Rosa Maria Dessî (dir.), Prêcher la paix et discipliner la société. Italie, France, Angleterre (XIIIe-XVe siècle), Turnhout, Brepols (« Collection d’Études médiévales de Nice », 5), 2005, 464 p.
- Par Aude Cirier
Pages 99t à 227t
Citer cet article
- CIRIER, Aude,
- Cirier, Aude.
- Cirier, A.
https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099t
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- Cirier, A.
- Cirier, Aude.
- CIRIER, Aude,
https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099t
1 En poursuivant le mouvement de la Paix de Dieu amorcé au cours du Xe siècle, la papauté a conforté par voie conciliaire sa position de « pacificatrice » tout au long du Moyen Âge, invitant tous les chrétiens à observer entre eux une paix perpétuelle et à aller combattre l’hérétique. La Paix, associée à la croisade, se retrouve conjointement associée à la notion de guerre sainte et juste, au sein d’une idéologie chrétienne visant à imposer une conception unique du monde, de la foi et de la société. À partir du XIIe siècle, et tout au long des derniers siècles du Moyen Âge, en parallèle de l’action ecclésiastique, les institutions laïques se sont emparées de l’institution de paix. L’ensemble des contributions posent ici le problème de la prédication de la paix au Moyen Âge, les médias utilisés et les finalités de l’exercice de la parole. Dans une conjoncture politico-institutionnelle en pleine effervescence, les pouvoirs en place – laïques (monarchiques et communaux) et ecclésiastique – trouvent dans le discours d’inspiration christique ( « Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix » ) un moyen d’ordonner la société et de définir des règles de vie en société, répondant aux principes édictés de la morale chrétienne.
2 Si la Réforme grégorienne avait défini avec précision les catégories autorisées à prêcher, avec l’affirmation des gouvernements urbains et monarchiques, un lien étroit entre l’idéal civique et la prédication s’est rapidement renforcé. Les discours élaborés au cours des XIIIe et XVe siècles sur la paix s’inspirent en grande partie de la pensée augustinienne ( « Pax est tranquilitas ordinis » ) mais puisent également leur réflexion dans les autorités classiques (en particulier Cicéron) et religieuses (Bible). Prédicateurs et laïcs suivent les formes du sermo modernus imposées par les traités rhétoriques d’ars loquendi, dès le XIIIe siècle. La paix est désormais conçue comme un bien souverain, à laquelle on aspire de manière naturelle et universelle.
3 Dans la nébuleuse réflexive qui caractérise la renaissance culturelle et intellectuelle du XIIIe siècle, d’un point de vue théologique et civique, deux éléments sont à noter : d’une part, la prédication de paix s’inscrit dans une dimension eschatologique, c’est-à-dire que la paix sur terre doit permettre à chacun et à la communitas tout entière d’obtenir son salut ; d’autre part, dans le contexte d’affirmation des institutions, elle vise à obtenir et maintenir la paix civile. La paix est donc spirituelle et temporelle. Intrinsèquement liée à la notion de bien commun et de justice, et objet des sermons, des prêches et des pénitences collectives, la paix constitue le fondement indispensable à l’exercice d’un pouvoir, qu’il soit royal ou communal, et se pose comme la seule stratégie capable pour un régime politique de s’affirmer et d’être légitimé. Nombre des études proposées ici, relatives aux discours émanant tant des hommes d’Église que des laïcs (Pierre de Vaux-de-Cernay, Guibert de Tournai, Thomas d’Aquin, Giordano de Pise, Federico Visconti, Robert d’Anjou, etc.), tendent à montrer comment la paix constitue l’élément fondamental de la stabilité de la société médiévale. Si le modèle édicté par saint François s’est imposé dans les discours et les pratiques au Moyen Âge, le saint n’a cessé d’occuper, jusqu’à nos jours, une place centrale dans le système des valeurs sociales et idéologiques, faisant du saint l’emblème d’une paix singulière, au cœur d’une réflexion théorique et de pratiques politiques.
4 Prêcher la paix et discipliner la société constituent dans un premier temps un moyen pour l’Église de limiter et de mettre un terme aux menaces pesant sur la cohésion spirituelle et religieuse de la société (en condamnant, par l’excommunication et la croisade, les hérétiques et les opposants à la papauté), puis de défendre les intérêts politiques et patrimoniaux de l’Église. Prêcher la paix, c’est également discipliner les institutions et, à travers elles, la société tout entière. La paix devient un enjeu politique, un programme avec des normes fixées répondant à la logique nouvelle d’un pouvoir laïc capable de réaliser un monde éternellement pacifié. Le débat qui a lieu au Moyen Âge entre les intellectuels non prédicateurs et les Mendiants aboutit à la formulation d’une finalité unique : faire du détenteur du pouvoir souverain le responsable de la paix et la justice, son corollaire, le garant de la concorde entre les sujets, et faire du pouvoir politique le lien d’unité et d’identité du peuple ainsi qu’une force de médiation entre Ciel et Terre.
5 Ce sont principalement – mais sans toutefois être les seuls – les Mendiants à être investis, par l’Église, d’une mission éducative, se faisant les gardiens par excellence de l’ordo pacis urbain : à travers les prêches en place publique, les lettres célestes et les pénitences, les processions et les flagellations, l’organisation des congrégations confraternelles et hospitalières, la paix est à la fois associée à un message céleste à vocation eschatologique et à un idéal de paix civile et religieuse, véhiculé par les autorités communales et les ordres mendiants. Paix morale et discipline sociale : la pacification de la société chrétienne passe par l’encadrement collectif des individus, par l’élaboration d’un modèle du bon chrétien et du citoyen idéal, sous l’égide de la concorde chrétienne et civile.
6 En galvanisant les forces et les énergies en faveur d’un pouvoir et d’une identité à vocation de plus en plus « patriotique et nationaliste », la théologie de la paix civile mise en place s’inscrit dans une conjoncture politique forte, corrélée à l’esprit de conquête et de domination, répondant ainsi à une nécessité de structurer la société urbaine et de faire de la société chrétienne, en chacune de ses cellules, une nouvelle Jérusalem céleste.
7 Aude CIRIER.