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Compte rendu

Joël Blanchard, Philippe de Commynes, Paris, Fayard, 2006, 584 p.

Pages 99zb à 227zb

Citer cet article


  • Dubois, H.
(2008). Joël Blanchard, Philippe de Commynes, Paris, Fayard, 2006, 584 p. Revue historique, 645(1), 99zb-227zb. https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099zb.

  • Dubois, Henri.
« Joël Blanchard, Philippe de Commynes, Paris, Fayard, 2006, 584 p. ». Revue historique, 2008/1 n° 645, 2008. p.99zb-227zb. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2008-1-page-99zb?lang=fr.

  • DUBOIS, Henri,
2008. Joël Blanchard, Philippe de Commynes, Paris, Fayard, 2006, 584 p. Revue historique, 2008/1 n° 645, p.99zb-227zb. DOI : 10.3917/rhis.081.0099zb. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2008-1-page-99zb?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099zb


1 Après plusieurs travaux importants relatifs à Commynes, l’auteur en vient à cette biographie. La tâche était délicate, dans la mesure où Commynes, dans ses Mémoires, ne s’est que très incomplètement et très inégalement mis en scène comme acteur de l’Histoire. Dans la mesure aussi où ce même témoignage du mémorialiste sur lui-même et sur son temps a été l’objet de fortes critiques concernant son impartialité, critiques que notre auteur balaie un peu vite en déclarant refuser d’emblée de mettre l’ensemble de cette existence « dans le cliché du conflit entre Louis XI et le Téméraire » et de voir dans le changement d’obédience de Commynes en 1472 « une clef qui déterminerait tout ». Cela est probablement justifié pour la période postérieure à la mort de Louis XI en 1483, mais le débat reste ouvert pour la période antérieure. Et, même pour les années 1483-1498, il reste des doutes et des interrogations à propos de son témoignage. L’ouvrage de J. Blanchard, fondé sur une documentation considérable et en partie neuve, dépassant de beaucoup les Mémoires, est clairement divisé en deux parties, l’une proprement biographique, l’autre de synthèse et de réflexion sur les résultats de la vie de son héros.

2 En ce qui concerne la partie biographique, je me permettrai deux remarques initiales. J. Blanchard fait grand usage de la notion de féodalité. Je ne pense pas, pour ma part, que l’on puisse voir dans la guerre du Bien public une « guerre féodale », ni que les réseaux nobiliaires qui ont aidé Commynes aient été « féodaux », ni que la « guerre folle » ait été une coalition « féodale ». D’autre part, notre auteur attache une grande importance aux liens vassaliques, au point de faire de la défense de ces « véritables valeurs de la féodalité » une des causes de l’abandon du camp bourguignon par Commynes, le Téméraire s’étant révélé un vassal déloyal de la Couronne. Il me semble que ces vues ne correspondent pas à la réalité de la fin du XVe siècle. Certes, Louis XI a utilisé la notion de vassalité, mais c’était largement polémique.

3 L’auteur accorde une grande importance, dans la formation de la personnalité de Commynes, aux tracas financiers qui l’ont assailli après la mort de son père en 1454, tracas dont il a certes été tiré par la volonté de Philippe le Bon, mais qui l’auraient durablement marqué au point que le souci d’argent a pu accompagner toute sa vie. Entré à l’Hôtel du duc bourguignon en 1464, et affecté au service du comte de Charolais, comme page, le jeune Commynes a gravi les échelons de la hiérarchie de l’Hôtel et il était chambellan du duc Charles en 1468. À une réflexion du mémorialiste sur l’avantage de la clémence à propos des otages liégeois de 1467, J. Blanchard le voit déjà à cette date – il avait 22 ans – partisan de la négociation contre la violence : on touche à cette occasion un point crucial de l’interprétation de la réflexion « commynienne » : est-elle contemporaine des événements, ou est-elle le fait de l’homme mûr qui réfléchit après coup ? 1470, avec deux missions auprès du capitaine anglais de Calais, voit l’initiation de Commynes à la diplomatie, mais, note J. Blanchard, une initiation restreinte, faute de contacts italiens. Il ne manquait pourtant pas d’Italiens à la cour du Téméraire, que J. Blanchard énumère ailleurs.

4 L’épisode de l’entrevue de Péronne est traité selon l’interprétation de Commynes, celle du service rendu par lui au roi, comme un « ami ». Les éventuels contacts entre lui et Louis XI entre 1468 et 1472 restent obscurs. On s’interrogera toujours, et J. Blanchard ne manque pas de le faire, sur les motifs qui ont poussé le chambellan ducal à la désertion. Mais, si ces motifs furent principalement honorables, comme semble le croire notre auteur, pourquoi le mémorialiste n’en souffle-t.il pas mot ? Il faudrait tout de même remarquer que, en tant que chambellan du duc, Commynes exerçait aussi en temps de guerre une fonction militaire, et que son départ fut une désertion en présence de l’ennemi, ce qui explique vraisemblablement pourquoi la punition fut immédiate et la rancune ducale inextinguible.

5 Commynes a-t-il trouvé chez le roi la sécurité matérielle à laquelle il aspirait sans doute ? Oui et non. En lui donnant la principauté de Talmont, Louis XI, qui ne la détenait qu’en vertu de titres contestables, ce qu’il a reconnu sur son lit de mort, le payait en « mauvaise monnaie » et le lançait dans des difficultés sans fin. La terre d’Argenton, acquise plus régulièrement, lui sera aussi contestée. D’autres dons, il est vrai, étaient plus solides. Mais la prospérité du transfuge ne tenait qu’au fil de la vie du roi, comme la suite l’a bien montré.

6 Les premières années de Commynes dans le camp français se caractérisent par une grande intimité avec Louis XI, selon l’intéressé lui-même, et jusqu’en 1477, voire au-delà. On peut dire que le roi lui a conservé sa confiance jusqu’au bout, comme le montrent les deux missions, en Italie, puis en Savoie, qu’il lui a confiées en 1478 et 1479, la première, plus importante, réussissant la ligue avec Milan et Florence. Il est difficile de dire ce qui, dans ce succès, revient au roi et à son envoyé. Il était presque inévitable que Commynes, qui n’était pas un militaire, fût employé à la diplomatie. J. Blanchard pense que Commynes avait acquis une compétence « italienne » dans la fréquentation des diplomates à la cour de Louis XI et qu’il est ainsi devenu le spécialiste des affaires italiennes du roi. Soit. Mais parlait-il italien ?

7 La mort de Louis XI a donc été pour lui une catastrophe personnelle, tant sur le plan matériel – on l’a vu – que sur le plan professionnel. Déstabilisé par les mesures prises contre les aliénations et confiscations de Louis XI, empêtré dans un interminable procès avec les La Trémoïlle, victime de l’inimitié du duc de Lorraine, il « bascule » dans le parti des princes mécontents – Orléans et Bretagne – à la fin de 1484. Mais cela reste assez inexplicable. Si vraiment Commynes était passé à Louis XI en 1472 « pour des raisons politiques majeures » comme le croit notre auteur, pourquoi n’avoir pas adhéré à Anne de Beaujeu, qui justement continuait la politique paternelle ? Pourquoi, sinon pour des motifs d’intérêt personnel et parce que la protection royale lui était retirée ? Commynes a finalement échappé à la condamnation pour crime de lèse-majesté, mais est resté éloigné de la cour jusqu’en 1490. Mais ce retour n’a pas signifié un retour au premier plan de l’influence, et J. Blanchard pose très justement la question de l’autorité d’un Commynes, lié financièrement aux Medici, alors que Sforza arrose les conseillers de Charles VIII et obtient l’engagement du roi pour l’ « entreprise » de Naples. Commynes, hostile à l’expédition, est minoritaire au Conseil, mais doit accompagner le roi.

8 Sa première mission à Venise, d’octobre 1494 au 31 mai 1495, nous vaut la célèbre description de la « plus triomphante cité », mais cette ambassade est un échec complet et Commynes doit assister impuissant à la conclusion de la ligue antifrançaise. La négociation qui suit, entre l’ambassadeur et le duc de Ferrare Hercule d’Este, fut-elle un « projet commynien » en vue d’assurer le libre retour de Charles VIII ? Elle fut en tout cas un échec. Commynes, toujours minoritaire dans les conseils du roi, ne peut s’opposer au courant belliciste. Il est auprès du roi à Fornoue où il est chargé de négocier, deux fois, avant et après la bataille, en vain, mais ce n’est pas de son fait. Le mémorialiste ne cache pas son effroi devant les conditions dangereuses du début de la retraite du roi, le matin du 8 juillet 1495. On peut mettre au crédit de l’activité et de l’habileté de Commynes la conclusion du traité de Verceil entre Charles VIII et Milan. Commynes est renvoyé à Venise pour calmer les craintes de la République, en vain d’ailleurs. Il échoue dans une dernière négociation avec Ludovic Sforza. Une autre grande négociation se traite sans lui et il se retire de la cour et de la diplomatie à la fin de 1497 et n’est pas présent à la mort de Charles VIII. Cette période de la vie de Commynes montre donc un homme certes empressé à servir le roi et à « pratiquer », même de sa propre initiative, mais peu écouté et progressivement mis à l’écart. Un homme, aussi, qui n’oublie pas ses propres intérêts financiers. Il n’avait jamais cessé, depuis 1478 au moins, d’être en relations d’affaires avec la banque Medici auprès de laquelle il avait déposé de l’argent par l’intermédiaire de la succursale de Lyon, et il est très possible que ce lien d’intérêt ait incliné Commynes à l’indulgence envers la politique florentine. Il a même peut-être songé à s’exiler à Florence en 1485. Mais, en 1489, il commence à demander des remboursements que la banque Medici rechigne à lui accorder, et ne fera, et partiellement, qu’en 1499. Il parviendra même à obtenir de Louis XII, en 1505, une intervention en sa faveur auprès des autorités florentines.

9 Le mémorialiste Commynes a posé la plume après le sacre de Louis XII, le 27 mai 1498. L’homme de cour, lui, a continué à servir le roi mais, semble-t-il, sans beaucoup d’influence. Il parvient à marier sa fille au comte de Penthièvre, héritier éventuel du duché de Bretagne et son débiteur en 1504. Rentré en grâce auprès de Louis XII en 1505, il lui sert encore d’ambassadeur auprès des Allemands en 1506, mais sans succès. Il mène en son château menacé d’Argenton une vieillesse encombrée de procès, mais, étrangement, élit sépulture aux Grands Augustins de Paris et meurt – intestat ? – le 25 août 1511.

10 La deuxième partie de l’ouvrage revient sur l’apport de Commynes à la diplomatie, à la science politique et à la naissance de l’Europe. Une politique apprise auprès de Louis XI et qui s’expose dans les Mémoires : faire œuvre utile, parer au plus pressé, « sauvegarder le système politique ». Il faut pour cela user d’une crainte raisonnée, refuser l’affrontement et, surtout, le risque de la bataille. D’où sa méfiance devant l’entreprise d’Italie. Louis XI aussi lui a appris à travailler à l’accroissement de la Couronne, et ce par la voie diplomatique plutôt que par la violence, et en achetant les hommes. L’idéal politique de Commynes est donc l’équilibre des puissances, dont il est dangereux de s’écarter. Pour Joël Blanchard, on le sait, Commynes est l’un des fondateurs de l’Europe, du moins d’une Europe de la communication et du voyage. Une autre constante de cette pensée est l’idée de l’action de la Providence sur les princes et de leur rétribution à la mesure de leurs mérites.

11 J. Blanchard, qui ne cèle pas les petits côtés de son personnage, et notamment sa cupidité et sa propension à la chicane, parvient à donner, grâce notamment aux témoignages italiens, une idée impressionnante de l’activité de Commynes dans le domaine de la diplomatie. Mais son Commynes n’est pas un personnage de premier plan : élève et exécutant de Louis XI, et c’est alors le sommet de son existence sinon de son influence, il apparaît ensuite comme ayant perdu la main, quelque peu ballotté au gré d’événements qu’il ne contrôle pas, obligé de servir une politique qu’il désapprouve, et sur la défensive dans ses affaires privées.

12 Henri DUBOIS.


Date de mise en ligne : 21/05/2008

https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099zb