inutile mascarade car seules comptent les années de lutte qui ont montré la détermination de la part la plus saine de la population » est « aussi juste que si l’on avait utilisé l’isoloir car qui refuserait de voter oui ? ». À l’inverse, « ce qui [l’] a surtout choqué, c’était l’absence des Européens et des autorités dans le bled ». L’été 1962 décrit par Paul-Albert Février se ressent, bien entendu, de ces prises de position. Tout à l’affût des premiers pas de cette « révolution algérienne » qui « n’est pas chose facile », s’il évoque les « luttes des clans » au sein du FLN, il ne dit rien des drames de l’été 1962 (massacres des harkis). Il se veut optimiste et le chrétien engagé qu’il est se félicite de pouvoir réfléchir, avec d’autres, à une « présence du christianisme dans l’Algérie nouvelle (...) présence réelle dégagée des compromissions avec le colonialisme » et – pourquoi pas ? –, de « participer à la révolution ». S’il commence dans l’enthousiasme son enseignement à l’Université d’Alger en 1962 et poursuit son travail d’archéologue, la suite le déçoit et c’est un homme qui se décrit lui-même « sur la corde raide » qui revient en France en 1968, sans jamais couper les ponts avec une Algérie dont le sort n’a cessé de le préoccuper.

6 Olivier DARD.


Date de mise en ligne : 12/09/2008

https://doi.org/10.3917/rhis.082.0383zza