Albert Thibaudet, Réflexions sur la politique, édition établie par Antoine Compagnon, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2007, 1 037 p. / Albert Thibaudet, Réflexions sur la littérature, édition établie par Antoine Compagnon et Christophe Pradeau, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2007, index, 1 755 p.
- Par Michel Leymarie
Pages 99zzb à 227zzb
Citer cet article
- LEYMARIE, Michel,
- Leymarie, Michel.
- Leymarie, M.
https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099zzb
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- Leymarie, Michel.
- LEYMARIE, Michel,
https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099zzb
1 À la veille de sa disparition, dans son dernier compte rendu pour la Revue historique, René Rémond rappelait l’importance qu’avait représentée pour lui la lecture d’Albert Thibaudet, en qui il voyait le fondateur de l’histoire des idées politiques. Esprit encyclopédique, Thibaudet a, on le sait, une triple formation : littéraire, il est aussi familier des auteurs de l’Antiquité que des classiques ou du symbolisme. L’œuvre de ce disciple de Bergson, bi-admissible à l’agrégation de philosophie, emprunte souvent son vocabulaire à celui-ci et fait une place prépondérante au sentiment de la durée et de la mobilité. Enfin, agrégé d’histoire en 1908, la même année que Marc Bloch, Thibaudet se montre également géographe, établissant une cartographie des familles politiques, comme dans Les Idées politiques de la France, ou bien une cartographie des lettres dans laquelle chaque œuvre a sa place.
2 Sa culture hybride, qui lui permet de suivre dans le même temps plusieurs séquences et des domaines divers que les spécialisations ont séparés, fait de lui un honnête homme, « un homme mêlé », au sens que donnait Montaigne. Thibaudet paraît être, selon le mot de Ramon Fernandez, « le critique de liaison par excellence » : agent de liaison entre le passé et le présent, il « expose les concomitants » d’une œuvre là où Taine en cherche les causes. Venu à la critique par hasard comme il le disait à Bergson, il est vite appelé par Gide à La Nouvelle Revue française, dont il devient un des piliers à partir de 1912, et ce jusqu’à sa mort en 1936. De cet observatoire, de son « belvédère », mois après mois, il suit avec acuité et sympathie le mouvement des idées politiques et des lettres passées ou présentes. Multipliant les classifications, il trace un réseau de relations d’une œuvre antérieure ou contemporaine à d’autres, d’un fait historique à l’autre, et ces relations permettent de mieux les définir par ressemblances ou dissemblances. En outre, à partir des années 1920, tout en publiant des œuvres majeures, Thibaudet se multiplie et collabore à de nombreux périodiques : Candide, Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, La Dépêche, la Revue de Genève, L’Europe nouvelle, le Journal de Genève... Certaines années, comme en 1927, il va jusqu’à écrire une centaine d’articles.
3 Une grande partie des Réflexions publiées dans la NRF a été rassemblée après sa mort par Jean Paulhan sous le titre de Réflexions sur le Roman, Réflexions sur la Critique, ou Réflexions sur la Littérature, mais ces livres n’étaient plus disponibles. L’exécuteur testamentaire de Thibaudet prévoyait un ultime volume consacré aux réflexions sur l’histoire et la politique, mais il n’avait pas mené à terme ce projet, pas plus que l’édition de certains textes demeurés inédits comme les carnets de guerre ou Le Dialogue socratique. Dans l’édition des Réflexions sur la littérature qu’il propose aujourd’hui, Antoine Compagnon a réuni l’ensemble des Réflexions de la NRF déjà publiées ; dans les Réflexions sur la politique ont été rassemblées trois des œuvres majeures du critique : Les Princes lorrains, La République des professeurs, Les Idées politiques de la France. Puis les articles sur la politique tirés de la NRF précèdent une sélection de textes puisés dans les périodiques auxquels le critique collabora ; parmi eux, on retiendra plus particulièrement ceux consacrés à l’Europe, dont « Pour une définition de l’Europe », publié dans la Revue de Genève de septembre 1925.
4 Dans les Réflexions réunies ici, Thibaudet illustre un des traits de la littérature de l’entre-deux-guerres, l’essai-causerie mené sur le ton d’une libre conversation ; l’aspect politique et l’aspect littéraire y sont indissociables. Mais, en dépit de son style, cet auteur érudit et nonchalant n’est pas toujours facile à lire. S’il est aisé de reconnaître dans « l’homme à la pipe » Édouard Herriot, certains de ses sous-entendus, nombre de ses références ne peuvent plus guère être compris. Comme le notait Brasillach dans L’Action française, « ses perpétuelles allusions à des faits contemporains ou anciens, qu’il était parfois le seul à connaître, rendront de plus en plus sa lecture difficile ». Il convient donc de saluer le mérite de l’équipe éditoriale qui est parvenue à élucider beaucoup de ces allusions. La qualité et la précision de cette édition rendront de nombreux services.
5 Le critique jugeait lui-même que ses Réflexions avaient une nature de morceaux successifs. La disposition de ces deux volumes invite d’abord à les lire en continuité, dans l’ordre chronologique. Mais l’index établi pour l’un et l’autre livres permet aussi d’aller, comme le faisaient Thibaudet et Montaigne, « à sauts et à gambades ». Que l’on emprunte l’une ou l’autre voie, on s’aperçoit vite de la sagacité de l’observateur de la vie littéraire et politique, « jalon indispensable entre les maîtres du XIXe siècle et la critique de l’après-Seconde Guerre », selon Antoine Compagnon, mais aussi, à bien des titres, éclaireur d’une histoire socioculturelle et politique renouvelée.
6 Michel LEYMARIE.