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Compte rendu

Jean-Marc Moriceau, Histoire du méchant loup. 3 000 attaques sur l’homme en France, XVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 2007, 623 p.

Pages 99zr à 227zr

Citer cet article


  • Lachiver, M.
(2008). Jean-Marc Moriceau, Histoire du méchant loup. 3 000 attaques sur l’homme en France, XVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 2007, 623 p. Revue historique, 645(1), 99zr-227zr. https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099zr.

  • Lachiver, Marcel.
« Jean-Marc Moriceau, Histoire du méchant loup. 3 000 attaques sur l’homme en France, XVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 2007, 623 p. ». Revue historique, 2008/1 n° 645, 2008. p.99zr-227zr. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2008-1-page-99zr?lang=fr.

  • LACHIVER, Marcel,
2008. Jean-Marc Moriceau, Histoire du méchant loup. 3 000 attaques sur l’homme en France, XVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 2007, 623 p. Revue historique, 2008/1 n° 645, p.99zr-227zr. DOI : 10.3917/rhis.081.0099zr. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2008-1-page-99zr?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099zr


1 Le loup, puisqu’il faut bien l’appeler par son nom. Voici un livre qui ne fait pas appel au merveilleux de notre enfance. Ici, pas de citrouille devenant le carrosse enchanté de Cucendron, pas de bottes de sept lieues, pas d’ogre, le loup tout simplement, un loup qui mange les petits enfants, qui s’attaque même aux adultes quand il est enragé, les mord sauvagement, les déchire et les laisse mourir, le plus souvent en quelques semaines, dans d’horribles souffrances, le temps que le virus atteigne le système nerveux.

2 Il est de bon ton aujourd’hui de prôner la biodiversité, de se féliciter de la réapparition du loup dans les Alpes, de nier même qu’il ait pu semer la terreur pendant des siècles, jusqu’au XIXe siècle inclus, puisque, tout le monde le dit, le loup est un animal peureux et prudent qui fuit l’homme. Mais c’est un fait historique prouvé, et sans discussion possible, à moins d’être de mauvaise foi : le loup est responsable, depuis la fin du Moyen Âge, de plusieurs milliers de morts en France, de plus encore de blessés qu’il est impossible de dénombrer.

3 Les curés chargés de tenir l’état civil depuis le XVIe siècle, de comptabiliser et d’inhumer les morts sont formels. À moins de nier toute valeur aux sources historiques, il faut bien les croire quand ils indiquent avec précision l’âge, le sexe des victimes, la date de leur décès, les circonstances exceptionnelles qui l’ont provoqué. Tout comme il faudrait accuser d’imposture les quelques lettrés qui tenaient des journaux, des livres de raison qui n’étaient pas destinés à être publiés et qui ne recherchaient donc pas le sensationnel des journaux actuels, tout comme il faudrait mettre en doute les rapports officiels des subdélégués et des intendants informant régulièrement le roi et les ministres et demandant le concours des louvetiers des chasses royales, ou bien le témoignage de milliers de médecins et de chirurgiens des hôpitaux chargés de soigner les blessés et d’assister, impuissants, à l’agonie des enragés.

4 Dans un livre qui fera date et qui suscitera bien d’autres recherches révisant à la hausse les méfaits du loup, Jean-Marc Moriceau, sans passion, sans a priori, avec la précision du chirurgien qui manie le scalpel, analyse et critique toutes les sources disponibles, indique l’importance des lacunes documentaires (en particulier les disparitions de registres paroissiaux) qui ne permettront jamais de connaître la totale vérité, maîtrise une bibliographie déjà foisonnante, œuvre d’érudits locaux relayés par les cercles de généalogistes à l’affût du destin des familles, en un livre éblouissant qui ne laisse aucun secteur de la recherche dans l’ombre.

5 Les loups, ordinairement, s’attaquent en priorité au gibier que la forêt leur fournit et dans laquelle ils ont leur refuge. Ils s’attaquent aussi aux troupeaux, principalement aux brebis qui paissent sur les landes et sur les terres ouvertes à la vaine pâture. Mais, à de certaines périodes, surtout pendant les temps troublés, les guerres, les périodes de famines, ils s’attaquent aux hommes pour les manger car il y a bien deux catégories de loups hostiles à l’homme : les loups anthropophages d’un côté ; les loups enragés, de l’autre. Avec une précision variable, la documentation permet de cibler ces périodes de grandes attaques : la fin de la guerre de Cent ans, le temps des guerres de Religion, la guerre de Trente ans, la Fronde, la guerre de la Ligue d’Augsbourg qui coïncide avec les affreuses années de misère du règne de Louis XIV, la guerre de Succession d’Espagne qui englobe le terrible hiver 1709, la guerre de Sept ans qui prépare les fameuses attaques de la bête du Gévaudan, les guerres impériales.

6 Attirés par les corps qui restent sur les champs de bataille, par les morts mal inhumés, les loups prennent goût à la chair humaine, ne se contentent plus des cadavres et attaquent les hommes pour se nourrir, principalement les plus faibles, les plus petits, les plus dispersés. D’où le lourd tribut que les enfants, dès l’âge de raison, paient à la gent lupine, petits pâtres qui tentent de préserver les quelques bêtes dont ils ont la garde. Les curés, qui inhument ces malheureuses victimes, le plus souvent des restes retrouvés, soulignent la férocité des attaques avec des descriptions proches de celles de la médecine légale. C’est surtout pendant l’été, période où les bêtes vont aux champs et où les louves ont leur portée à nourrir, que les loups anthropophages se manifestent, à la tombée du jour, entre chien et loup, en des raids solitaires ou en stratégies bien calculées.

7 Si le loup anthropophage s’attaque à quelques victimes, parfois sans succès, il se contente généralement d’en dévorer ou d’en emporter une. Au contraire, le loup enragé, tout à la fois victime et meurtrier, ne se repaît pas de la chair humaine, puisque, le pharynx, paralysé par le virus, il ne peut déglutir. Dans sa rage folle, il parcourt des dizaines de kilomètres, s’attaque à tous, et cette fois les adultes paient un lourd tribut, il mord sauvagement des dizaines de personnes, leur inoculant la rage si les morsures sont suffisamment profondes. Certaines victimes en réchappent. D’autres, les moins gravement touchés, l’incubation pouvant durer plusieurs mois, ont le temps de recourir aux charlatans, aux médecins, aux saints guérisseurs, en des pèlerinages très suivis dont les archives permettent des comptabilités. Certains guérissent après des voyages à la mer car on croit à la thérapeutique de l’eau salée ; d’autres meurent dans des souffrances horribles, deviennent hydrophobes et mordent à leur tour. Parce qu’ils le réclament, ou par pitié, on met fin à leur calvaire en les étouffant entre deux oreillers.

8 Alors que les attaques de loups anthropophages se raréfient à partir des années 1825 pour la simple raison que les autorités poussent à l’éradication du loup en distribuant des primes modulées en fonction de la bête abattue, et aussi parce que les paysans ont désormais à leur disposition des fusils plus efficaces, les loups enragés continuent leurs ravages jusque dans les années 1885, époque où Pasteur met au point le sérum qui sauve le petit Joseph Meister mordu d’ailleurs par un chien enragé. Notons au passage que l’homme n’est pas la seule victime du loup enragé, puisque les animaux domestiques subissent des attaques et des dommages analogues.

9 L’esprit de l’homme est ainsi fait que, souvent, il nie l’évidence. Que de spéculations sur la bête du Gévaudan, sur l’existence des loups-garous, sur la présence de bêtes échappées de ménageries, comme hyènes, lions ou tigres. Tous les témoignages sont formels, tous les rapports des chirurgiens chargés d’autopsier les grands loups abattus vont dans le même sens. Le passé a bien connu des loups de grande taille, mesurant jusqu’à 2 m du bout du museau à la naissance de la queue, et pesant plus de 70 kg.

10 Ne nous étonnons donc pas de la peur du loup, si répandue jadis. Charles Perrault, qui écrit au moment des années tragiques de la fin du XVIIe siècle, a connu les méfaits du loup ; il a entendu parler des loups de la forêt d’Orléans, de ceux de la région parisienne que le Grand Dauphin, fils de Louis XIV, chassait avec tant de hardiesse. Pensons à ces centaines d’attaques qui, dans les plus mauvaises années, dissuadaient de se rendre aux champs ; pensons à la douleur des parents retrouvant les corps déchiquetés de leur enfant, pensons à ceux qui n’étaient que blessés mais qui gardaient, leur vie durant, les séquelles corporelles et psychologiques de l’agression. Certes, le loup ne faisait pas autant de victimes que les pestes, les famines ou les guerres civiles, mais il entretenait une atmosphère d’insécurité chez les hommes en même temps qu’il ravageait leurs troupeaux.

11 Ce sont ces aspects que Jean-Marc Moriceau éclaire. Sa synthèse, possible grâce à la collaboration des archivistes départementaux, des généalogistes, des chercheurs locaux, constitue le point de départ indispensable à toute la recherche à venir. Car la synthèse ne suffit pas ; encore faut-il qu’en cours de route on se pose les bonnes questions, et J.-M. Moriceau sait poser les questions qui vont susciter de nouvelles recherches. Son récit, qui se lit comme un roman, se montre d’une précision extrême, tant dans le choix des textes que dans celui des tableaux, des graphiques et des cartes, tous documents soigneusement élaborés. Ajoutons que le corpus de 87 pages résumant les caractéristiques principales des 3 000 morts recensés est d’une inestimable valeur, à consulter avant toute nouvelle recherche.

12 Que conclure ? Nos voisins britanniques, qui sont des gens sérieux et qui élèvent en liberté des millions de moutons sur leurs landes, ont éradiqué le loup depuis bien des siècles. Ils craignent même le renard enragé ; les fermiers mettent les promeneurs en garde contre les chiens errants susceptibles de s’attaquer au bétail, et ils se réservent le droit de les éliminer. La France, qui a connu un siècle de répit, croit désormais que le loup n’est qu’une fable propre à faire peur aux petits enfants. Certes, aujourd’hui, la menace ne semble pas grande pour l’homme, puisque les petits pâtres ont disparu. Il n’y a plus que les bergers à craindre pour leurs brebis depuis le retour du loup dans les Alpes. Je persiste à croire que la brebis menacée doit être défendue, protégée, et qu’elle doit retrouver intacte le troupeau. Le loup n’a rien à faire dans nos montagnes alpines, pas plus que les ours dans la montagne pyrénéenne. Malgré les écologistes en chambre et les propos larmoyants sur la biodiversité, il faut à nouveau éradiquer le loup ou alors le réintroduire dans le bois de Boulogne, en compagnie du rhinocéros laineux qui a aussi vécu chez nous jadis.

13 J.-M. Moriceau ne va pas aussi loin mais il tord le cou à toutes les billevesées qui courent sur le loup. Cette passionnante étude va stimuler la recherche, car c’est un beau livre. Nul doute que l’auteur va connaître un grand succès. Dans quelques années, une nouvelle synthèse nous apportera les résultats de nouvelles découvertes.

14 Marcel LACHIVER.


Date de mise en ligne : 21/05/2008

https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099zr