François Roth, La Lorraine annexée. Étude sur la présidence de Lorraine dans l’Empire allemand (1870-1918), 2e éd., Metz, Serpenoise, 2007, 751 p.
- Par Pierre Barral
Pages 383zp à 486zp
Citer cet article
- BARRAL, Pierre,
- Barral, Pierre.
- Barral, P.
https://doi.org/10.3917/rhis.082.0383zp
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https://doi.org/10.3917/rhis.082.0383zp
1 La première édition de La Lorraine annexée, publiée en 1976, a été épuisée en une dizaine d’années. C’était la première étude scientifique d’ensemble consacrée à la période où le département de la Moselle était devenu « la présidence de Lorraine », dans le cadre de « l’Alsace-Lorraine » annexée au Reich allemand. François Roth a fondé sa recherche sur l’utilisation méthodique d’archives bien conservées et d’une bibliographie de l’époque assez variée. Son ouvrage a connu une diffusion rapide dans le public régional et il était très recherché chez les libraires d’occasions. Mais il présentait un intérêt plus général. Car ce n’était pas un annuaire énumératif des données locales collectées par un long labeur. Il intégrait celles-ci dans un exposé mûri par une réflexion de long terme et fortement construit selon une optique d’histoire totale. S’il traitait avec précision les facteurs institutionnels, politiques et militaires, il élargissait son enquête aux déplacements de population, aux activités industrielles, aux orientations de la vie religieuse. Dans sa recension de La Revue historique (1980, 533), François Caron louait particulièrement le tableau de la croissance économique, et sur un autre plan les « pages nuancées et subtiles » sur un échantillon du catholicisme rhénan ; de ce livre, il suggérait même que « P. Renouvin l’aurait admiré pour sa facture ».
2 Cette réédition est donc la bienvenue et, à la relecture, cette thèse d’État d’ancien style demeure un ouvrage de référence essentiel, tant pour la richesse de ses informations que par la pertinence de ses analyses. On y retrouve l’imposante série de cartes et de graphiques, ainsi qu’un utile index. Si le corps du livre et l’inventaire des sources ont été conservés dans la mise en pages d’origine, l’auteur y a effectué quelques corrections et il a eu le souci de compléter les notes, en orientant le lecteur vers les nombreux travaux qui ont paru depuis trente ans. Il a également établi une imposante « bibliographie complémentaire » des ouvrages parus depuis 1976, qui est substituée à celle de la première édition. Car la recherche a été active et fructueuse dans les Universités de Metz et de Nancy. Celle de Strasbourg a abandonné la discrétion qui l’avait longtemps retenue devant une période si brûlante et elle a patronné des études de qualité sur la vie des départements alsaciens. Ainsi l’entité autonome que constituait le Reichsland est heureusement mieux connue, dans son ensemble et dans ses nuances.
3 La formule des thèses départementales, apparemment passée de mode, a permis en son temps de mieux connaître et de mieux comprendre la vie de la France profonde, d’enrichir ainsi une histoire trop exclusivement considérée depuis la capitale. Les bilans dressés au niveau national en ont tenu compte par la suite. Dans le cas de la présidence de Lorraine, cette approche monographique se justifiait davantage encore que pour les départements « de l’intérieur ». Car, aux mouvements de fond qu’on observe partout, se superposait l’affrontement des nationalités sur un territoire disputé entre le Deutschtum et le Franzosentum. Il y avait bien là un problème historique original à cerner et à creuser. Les flux contraires des optants partis en France et des immigrants venus du vieux Reich bouleversaient la composition de la population ; les Konzerne d’outre-Rhin étaient les premiers acteurs d’une croissance industrielle accélérée, mais la maison de Wendel se maintenait par une souple résistance ; le catholicisme largement dominant tenait à affirmer sa vigueur, face à la France laïcisatrice comme face à l’Allemagne protestante.
4 François Roth appartient à la génération qui a voulu compléter l’histoire des généraux et des politiques par celle des patrons, des ouvriers et des paysans. Comme cela se devait dans les années 1970, mais sans esprit de système, il a étoffé ses chapitres sur la vie économique et sur les milieux sociaux autant que ceux sur les partis et les élections. En même temps, il a déjà porté une grande attention à cette étude de la civilisation et des mentalités, sur laquelle l’accent est mis aujourd’hui. Il relève la survivance des traditions particularistes au village comme le contraste d’ambiance entre les quartiers de Metz. Il suit avec finesse la pratique des langues, à l’église comme à l’école. Il fait ainsi ressortir la complexité des comportements, où se combinent fidélité au passé et accommodement au présent. Sous la référence répétée à un « esprit lorrain », épithète significative à la fois d’autonomie et de solidité.
5 Pierre BARRAL.